ENTRETIEN. L'anthropologue David Graeber (1961-2020) et l'archéologue David Wengrow publient "Au commencement était..." (éd. Les Liens qui libèrent) (*), une "nouvelle histoire de l'humanité" qui remet en cause nombre de certitudes sur les origines des sociétés humaines et leurs inégalités sociales. L'idée d'un progrès continu commencé depuis les groupes de chasseurs-cueilleurs jusqu'aux sociétés modernes en passant par la découverte de l'agriculture et la naissance des villes est profondément ancré dans notre imaginaire. Or, cette idée est fausse, comme le montrent de nombreuses preuves...... ielles décrites dans les quelque 700 pages de cet ouvrage érudit et foisonnant, écrit sans jargon. C'est tout notre cadre conceptuel qu'il faut remettre en cause comme nous y invitent les auteurs.
LA TRIBUNE - Votre livre débute par une polémique avec le linguiste Steven Pinker sur sa conception des Lumières qui voit s'imposer la rationalité scientifique, les droits de l'homme et la démocratie. Vous considérez que cette conception est sujette à caution. Pourtant, les données sur la baisse de la violence, l'amélioration de la vie dans les sociétés occidentales peuvent être constatées. Que reprochez-vous à Steven Pinker?
DAVID WENGROW - Steven Pinker dans "Le Triomphe des Lumières" et "La part d'ange en nous" avance l'argument que, avant les Lumières, il n'y avait que deux options pour une société humaine : vivre dans un État non démocratique et hautement inégalitaire mais où le recours à la violence était monopolisé plus ou moins efficacement par le gouvernement ; ou bien vivre au sein de ce qu'il appelle les sociétés tribales où la violence règne partout, son principal exemple étant celui des Yanomami, un peuple vivant dans la forêt amazonienne au Brésil, à la frontière du Venezuela. Ce sont les alternatives à travers lesquelles il nous demande de voir toute l'histoire humaine. Le message que je retiens du livre de Pinker, c'est que la violence de l'État, particulièrement celle, expansionniste, des États européens au cours des derniers siècles, est différente de celle des anciens empires et des anciens royaumes parce que, bien qu'elle était destructrice pour les non-Européens, elle les exposait également à ce qu'il considère comme l'unique réussite européenne des Lumières à savoir la démocratie et l'ordre rationnel dans des sociétés de grande taille.
Dans notre livre, nous soutenons que c'est une thèse erronée. Nous montrons, à partir de plusieurs exemples, que ce que Pinker appelle la condition tribale n'a jamais caractérisé la majorité des sociétés humaines non contrôlées par l'Etat. Ces sociétés ont vécu sous de nombreuses autres formes, certaines très violentes, d'autres qui ne l'étaient pas. Et nombre d'entre elles avaient des organisations politiques très élaborées.