Nous vivons dans un monde de moins en moins violent... et nous ne le savons pas

 |   |  1221  mots
Steven Pinker.
Steven Pinker. (Crédits : Rose Lincoln / Harvard University)
LA CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. Dans « La part d'ange en nous » (éditions Les Arènes), Steven Pinker, professeur de psychologie à l'université de Harvard, montre chiffres à l'appui que le nombre de morts par violence (rapporté à la population) tend à diminuer dans l'histoire humaine. Une thèse qui va à rebours de notre perception habituelle. Pourquoi il y a une telle différence entre les faits et notre attitude spontanée ? C'est à quoi répond cet essai passionnant de plus de 1.000 pages, bestseller international enfin traduit en français dans une édition mise à jour.

Jamais nous n'avons vécu à l'échelle de l'histoire dans un monde où le nombre de victimes tuées par violence est si faible (rapporté à la population). Telle est la thèse pour le moins surprenante avancée par le psychologue Steven Pinker. Dans « La part d'ange en nous » (éditions Les Arènes), belle expression inspirée d'Abraham Lincoln qui donne son titre à ce pavé de plus de 1.000 pages, ce professeur à l'université d'Harvard, spécialiste de psychologie évolutionniste et de sciences cognitives, avance des données chiffrées, mais s'interroge aussi sur l'évolution historique des rapports de l'homme à la violence. Comment en effet est-on passé en Europe d'un taux d'homicide de 100 par an pour 100.000 habitants au XIVe siècle, à 10 au XVIIe siècle et à 1 de nos jours, alors même que nous pensons spontanément que le XXe siècle avec ses deux guerres mondiales, ses régimes totalitaires et ses guerres coloniales fut le pire de notre histoire ?

Processus de civilisation

Pour y répondre, Pinker a fait un travail colossal de compilation de toutes les données existantes sur le sujet a recueillies auprès des sources disponibles. Ainsi, établit-il que le passage il y a 5.000 ans des sociétés de chasseurs-cueilleurs aux premières civilisations agricoles, qui voient l'émergence des villes et des gouvernements, a entraîné une division par dix du taux de mort violente. Et les cinq cents ans qui séparent la fin du Moyen-âge du XXe siècle a vu le taux d'homicides diviser également par dix, en raison du « processus de civilisation », comme le nomme Pinker.

Ce processus apparaît plus particulièrement aux XVIIe et XVIIIe siècles - ceux des Lumières - avec la naissance de mouvements de pensée qui remettent en cause des formes de violence comme le despotisme, l'esclavage, la torture, les exécutions par superstition (les femmes accusées d'être des sorcières) et même la cruauté envers les animaux (dénoncée entre autres par Voltaire).

Le rôle des institutions internationales

Pinker distingue également la période de l'après-Deuxième guerre mondiale, qui a vu la guerre ouverte entre les grandes nations se transformer en « guerre froide » bien moins mortelle. C'est d'ailleurs à ce moment-là que les institutions internationales, comme les Nations unis, se mettent en place. Souvent décriées pour leur impuissance, Pinker montre chiffres à l'appui que ces institutions ont au contraire permis des progrès certes lents mais bien réels pour réduire la violence dans le monde.

Et cette tendance s'accélère. Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, la moyenne du nombre de victimes tuées dans des conflits s'élève à 0,5% pour 100.000 combattants. Si la première guerre du Golfe (1990-1991) a causé 23.000 morts, et celle entre l'Éthiopie et l'Érythrée, 50.000 en 3 ans (1998-2000), cela reste largement inférieur au million de morts durant la guerre de Corée (1950-1953) et aux 1,6 million de morts de celle du Vietnam (1965-1975).

Ce qui ne signifie pas que violence est éradiquée comme en témoignent certaines tragédies en ce début de siècle. La fin de la guerre dans le Congo et les pays voisins (1998-2002), après le génocide rwandais, s'est ainsi soldée par un total de 5,4 millions de morts.

Disposition croissante à l'empathie

Au-delà de la froideur clinique des chiffres, le phénomène de la violence chez l'être humain répond à plusieurs motivations qu'explore longuement Steven Pinker : l'intérêt, la volonté de domination, le désir de vengeance, le plaisir du sadisme, ou encore l'entraînement idéologique. Mais ces motivations ont été freinées, voire entravées par le développement d'autres tendances. Il y a d'une part celles qui relèvent d'une disposition croissante à l'empathie, le sens moral, la maîtrise de soi ou encore notre capacité à raisonner pour pouvoir changer d'avis notamment en remettant en cause les préjugés.

Mais il y a aussi des « forces exogènes » qui contribuent à cette baisse de la violence : l'émergence de l'État moderne (le Léviathan de Hobbes), l'extension du commerce et de la prospérité économique, qu'avait déjà souligné Adam Smith dans ses « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations », la féminisation au sein des différentes cultures qui réduit la violence considérée comme un passe-temps spécifiquement masculin, l'extension du cosmopolitisme, le développement de la rationalité et le partage du savoir.

L'élargissement du cercle de la compassion

Tous ces phénomènes ont concouru au fil des siècles a poussé les hommes et les femmes à œuvrer à  « l'élargissement du cercle de la compassion », favorisé par l'extension de la démocratie et du droit.

Devant tous ces arguments, pourquoi la thèse de Pinker nous paraît spontanément paradoxale. D'abord, et il faut le souligner, il traite la violence comme un phénomène total avec des chiffres agrégés. Dès que l'on évoque un cas particulier, le regard change. Pour un Syrien aujourd'hui, la violence n'a jamais été aussi importante que ces dernières années. Notre perception dépend de l'information dont on dispose. Or, Steven Pinker souligne que le fait que l'information quotidienne tend à ne sélectionner que des exemples de mauvaises nouvelles (car « Plus ça saigne, plus c'est porteur », rappelle-t-il) favorise une vision pessimiste du monde dans lequel nous vivons. Grâce à notre cerveau, la cognition humaine tend à se remémorer davantage les exemples malheureux car « les gens fondent leur évaluation d'un risque sur la facilité avec laquelle ils peuvent se remémorer des exemples », écrit le spécialiste de psychologie évolutive.

Selon Pinker, cette évolution se reflèterait même dans une transformation biologique, grâce à la plasticité de notre cerveau, qui le fait évoluer en fonction des expériences auxquelles il est soumis.

Notre perception partielle et partiale du monde

Pinker montre également que notre perception du monde est par définition partielle et partiale. Il est nécessaire de s'appuyer sur des faits pour avoir une compréhension plus proche de la réalité de celui-ci. Nous avons un penchant naturel - un biais, diraient les psychologues - à dénigrer le monde dans lequel nous vivons et à idéaliser le passé.

Pinker n'est pas seul à le penser. Depuis quelques années, plusieurs auteurs s'inscrivent en faux contre l'opinion générale qui considère - dans le discours - que le monde va de moins en moins bien. Ils défendent au contraire les bienfaits réels du progrès en se fondant sur des données. Parmi ceux-ci, on retrouve Johan Norberg (« Non, ce n'était pas mieux avant »), Bjorn Lomborg (« L'écologiste sceptique »), ou encore Matt Ridley (« The rational optimist ») et Daniel Ben Ami (« Ferraris for all ») qui attendent toujours une traduction en français.

Évidemment, cela ne signifie pas qu'il existe une force inéluctable - un destin - qui améliorerait la condition humaine malgré les vicissitudes de l'histoire. Au contraire, les progrès réels restent fragiles, rappelle Steven Pinker, qui nous invite « à chérir les forces civilisatrices et éclairées ».

Steven Pinker « La part d'ange en nous », préface de Matthieu Ricard, éditions Les Arènes, 1043 pages, 27 euros.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 26/12/2017 à 17:01 :
Le fond des choses n'a pas vraiment changé, c'est seulement que la bête humaine est devenue molle et sans résilience et ça modifie la donne.

Les guerres du passé avaient été faites par des paysans durs à la tâche habitués depuis toujours à la pénibilité, aux marches harassantes et à vivre dehors.

Les grognards de Napoléon devaient consommer 7000 calories pour jour simplement pour leur permettre de réaliser leur 40 km quotidiens avec 35 kg de barda. Habitués à égorger le cochon et à chasser, la cruauté sanglante de la guerre ne les effarait pas, même s'il finissaient par en constater l'amère inutilité.

Les poilus de 14, qui ont connu les pires atrocités de la guerre technologique, ont tenu 4 ans dans les tranchées. C'étaient les derniers.

Ces guerres là sont devenues impossibles. La moitié de la population est obèse, le 1/4 est bigleux, 30% sont incapables d'un effort soutenu. Les plus jeunes pensent mourir si on les éloigne d'une antenne relais.

Les GI's sont incapables de se nourrir localement et le faire leur cause un stress énorme qui les rend inaptes au combat en quelques jours.
En conséquence l'armée US ne se déplace jamais sans ses rations de coca et ses fast food en kit.

S'il fallait se confronter en duel au sabre il n'y aurait plus personne pour se battre, ce qui serait pas mal. Les élites ont donc décidé de technologiser les conflits afin qu'un bunker ou une école puisse être pulvérisée par un jeune en surpoids aux joues roses et à la peau douce, depuis un fauteuil situé dans une pièce climatisée.
a écrit le 26/12/2017 à 15:50 :
Le nombre de décès est lié aux conditions dans lesquelles évoluent les sociétés humaines. Aujourd'hui la situation est favorable avec une croissance quasi générale et des ressources terrestres encore abondantes. Je ne crois pas que cela va durer quand il faudra accueillir les dizaines de millions de migrants de la montée des eaux liée au réchauffement climatique et faire face à la pénurie des ressources fossiles indispensable au fonctionnement des sociétés modernes
a écrit le 26/12/2017 à 15:36 :
IL suffit de parcourir sur n'importe quel journaux ou media, le courrier des lecteurs pour se rendre compte que beaucoup de violence sont latentes, sont elles exutoires? pas si sûr.
a écrit le 26/12/2017 à 10:49 :
Si la démonstration de 1000 pages est appuyée sur des chiffres aussi faux que ceux indiqué pour la 1ère guerre des USA contre l'Irak ... (et sans oublier le 500 000 enfants morts de faim ou de maladie par effet direct de l'embargo qui suivit).
a écrit le 20/12/2017 à 16:36 :
Et par "perception", je veux dire que oui, l'homme blanc en France était peut être plus serein avant, mais parce que la violence psychologique était invisible car elle pouvait être tolérée même par ceux qui la subissait parce que dans les usances.
Réponse de le 20/12/2017 à 21:50 :
Aucune violence ne peut être toléré ou être tolérable

L’homme moderne ( quel que soit la couleur ou les valeurs) a changé son mode de violence
Ce mode là est en parallèle avec les technologies modernes et celle à venir
Ce sont des violences invisibles ( bien étudiés par ceux qu’ils le font ) mais qui détruisent plus silencieusement et personne ne voit rien...et ne peut ... rien dire ... rien prouve ... enfin presque....
Les maladies ont «  bon dos «  n’est ce pas ?

Un alibi pour l’homme moderne soit disant «  non violent ».
a écrit le 20/12/2017 à 16:21 :
Comparer pour régner est l’arme des dictatures «  genre pervers narcissique »...
Réponse de le 20/12/2017 à 23:43 :
J'ai bien aimé ce (long) commentaire sur l'essai de Pinker.
https://www.globalresearch.ca/reality-denial-apologetics-for-western-imperial-violence/32066
Un peu plus argumenté que la publi-critique de l'article ci-dessus.
a écrit le 20/12/2017 à 15:15 :
On ne peut que souhaiter que 2018 ne vienne pas infirmer cet optimisme de façade.
a écrit le 20/12/2017 à 12:25 :
Résultat de l'hyper médiatisation du monde et internet et les réseaux sociaux sont encore plus anxiogènes. Pour être heureux faut il vivre loin des médias ?
a écrit le 20/12/2017 à 10:26 :
dieu merci, ca n'est pas le cas au venezuela, qui avec des moeurs d'un autre age recolte la violence d'un autre age, avec les soutien moral de certains francais ' qui n'ont rien d'ultraliberal'
a écrit le 20/12/2017 à 9:45 :
La violence physique a certes diminué, mais la violence psychologique a énormément augmenté, de mon point de vue :que ce soit dans la vie de tous les jours , et surtout, chômage aidant , dans le monde du travail.
Réponse de le 20/12/2017 à 11:50 :
En effet on peut comparer la baisse de la violence de la société civile avec l'augmentation de la violence au travail, ce serait même particulièrement judicieux.

Tandis que les gens deviennent de moins en moins violents les propriétaires de capitaux et d'outil de production et leurs politiciens deviennent eux plus violents.

Inquiétant
Réponse de le 20/12/2017 à 15:08 :
Et d'où sortez-vous ça?
Vous avez des chiffres qui ne veulent rien dire? Ou c'est juste une religion? Parce que bon, la notion de violence psychologique a beaucoup évolué. Comme le dit l'article, ce dont j'adhère, nous avons une "disposition croissante à l'empathie" qui fait que nous trouvons de moins en moins normal ces violences. Du coup, ce que vous pourrez trouver sur les violences d'il y a 50 ans n'aura rien à voir avec ce que vous trouverez sur aujourd'hui. Ne serait-ce que sur les discriminations sexuelles, le racisme, les chefaillons, les handicapés, les personnes âgées et les animaux.
La pression psychologique, vous vous la mettez tout seul en regardant les médias. Ou alors en prenant les transports en Île-de-France, mais c'est une autre histoire.

Au final, je retiens l'avis de l'auteur, si on a l'impression de l'augmentation de cette violence, c'est que maintenant on ne trouve plus ça normal, et qu'on en parle beaucoup plus.

C'est bien beau de dénoncer, cependant il ne faut pas faire feu de tout bois, vous perdez en crédibilité.
Réponse de le 20/12/2017 à 15:27 :
@Réponse de moche:
Non, je n'ai pas de chiffre sur la violence psychologique.
Simplement, cela fait presque 40 ans que je travaille, et , force est de constater que la violence psychologique sur le lieu de travail s'est considérablement accrue depuis mes débuts.
Réponse de le 20/12/2017 à 16:23 :
Un exemple, ou même cent, n'est pas généralité.
Et surtout, c'est peut être votre perception de la violence au travail qui a été modifiée au fil des ans.
Réponse de le 20/12/2017 à 19:16 :
"Un exemple, ou même cent, n'est pas généralité."

Pas de bol mon Père c'est une tendance qui se généralise:

"Dégradation des conditions de travail : les salariés français très exposés" http://www.europe1.fr/societe/degradation-des-conditions-de-travail-les-salaries-francais-tres-exposes-3446753

"La violence psychologique n’est pas moins pire que la violence physique" http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-violence-psychologique-n-est-177902
Réponse de le 20/12/2017 à 22:17 :
Je suis 100% d’accord
La souffrance au travail a augmenté en France ou ailleurs et avec les salariés débutants comme entre les deux âges
C’est terrible ceux qui manage avec la «  technique » de rabaissement , d’humiliation , de bloquer l’evolution Ou autres techniques crades pour pousser «  des gens » à là dépressions tout ça parce que les directions n’ont plus le temps ou autres motifs...
Oui la violence au travail est une souffrance qui pousse des fois à des sucides.
Réponse de le 21/12/2017 à 9:30 :
Merci à @Citoyen blasé et @ Citoyen ordinaire d'appuyer ma vision.
Je précise que je suis ingénieur dans l'industrie, que j'ai subi 2 licenciements , que le tribunal a retoqué par 2 fois en licenciement abusif( après de longues procédures , dont une de plus de 4 ans) .
De plus, de nombreux amis cadres ont subi eux aussi des licenciements abusifs dans des contextes très difficiles et particulièrement immondes.
Réponse de le 21/12/2017 à 9:42 :
JE vous en prie mais ne vous en faites pas "moche" n'est qu'un concept totalement déconnecté des réalités de la vie.

Oui les cadres sont particulièrement exposés notamment à l'humiliation hiérarchique alors que bien souvent bien plus compétents que leurs supérieurs, ce qui ne peut que détruire un individu qui aime travailler.

Mais bon le néolibéralisme triomphant, marquant la domination de l’argent de la rente ne fait que détruire la valeur travail un peu plus tous les jours.

LE travail aliénant et mal rémunéré pour nous et la rente exponentielle pour eux.

"Je travaille, tu travailles, il travaille, nous travaillons, vous travaillez, ils profitent."
Réponse de le 26/12/2017 à 11:47 :
Lorsque je lis des livres sur la condition ouvrière au XIXème siècle, je n'ai pas l'impression que c'était le paradis. J'ai même l'impression que mes conditions de travail et mes relations avec ma hiérarchie est quand mêmes moins dictatoriales qu'à cette époque.
Mais bon ça ne fait que 40 ans que je travaille dans l’industrie, je n'ai pas encore une grande expérience.
Réponse de le 26/12/2017 à 15:56 :
@ delenda, tant mieux si vous n'avez pas connu d’accidents en 40 ans de carrière et j'en connais beaucoup qui n'en ont pas connu non plus avec autant d'années d'expériences.

Ce serait bien par contre de penser aux jeunes et moins jeunes mais de penser à eux hein et pas à leur place, merci.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :