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Les Lumières, un héritage à faire prospérer

Photo de Robert Jules

Robert Jules

Publié le 22 janvier 2019 à 05:15 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:03

Steven Pinker

Steven Pinker

Rose Lincoln / Harvard University

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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LA CHRONIQUE DES LIVRES ET DES IDÉES. Dans "La part d'ange en nous", le psychologue américain Steven Pinker montrait que le monde dans lequel nous vivons était le moins violent de l'histoire humaine. Dans "Le triomphe des Lumières" (éd. Les Arènes), il approfondit son analyse mais s'interroge aussi sur notre incapacité à reconnaître que notre bien-être a globalement augmenté.

La publication en 2017 de la traduction de son best-seller international, La part d'ange en nous (éd. les Arènes), a fait connaître Steven Pinker à un large public français. Ce psychologue évolutionniste, qui enseigne à Harvard, y montrait, chiffres à l'appui, que le monde dans lequel nous vivons est le moins violent de l'histoire de l'humanité. Cela lui valut un grand nombre de critiques. Le triomphe des Lumières (éd. les Arènes), son nouvel ouvrage, est en quelque sorte une réponse à ses détracteurs. Pinker élargit son propos à l'espérance de vie, la santé, la nourriture, la richesse, les inégalités, l'environnement, la sécurité, la démocratie, le savoir... montrant que, au regard de chacun de ces critères, la situation s'est considérablement améliorée au cours des dernières décennies, et que cette tendance se poursuit.

La distribution de la richesse est bien meilleure

Steven Pinker fournit un nombre impressionnant de données pour montrer que le progrès scientifique a considérablement augmenté notre bien-être. Ainsi, le monde est 100 fois plus riche qu'il y a deux-cents ans, et la distribution de la richesse est bien meilleure qu'à l'époque ; le nombre annuel de morts dues aux guerres est inférieur d'un quart à celui qu'il était il y a à peine plus de trente ans ; au cours du XXe siècle, la probabilité pour un Américain de mourir dans un accident de voiture a baissé de 96% !

Aujourd'hui, la majorité d'entre nous a accès à des services inimaginables il y a à peine un siècle, même pour les plus riches. Les découvertes scientifiques se diffusent rapidement et sont bénéfiques à tous. Ainsi, les smartphones, initialement conçus et produits hors de l'Afrique, ont été utilisés par les habitants du continent qui n'avaient jamais eu de téléphone fixe. Et les services rendus par ces appareils ont eu un impact positif considérable sur l'économie locale.

De même, les principes politiques issus des Lumières, comme l'universalité des droits de l'homme, la démocratie, qui ne repose pas sur la force mais sur l'adhésion à l'État de droit, se sont largement répandues à travers la planète.

Ce sentiment que nous vivons dans un monde meilleur est d'ailleurs ressenti par la population. Citant des enquêtes d'opinion, Steven Pinker souligne que les habitants de 46 pays sur 52 considèrent que leur bien-être a crû entre 1981 et 2007. Même un défi aussi majeur que la lutte contre le réchauffement climatique ne sera pas insurmontable, assure-t-il.

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Son propos n'est pas nouveau, il s'inscrit dans un courant qualifié « d'optimiste » qui compte Johan Norberg, Ronald Bailey, Michael Shermer, Angus Deaton ou encore Matt Ridley, dont The rational optimist n'est toujours pas traduit en français.

« Aie le courage de te servir de ton entendement ! »

Mais son livre ne se réduit pas à un commentaire de compilations de données et de faits, il veut aussi justifier « pourquoi il faut défendre la raison, la science et l'humanisme » (sous-titre). Rappelant la célèbre injonction d'Emmanuel Kant, dans son bref mais dense opuscule de 1784 Qu'est-ce que les Lumières ? Steven Pinker nous dit : « Aie le courage de te servir de ton entendement ! » car au cœur des Lumières réside la conviction que « c'est en comprenant le monde que nous pouvons améliorer la condition humaine. » En effet, contrairement aux idéologies, qui sont répétitives, le progrès scientifique est cumulatif et se partage par l'échange, le commerce, l'éducation. Et s'il rend les pays riches plus riches, il rend aussi les pays pauvres moins pauvres.

Dès lors, comment expliquer la réticence, très répandue, à reconnaître que la vie humaine s'améliore globalement pour un nombre croissant d'individus ? Une des causes avancées par Steven Pinker est l'information. Les médias tendent à sélectionner plutôt les mauvaises nouvelles que les bonnes (selon la fameuse formule « On ne parle pas d'un train qui arrive à l'heure »), ce qui conduit à penser que le monde va de plus en plus mal. Cette tendance a été amplifiée ces dernières années par les réseaux sociaux, où prolifèrent les fake news, les rumeurs et les doutes, le tout alimentant les théories du complot.

Progressophobie

Une autre cause, plus subtile, est la « progressophobie ». Ce néologisme caractérise « les intellectuels qui se disent progressistes mais détestent le progrès », tout en « ne détestant pas les fruits du progrès », ironise le psychologue. Cette méfiance se manifeste par exemple dans le rejet unilatéral des OGM ou une méfiance croissante à l'égard des vaccins, deux exemples de progrès scientifiques critiqués au nom d'une nature idéalisée. Ainsi, si vous pensez que « la connaissance peut aider à résoudre des problèmes », ces « intellectuels progressistes » verront en vous un « optimiste naïf », un « libéral », qui adopte le point de vue du capitalisme américain et de sa version moderne : « l'idéologie corporate » de la Silicon Valley ». Vous incarnez, à leurs yeux, Pangloss, ce personnage moqué dans le conte satirique de Voltaire Candide, pour qui « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ».

Or, pour Pinker, Pangloss est en réalité un « pessimiste » contrairement à « l'optimiste moderne [qui] est persuadé, lui, que le monde pourrait aller bien mieux ». Cette distinction est importante car les Lumières mettent l'humanisme au cœur de leur philosophie, se distinguant d'un discours qui ne jure que par l'innovation, que l'on retrouve par exemple chez les tenants d'un transhumanisme, pour qui le progrès est une « croyance quasi-religieuse », un « mythe » (*).

Pinker loue davantage l'action des êtres humains qui ont amélioré réellement tout au long de l'histoire nos conditions de vie, ce qui nous a permis d'évoluer d'un état de survie à un état de bien-être. Car, dans un monde soumis à l'entropie et au désordre, « les rues ne sont pas pavées de pâtisseries, et les poissons n'atterrissent pas tout cuits dans nos assiettes », moque Pinker. De fait, « la pauvreté n'a pas de causes. C'est la richesse qui a des causes », comme le dit l'économiste Peter Bauer.

Les richesses sont créées

Les progressephobes, nouveaux malthusiens, partent en effet du postulat qu'il existe un seul gâteau, fixe, à se répartir entre tous, ce qui nous pousse à lutter les uns contre les autres pour s'approprier la plus grande part. Or, « un des legs des Lumières est la prise de conscience que les richesses sont créées, principalement par la connaissance et la coopération », rappelle Pinker. À l'exemple de la « Révolution verte » qui grâce aux engrais, aux pesticides et à de nouvelles variétés, obtenues par croisement, a permis d'augmenter les rendements et les récoltes voire de réduire les surfaces cultivées.

Si Pinker reconnaît le dynamisme du capitalisme, le plus important reste à ses yeux l'apparition d'institutions reposant sur la liberté et les droits de l'individu, quel qu'il soit, la justice, les contre-pouvoirs... Or, il s'agit dans ce cas aussi de l'héritage précieux des Lumières, la science ayant permis de lutter contre les préjugés, et l'humanisme universel contre le repli tribal ou nationaliste.

Un débat ancien

Ce débat n'est pas nouveau, il est né avec les Lumières. Jean-Jacques Rousseau moquait déjà l'abstraction du cosmopolitisme universaliste des Lumières, représenté en particulier par Voltaire. « Ces gens si doux, si modérés, qui trouvent toujours que tout va bien, parce qu'ils ont intérêt que rien n'aille mieux ; qui sont toujours contents de tout le monde, parce qu'ils ne se soucient de personne ; qui, autour d'une bonne table, soutiennent qu'il n'est pas vrai que le peuple ait faim ; qui, le gousset bien garni, trouvent fort mauvais qu'on déclame en faveur des pauvres », ironisait Rousseau.

Mais pour Steven Pinker c'est aspect est réducteur. Certes, le progrès peut être dangereux, répressif et régressif, comme sa version issue du « modernisme autoritaire », caractéristique du XXe siècle, « visant à remanier la société au bon vouloir des technocrates et des planificateurs ». Mais elle ne doit pas être confondue avec celui de l'esprit des Lumières, où il ne s'agit pas de « façonner la nature humaine » mais d'améliorer le bien-être des individus en suivant la raison, « en se concentrant sur les institutions », ces systèmes institués par les hommes que sont « les gouvernements, les lois, les écoles, les marchés et les organismes internationaux ».

Paradoxalement, Pinker et ceux que l'on nomme les « nouveaux optimistes » sont loin d'être des béats naïfs, ils sont au contraire pessimistes. C'est ce qui les incite à écrire leurs livres, pour montrer que si le monde va réellement mieux, il reste extrêmement fragile, et doit être défendu. En cela, le livre de Pinker est bien un livre de combat.

(*) Sur l'ambiguïté de la notion de progrès, voir le livre de Jacques Bouveresse Le mythe moderne du progrès (éd. Agone).

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--

Steven Pinker, Le triomphe des Lumières, traduit de l'anglais (américain) par Daniel Mirsky, éditions les Arènes, 640 pages, 24,90 euros.

Robert Jules

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