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ÉconomieInternational

Quel est l'état réel de la Russie? PIB, inflation... au "Davos russe", l'élite économique russe s'écharpe en public

Photo de Jérôme Cristiani

Jérôme Cristiani

Publié le 17 juin 2022 à 12:10 - Mis à jour le 20 juillet 2022 à 08:45

Elvira Nabioulina, Elvira Nabiullina, Forum

Elvira Nabioullina, gouverneure de la Banque centrale de Russie (ici au Forum économique de Saint-Pétersbourg, le jeudi 16 juin), n'hésite pas à monter au créneau quand Maxime Orechkine, ex-ministre de l'Économie et actuel conseiller économique du...

Reuters

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Au Forum économique de Saint-Pétersbourg, le "Davos russe", Elvira Nabioullina, la gouverneure de la banque centrale de Russie, l'une des dernières voix libérales encore présentes à la table des décideurs politiques russes, a appelé à une "perestroïka" structurelle (une reconstruction) de l'économie. Et n'a pas hésité à répliquer publiquement à ceux qui, proches du Kremlin, voudraient présenter un tableau idyllique de la situation économique de la Russie depuis l'invasion de l'Ukraine.

C'est un spectacle rare que de voir des responsables russes étaler leurs divergences en public - qui plus est en pleine guerre avec l'Ukraine et dans un contexte d'opprobre général des pays occidentaux qui aurait dû inciter lesdits responsables à plus de discrétion sur leurs divergences internes.

Où et quand ? C'était hier, au Forum économique de Saint-Pétersbourg (St-Petersburg International Economic Forum, ou SPIEF, du 15 au 18 juin), rendez-vous très couru du gotha politique et économique mondial (d'où le surnom de "Davos russe")... jusqu'à l'invasion de l'Ukraine - et donc promis désormais à un hiver diplomatique durable.

Quoi ? Le motif qui a fait grimper le thermomètre sur l'estrade : principalement, l'inflation et les prévisions de croissance de la Russie dans un contexte de pilonnage du pays par déjà six vagues de sanctions occidentales infligées à l'envahisseur de l'Ukraine.

Qui ? Les plus éminentes autorités économiques russes. Exemple de la vigueur des échanges:

« Il n'est pas question pour l'instant d'un risque de déflation.Pour l'instant, nous avons une augmentation des prix de 16,7% sur un an », a déclaré vendredi Alexeï Zabotkine, vice-président de la banque centrale russe, selon l'agence Interfax, utilisant l'inflation annuelle, indice de référence.

Il était aussitôt contredit par le ministre du Développement économique Maxime Rechetnikov, qui rétorquait :

« Si, nous avons une déflation pour la cinquième semaine consécutive ! »

Et, soutenant qu'il n'était "pas nécessaire de mesurer l'inflation année par année", il martelait:

"Nous glissons vraiment dans une spirale déflationniste, nous devons prendre cela au sérieux."

Un désaccord rare entre deux représentants d'éminentes instances économiques russes mais pas inédit car la banque centrale d'une part et les ministères du Développement économique ou des Finances de l'autre sont parmi les seules institutions russes à afficher occasionnellement un désaccord public.

Guerre de tranchées entre optimistes et pessimistes

Ce vif échange, aux vues totalement contradictoires sur l'état économique de la Russie faisait suite à un autre accrochage, hier jeudi 16 juin, entre Maxime Orechkine, ex-ministre de l'Économie et actuel conseiller économique du Kremlin, et la patronne de la Banque de Russie, Elvira Nabioullina.

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Maxime Orechkine, qui ne prévoit qu'une contraction du PIB de 5% cette année, avait durement critiqué les sombres prévisions de croissance qu'il juge excessivement pessimistes formulées en avril par le patron de la Cour des comptes, qui lui prévoit une chute du PIB de plus de 10% cette année.

  • Lire aussi :La guerre en Ukraine précipite l'économie russe dans une récession vertigineuse

À la limite de qualifier son opposant de traître à la patrie, il déclarait:

« J'ai le sentiment que [ceux qui font ces prévisions, Ndlr] ont soit le désir de nuire au pays, soit ils ne croient pas en leur propre pays, en son pouvoir. »

Il concluait en martelant un classique mantra patriotique :

« Nous sommes un pays fort, nous sommes un peuple fort, nous pouvons résoudre les problèmes. »

Pas de quoi impressionner la patronne de la Banque de Russie, Elvira Nabioullina, qui lui donnait la réplique en lui rappelant qu'il fallait s'intéresser au message et non tomber dans la facilité de s'en prendre au messager :

« Chercher des coupables chez ceux qui font des prévisions est la dernière chose à faire », a-t-elle rétorqué. « Dans les conditions d'incertitude où nous nous trouvons, considérer qu'ils sont des ennemis ou des mécréants est tout simplement absolument faux. »

Le Kremlin n'a cessé d'affirmer que le pays résiste aux sanctions occidentales, et que l'Europe et les États-Unis souffrent plus que la Russie de ces mesures de représailles, même si le pays se trouve en grande partie coupé du monde d'un point de vue financier, commercial et logistique. Autant de conditions qui impliquent pour Moscou de restructurer l'économie du pays.

"Les conditions ont changé, sinon pour toujours, du moins pour longtemps", a relevé Mme Nabioullina.

Elvira Nabioullina, une des dernières voix libérales audibles en Russie

Elvira Nabioullina, considérée comme l'une des dernières économistes libérales encore présentes à la table des décideurs politiques russes, est en charge de la gestion d'une économie de 1.800 milliards de dollars qui affronte les défis de la guerre et des sanctions occidentales.

Pour rappel, c'est elle qui vient de gérer le redressement du rouble sur les marchés financiers. Après s'être effondré à presque 132 roubles pour un dollar le 4 mars, il s'est depuis apprécié pour devenir la devise la plus performante cette année sur le marché des changes international. Le 23 mai, il s'est échangé  jusqu'à moins de 55 roubles pour un dollar, son meilleur niveau depuis 7 ans.

  • Lire aussi:La Banque centrale de Russie baisse ses taux pour soutenir l'économie de guerre

Au Forum économique de Saint-Pétersbourg, la gouverneure de la banque centrale russe a également appelé à une "perestroïka" ("reconstruction" en français) structurelle de l'économie.

En substance, elle a critiqué la trop grande importance du pétrole et du gaz dans l'économie russe depuis les découvertes d'immenses gisements d'hydrocarbures Sibérie après la Seconde Guerre mondiale. Ce faisant, elle pointait du doigt ce que l'on appelle la « malédiction des ressources naturelles » qu'elle résumait quant à elle en ces termes:

"Nous exportons au rabais, nous importons au prix fort. Et dans ces conditions, bien sûr, à mon avis, il est nécessaire de repenser les avantages des exportations", a déclaré Elvira Nabioullina. "Une partie importante de la production devrait travailler pour le marché intérieur".

À lire également

  • La Russie affronte la pire situation depuis 30 ans, estime le Premier ministre russe, plus pessimiste encore que Biden
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Mme Nabioullina, qui dirige la banque centrale depuis 2013, a eu pour mentor l'un des économistes de marché les plus éminents de Russie, Evgeny Yasin, et elle n'est pas la première responsable politique russe à demander des mesures de diversification de l'économie.

  • Lire aussi :Vladimir Poutine : "L'Union européenne a complètement perdu sa souveraineté"

(avec Reuters et AFP)

Jérôme Cristiani

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