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La conquête inexorable par les Émirats arabes unis du continent africain

latribune.fr

Publié le 19 novembre 2021 à 07:56 - Mis à jour le 22 novembre 2021 à 10:14

Abou dhabi porte plainte a l'omc contre le qatar

Les Emirats avancent leurs pions de manière spectaculaire en extrayant des richesses qui partent directement... à Dubaï et sans aucun reversement aux pays exploités.

Stringer .

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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OPINION. L'Afrique est devenue capitale pour la poursuite sans fin du développement des Emirats arabes unis. Elle sera le réservoir de ressources stratégiques au service des projets mondiaux d'Abu Dhabi. (*) Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*).

Non satisfaits de leur influence majeure dans le monde arabo-musulman depuis au moins une décennie, les Emirats arabes unis s'attaquent désormais ouvertement à l'Afrique subsaharienne. C'est le nouvel objectif géostratégique de Mohamed Ben Zayed "MBZ" pour assurer l'avenir de son pays. Ce qui s'est passé au Soudan et ce qui se passe en Éthiopie, augure d'une ingérence à la sauce émiratie à venir de plus en plus agressive. Le tout dans la logique de faire de la confédération émiratie, non seulement une startup nation à l'israélienne, mais aussi un agitateur diplomatique et militaire sur le continent, voir un acteur colonial majeur qui lui permettra de devenir ce dont elle a toujours rêvé : une puissance complète sur le modèle de Venise à l'assaut des terres et des mers.

Le Soudan a été une porte d'entrée majeure pour le micro confetti géopolitique émirati en Afrique. Dès le 19 décembre 2018, les manifestations qui vont rapidement ébranler le régime autoritaire d'Omar el Béchir dénonçaient la crise économique et sociale majeure que traversait le pays. Pendant près de huit mois, les Soudanais vont protester pacifiquement, ce qui conduira au renversement par l'armée d'El Béchir qui régnait depuis trois décennies. Le chef de la junte et qui va diriger à ce moment-là le Conseil militaire de transition, c'est le fameux Général Abdelfattah Al Buhrane, qui souhaite garder des relations privilégiées avec ses deux alliés historiques du Golfe : l'Arabie Saoudite et les EAU. Ce même Al Buhrane était déjà commandant des forces terrestres soudanaises déployées... dans la guerre au Yémen pour le compte de Riyad.

Dès janvier 2019, les Émirats arabes unis vont apporter un financement de 300 millions de dollars et une aide en pétrole au Soudan, rappelle le site JeuneAfrique. Une transition politique civile tente de se mettre en place. Plus de deux ans plus tard, le coup d'État qui vient de mettre un terme pour longtemps à la transition civile au Soudan signifie le retour du général Abdel Fattah al-Burhane, le nouvel homme fort du pays. Cet évènement sonne le glas d'un espoir démocratique et réimplante un pouvoir militaire qui, à l'évidence, servira les intérêts des Émirats arabes unis. Abou Dhabi voit de fait dans la nouvelle situation une occasion rêvée pour la suite de son plan d'implantation en Afrique subsaharienne. C'est la lune de miel entre les deux pays même si récemment des familles soudanaises ont accusé une compagnie de sécurité privée émiratie, « Black Shield Security », d'avoir recruté des jeunes pour en faire des soldats prêts à l'emploi pour aller combattre et mourir en Libye et au Yémen. Des parents qui n'ont jamais revu leurs enfants.

L'Éthiopie représente aussi un terrain stratégique pour Abu Dhabi dans la Corne de l'Afrique. La guerre a sévi pendant près de vingt-ans entre l'Ethiopie et l'Erythree. Fin 2018, les négociations ont abouti alors que personne ne les attendait sur ce qui semble être une paix durable. Elle n'est pas venue uniquement des protagonistes et dans cette région sensible de la Corne de l'Afrique, essentielle pour la stabilité du Golfe, les Émirats Arabes Unis et le Qatar se disputaient les faveurs du régime d'Addis-Abeba. En fait, MBZ a plus qu'un pied dans ce pays longtemps déchiré par la guerre avec l'Erythree. C'était l'intérêt majeur de Riyad qui rêve d'une base à Djibouti mais surtout d'Abu Dhabi de concourir à la résolution du conflit au plus vite.

De fait, dans le contexte instable de la Corne de l'Afrique et du Golfe, la base émiratie à Assab en Érythrée, est une précieuse garantie pour MBZ du contrôle de l'entrée vers le détroit d'Ormuz et vers les eaux du Golfe en général depuis l'Océan indien. Elle sert aussi depuis des années à la guerre menée au Yémen. Sur le plan extérieur, l'Erythrée a fait des concessions militaires aux pays du Golfe dans le cadre de leur guerre au Yémen (en s'éloignant de Téhéran notamment). Cela a permis de rompre son isolement économique et diplomatique et il était donc inévitable pour le régime d'accepter de négocier avec l'Ethiopie.

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Les gouvernements éthiopien et érythréen n'ont pas décidé seuls de la direction que devrait prendre leur relation. Chaque dirigeant a rencontré les responsables émiratis à plusieurs reprises avant, pendant et après le processus de réconciliation. En échange, Addis Abeba a fait allégeance aux EAU et leur ont offert un accès privilégié aux ressources naturelles. Et le pays a basculé dans une nouvelle guerre civile sanguinaire au Tigré, menée par le même Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019. Le même qui, en juillet 2019, annonçait l'envoi de 50 000 travailleurs à MBZ : des employés bon marché, malléables, peu contestataires, en vue de tous les futurs grands projets émiratis. Enfin, autre atout stratégique régional pour MBZ : DP World, la société de gestion portuaire phare des Emiratis, est venue signer un contrat pour la gestion du port de Berbera, seul port en eaux profondes de toute la Corne de l'Afrique.

Mais les intérêts multiples d'Abu Dhabi pour l'Afrique se recoupent dans la conquête des éléments. L'eau constitue un problème crucial pour les Émirats Arabes Unis. Les solutions envisagées pour pallier ce problème de « stress hydrique » sont relativement limitées. Cela a d'ores et déjà conduit les Émirats Arabes Unis à investir dans le coûteux procédé de « désalinisation » de l'eau de mer. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut aller à la source. Et au-delà de la relation fraternelle avec l'Egypte et son fleuve mythique, le Nil, il faut remonter le cours de celui-ci... jusqu'au... Soudan et en sécuriser l'approvisionnement. Khartoum apparaît de nouveau donc comme une pièce centrale sur l'échiquier de l'Afrique orientale. Mais en avril 2011, juste après le renversement de Hosni Mubarak, l'Ethiopie lançait un projet pharaonique et stratégique de construction d'un nouveau barrage baptisé « Barrage de la Renaissance » sur les eaux du Nil bleu. Il fallait donc se mettre du côté de tous les pays qui tentent de contrôler les eaux du fleuve des Dieux afin de jouer les rôles de médiateurs pour éviter une guerre qui serait fratricide pour tous les acteurs concernés.

La sécurisation alimentaire passe désormais pour Abu Dhabi aussi par le Land Grabbing, l'achat de terres agricoles et minières en Afrique, pour en extraire les matières premières. Près de la moitié des terres mondiales « accaparées » se trouvent en Afrique. La pratique s'accompagne aussi d'une appropriation indirecte de la ressource en eau. Près de 60 % de l'eau est ainsi mise sous tutelle ou presque par des entreprises venues des pays qui pratiquent le land grabbing. Depuis 2009, les Émirats Arabes Unis ont acquis quelque 1,3 million d'hectares : notamment 900 000 hectares au Pakistan et près de 400 000 au Soudan. Au Mozambique des demandes de permis couvrant 607 236 hectares sont en cours d'examen. Le principal porteur de tous ces « projets agricoles » est la National Holding, une société de la famille royale d'Abu Dhabi.

On imaginait moins les Emirats venir jusqu'en Afrique sous de pseudo-prétextes sécuritaires, pour mieux piller le sol africain. C'est pourtant la réalité et MBZ avance ainsi ses pions de manière spectaculaire en extrayant des richesses qui partent directement... à Dubaï et sans aucun reversement aux pays exploités. Cette situation de contrebande implique des flux financiers suspects qui impactent la souveraineté des États africains concernés. Sans maîtrise, ces derniers perdent des bénéfices pour leur développement économique, leur propre sécurité et le développement du potentiel humain. Les Emirats devenus maîtres de la fraude fiscale ne reversent rien aux pays concernés et agissent comme la Chine. Certains pays, à l'instar de la Zambie, renforcent leurs dispositifs de sécurité dans les zones minières afin de mettre fin aux opérations d'extraction illégale. Les EAU et la Chine deviennent ainsi les deux grands pollueurs régionaux non payeurs et ils sont tous deux dans le collimateur des organisations de droits de l'homme ! Des rumeurs récentes semblent prouver que des clandestins, et pire encore des enfants, sont exploités dans ces mines clandestines émiraties. Parmi les pays, le Ghana est au cœur de toutes les attentions car, pour Human Right Watch, 100% de l'or extrait du Ghana le serait par des enfants pour le compte de ces grandes firmes multinationales, rappelle le sit RFI. Parmi celles-ci, on retrouve des Indiens, des Sud-africains au « service » de deux sociétés : Emirates Gold et Kaloti Jewellery International.

L'Afrique est donc devenue capitale pour la poursuite sans fin du développement des Emirats arabes unis. Elle sera le réservoir de ressources stratégiques au service des projets mondiaux d'Abu Dhabi. Soutien d'hommes autoritaires et de militaires qui maintiennent l'ordre dans des pays souvent au bord du chaos, le militaire et stratège Mohamed Ben Zayed voit loin, pour assurer son autosuffisance, en prévision de la fin des énergies fossiles. Il a besoin d'eau, de sources d'énergie alternative, de terres et de métaux rares. Il sait désormais où puiser. Au détriment des peuples et de leur expression, dans un échiquier régional à l'équilibre déjà fragile, il privilégie sa relation à des régimes qui malmènent leurs peuples et construit jour après jour sa puissance, déjà politique, économique, maritime, terrestre, pour devenir désormais également quasi-coloniale et impérialiste. Le Soudan et l'Ethiopie sont au bord du gouffre, d'autres pays africains pourraient malheureusement bientôt en faire les frais.

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(*) L'auteur est chercheur Moyen-Orient et relations euro-arabes/terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et de SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism).

Il a publié « Emirats arabes unis à la conquête du monde » (éditions Max Milo).

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