Israël : le paradis perdu des kibboutzniks

Les habitants des kibboutz, en majorité de gauche, prônaient la réconciliation avec les Palestiniens.
Sarit Lesnick Kurtzman et sa fille, rescapées d’Alumim, attaqué par le Hamas le 7 octobre.
Sarit Lesnick Kurtzman et sa fille, rescapées d’Alumim, attaqué par le Hamas le 7 octobre. (Crédits : © Nadav Neuhaus pour La Tribune Dimanche)

Les temps se mélangent. Faut-il continuer de parler au présent ou accepter le passé ? L'incertitude sur le sort de Vivian Silver et le traumatisme des massacres brouillent les mots de la temporalité. Figure du kibboutz de Be'eri, à une poignée de kilomètres de la bande de Gaza, Vivian Silver, disparue, est vraisemblablement otage à Gaza. Les sourires de cette dame de 74 ans, remplis d'espoir et de douceur, imprègnent les photos partagées par ses amis et ses deux fils.

« C'était une femme très forte, elle était très équilibrée, raconte son amie Pascale Chen. Non... pardon... "C'est" une femme forte. » Pascale et Vivian se sont rencontrées il y a neuf ans à la création de Women Wage Peace, mouvement qui milite pour une résolution politique du conflit israélo-palestinien. À Be'eri, tous connaissent Vivian, comme tout le monde se connaît d'ailleurs. Mille Israéliens vivaient dans cette oasis du désert du Néguev, dans le sud d'Israël. Cent sont morts le 7 octobre. Un habitant sur dix.

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Au-delà du choc, cette attaque touche le cœur des origines d'Israël. Communautés collectivistes et égalitaires, les kibboutz ont en effet joué un rôle essentiel dans la fondation de l'État d'Israël et l'identité nationale du pays. Dès les années 1930 et 1940, alors que le projet de la création d'un État juif s'affirme, certains kibboutz sont placés stratégiquement près des frontières du futur pays en gestation. Cultiver la terre et établir des frontières à défendre, un double objectif pour ces communautés aux valeurs de gauche. De nombreux pères fondateurs de l'État ont été élevés dans ces kibboutz.

« Des valeurs d'égalité »

C'est justement dans un tel endroit que Vivian Silver, née au Canada, a voulu s'installer après des études de psychologie et de littérature anglaise à l'université hébraïque de Jérusalem. « Elle voulait vivre dans une communauté où les habitants partageaient les mêmes valeurs d'égalité, de liberté et de paix », poursuit son amie Pascale Chen. « Nos kibboutz sont magnifiques », ajoute Sarit Lesnick Kurtzman. Rescapée d'Alumim, proche de la bande de Gaza, cette employée d'une société de podcast de 28 ans ne trouve pas suffisamment d'adjectifs pour raconter la quiétude de cette terre, « les champs, les coquelicots ». « À certains endroits, la terre est désertique, décrit-elle, à d'autres les pelouses sont si vertes. Il y a une ambiance pastorale. » Le 7 octobre, Sarit Lesnick Kurtzman, son mari et leur fillette de 14 mois sont restés cloîtrés durant des heures dans leur pièce sécurisée pendant que les commandos du Hamas multipliaient les tueries.

Aujourd'hui, la famille est réfugiée dans un hôtel de Netanya, au nord de Tel-Aviv, avec plusieurs dizaines d'autres du même kibboutz. Elles sont restées ensemble. Des chambres de l'établissement ont été transformées en garderie pour les enfants, « pour qu'ils aient un semblant d'emploi du temps ». « Ils y jouent deux ou trois heures par jour, poursuit-elle. Et nous, les parents, nous pouvons respirer un peu, prendre une tasse de café. » À Alumim, ils déjeunaient dans un réfectoire. Désormais, ils partagent leurs repas dans la salle à manger de l'hôtel. Avant de retourner « reconstruire ce [qu'ils ont] perdu ». « Si on se sent assez forts », reconnaît la jeune femme.

En Israël, Alumim est un des rares kibboutz à avoir préservé ses principes collectivistes. Sur les 270 que compte le pays, une trentaine seulement fonctionnent encore comme aux origines. Depuis les années 1980 et la crise économique israélienne, ils se sont en effet majoritairement privatisés.

De nombreux kibboutzniks, laïques de gauche, se sont inquiétés de voir la société israélienne pencher de plus en plus à droite et oublier la question palestinienne. « C'est une tragédie », souffle Yonatan Ziegen, l'un des fils de Vivian Silver, installé depuis quelques années à Tel-Aviv. « Effrayé » par le temps qui passe sans nouvelles de sa mère, ce travailleur social parle d'une voix dont le ton trahit son épuisement. « C'est une tragédie... Ces militants de la paix tués ou pris en otage... Nous ne pouvons pas être en sécurité tant que nous ne ferons pas la paix. Les guerres précédentes à Gaza n'ont rien réglé. Celle-ci ne changera rien. »

Pascale Chen veut espérer et parler au futur. Quand le siège de Gaza était allégé, Vivian Silver, pour qui la liberté et la dignité des Palestiniens étaient aussi importantes que la sécurité des Israéliens, conduisait des Gazaouis dans des hôpitaux de Tel-Aviv ou de Jérusalem pour qu'ils puissent recevoir des soins médicaux, comme suivre une chimiothérapie. « Peut-être que l'un d'entre eux va la reconnaître, lâche Pascale Chen. Peut-être qu'il sera reconnaissant et qu'il la protégera. »

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Commentaires 4
à écrit le 22/10/2023 à 9:49
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Depuis la nuit des temps les Paradis sont faits pour être perdus parce qu'ils sont toujours édifiés sur un mensonge, une injustice. L'éphémère des Paradis est humain.

le 22/10/2023 à 13:53
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Donc les djihadistes se batent pour un paradis avec 72 vierges edifier sur un mensonge, une injustice . Et il est deja perdu

le 22/10/2023 à 14:09
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Le paradis des Djihadistes n'a jamais existe parce qu'un Paradis où la mort est glorifiee, cela s'appelle un Enfer.

à écrit le 22/10/2023 à 9:37
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"La société pardonne bien souvent aux criminels jamais elle ne pardonne aux rêveurs" Oscar Wilde

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