Les faiblesses de la France pour attirer les chercheurs américains

La compétition mondiale pour attirer les chercheurs américains s’accélère.
LTD/Ludovic MARIN / AFP

La compétition mondiale pour attirer les chercheurs américains s’accélère.
LTD/Ludovic MARIN / AFP
La compétition mondiale pour attirer les chercheurs américains s'accélère. Aujourd'hui, la Sorbonne accueille Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron pour l'événement « Choose Europe for Science ». La France veut envoyer un message fort : les chercheurs sont les bienvenus, surtout ceux dont la liberté scientifique est menacée par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Face au recul de l'engagement du président américain envers la science, la France choisit d'ouvrir grand ses portes.
L'initiative lancée aujourd'hui à la Sorbonne s'inscrit dans la continuité du programme « Choose France for Science », dévoilé mi-avril par Emmanuel Macron pour séduire les talents venus notamment des États-Unis. Elle complète aussi « Choose CNRS », présenté jeudi dernier par son président Antoine Petit, qui vise à attirer au CNRS les scientifiques du monde entier.
Choisir l'Europe, la France, le CNRS : l'intention est là. Mais au-delà des effets d'annonces, la France affiche encore des faiblesses pour attirer les chercheurs étrangers.
Elle consacre 2,2 % de son PIB dans la recherche, soit 55 milliards d'euros annuels, bien en deçà de l'objectif de 3 % fixé par l'UE en 2000 dans le cadre de la stratégie de Lisbonne. Elle se situe aussi loin derrière la moyenne des pays de l'OCDE (2,72 %), avec en tête de peloton la Corée du Sud (4,9 %), les États-Unis (3,46 %), le Japon (3,30 %), l'Allemagne (3,13 %) et le Royaume-Uni (2,91 %).
Le véritable handicap de la France réside dans le financement privé de la recherche, qui ne représente que 60 % du financement de la recherche, contre 70 % aux États-Unis, en raison pour partie d'une moindre culture de la collaboration public-privé que dans les pays anglo-saxons.
Si le faible soutien du privé reste un frein à l'innovation, pour Thierry Coulhon, président de l'Institut polytechnique de Paris qui regroupe 40 laboratoires de recherche, les choses sont en train de changer. Selon lui, « le lien entre l'économie, la recherche et l'innovation est aujourd'hui plus fort que jamais ». À l'instar de l'écosystème technologique créé par des institutions comme le MIT, Stanford ou Berkeley, « nous commençons à bâtir ce type de lien en France, avec une efficacité croissante », ce qui va permettre d'accélérer le financement privé de la recherche.
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Les choses pourraient changer aussi du côté du financement de la recherche par l'État, avec le lancement de l'initiative « Choose France for Science ». Portée par le gouvernement, elle prévoit que l'État prenne en charge jusqu'à 50 % des coûts de certains projets de recherche, sélectionnés sur critères de mérite, et financés grâce aux fonds du plan France 2030, doté de 54 milliards d'euros pour développer la compétitivité industrielle et technologique du pays.
Pour Thierry Coulhon, le financement des projets de recherche au mérite est crucial pour les jeunes chercheurs. Si les universités privilégient le financement direct de projets, les appels à projets de l'Agence National de la Recherche (ANR) - avec 1,1 milliard d'euros alloués à des projets de recherche en 2022 - offrent, selon lui, « une vraie opportunité pour de jeunes chercheurs talentueux d'obtenir des fonds, même au sein d'équipes moins performantes ».
Avec le programme « Choose CNRS » lancé vendredi 2 mai, le CNRS dit vouloir innover en ciblant des « stars » de la recherche mondiale, sur des chaires internationales. Selon son directeur Antoine Petit, il ne sera pas nécessaire de les payer plus que les meilleurs chercheurs français, car la marge pour rémunérer les meilleurs chercheurs mondiaux n'est « pas très grande ». Bien que la rémunération soit un facteur d'attractivité, le CNRS souligne qu'une fois pris en compte les coûts de l'éducation, de la santé et de la protection sociale, les écarts salariaux sont moins importants.
Même avis pour El-Mouhoub Mouhoud, président de l'Université Paris Sciences & Lettres (PSL), qui regroupe treize établissements, de l'Université Paris-Dauphine au Collège de France. Il est impossible de rivaliser avec les salaires américains pour attirer les chercheurs de renom. Mais le président de l'Université PSL précise : « Les chercheurs les plus expérimentés ont les moyens de conserver leur position aux États-Unis. Ils cherchent donc de meilleures conditions d'environnement de travail, c'est pourquoi nous leur proposons des postes de research fellow, des primes, un environnement doctoral et post doctoral favorable, des conditions de logement et d'accueil de leurs familles avantageuses, tout en renforçant progressivement la coopération à long terme avec eux et leur université d'origine ». Plus que les chercheurs expérimentés, « le véritable enjeu est d'attirer les jeunes chercheurs, freinés dans leur recherche aux États-Unis », insiste le président de l'Université PSL.
Depuis l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier, plusieurs secteurs de la recherche comme le climat, la santé, les études de genre, ont vu leurs financements drastiquement réduits, parfois même complètement supprimés. Début février, le National Institutes of Health (NIH), l'agence fédérale américaine chargée de la recherche médicale, a annoncé des coupes budgétaires à hauteur de 5,5 milliards de dollars par an. Un coup dur pour près de 2 500 universités et institutions américaines qui dépendent de ces fonds pour mener à bien leurs travaux en biomédecine. Ce sont justement ces jeunes chercheurs que les universités françaises tentent de séduire.
Aix-Marseille Université ou encore l'Université PSL n'ont d'ailleurs pas attendu les annonces du président Macron aujourd'hui à la Sorbonne pour tendre la main à ces chercheurs américains contraints à l'exil. Le président de l'Université PSL l'affirme : « Nous nous concentrons sur des domaines aujourd'hui menacés aux États-Unis, comme le climat, les questions de genre et de santé, ainsi que la régulation de l'intelligence artificielle et ses enjeux éthiques. ». « Nous mettons l'accent sur ces jeunes chercheurs en leur proposant des contrats de postdoctorat ou des programmes PhD track », ajoute-t-il.
Pour le président de l'Université PSL, « l'enjeu pour la France n'est pas d'attirer un nombre incalculable de chercheurs, mais bien d'attirer les meilleurs étudiants internationaux qui deviendront les meilleurs chercheurs, comme l'ont fait les États-Unis pendant près de 80 ans grâce à leurs universités de renommée mondiale. » Un modèle aujourd'hui fragilisé par les décisions de Donald Trump, qui pourraient coûter aux États-Unis leur avantage compétitif technologique. Selon le président de l'Université PSL, la France a une carte à jouer, à condition d'attirer les étudiants internationaux mais aussi de les retenir. Comme le souligne El-Mouhoub Mouhoud : « Le taux de rétention des diplômés de master et de doctorat, et des jeunes chercheurs atteint 70 % aux États-Unis, contre moins de 40 % en France. Il faut donc aujourd'hui accélérer et simplifier les dispositifs pour réussir à fidéliser ces jeunes. »
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Un constat partagé par Thierry Coulhon, président de l'Institut Polytechnique de Paris : « L'objectif n'est pas de gonfler les effectifs, mais d'attirer les étudiants internationaux les plus prometteurs, ceux qui deviendront les futures stars de la recherche, et de les accompagner dans des programmes de long terme. ».
Les deux présidents semblent voir leurs violons bien accordés. Reste à savoir si Emmanuel Macron jouera la même partition. Verdict à 11 heures, dans l'amphithéâtre de la Sorbonne.