Malgré la pression du dollar sur le yen, le Japon ne veut pas augmenter les taux

Au plus bas depuis 24 ans face au dollar, la faiblesse du yen pourrait alimenter au Japon une inflation qui augmente, mais reste encore faible, 3% en août, par rapport aux autres économies développées. En soutenant la semaine dernière sa devise, la Banque centrale du Japon (BoJ) visait à rendre moins inflationnistes ses importations pour éviter de devoir resserrer sa politique monétaire toujours axée sur des taux proches de zéro et des rachats d'actifs.
Robert Jules
(Crédits : Reuters)

En ces temps d'incertitudes, le dollar est plus que jamais la valeur refuge, ce dont pâtissent les autres monnaies. Face au billet vert, l'euro est au plus bas depuis 20 ans, la livre sterling depuis 37 ans, le yen depuis 24 ans (voir graphique), et le yuan, qui reste sous contrôle de l'Etat chinois, depuis 11 ans.

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Cette évolution des taux de change n'est pas sans conséquences. La semaine dernière, pour la première fois depuis 1998, la Banque centrale du Japon (BoJ) est intervenue pour soutenir la devise nippone, tombée à 146 yens pour un dollar, la faisant revenir autour des 141 yens pour un dollar. Ce mercredi, en journée, le billet vert s'échangeait autour de 144,5 yens.

L'intervention de la BoJ, qui a coûté, selon la presse japonaise, près de 21 milliards de dollars, ne semble pas pour le moment devoir être réitérée. L'institution monétaire en a pourtant largement les moyens, avec des réserves de devises étrangères qui s'élevaient au 31 août à 1.170 milliards de dollars, selon le ministère japonais des Finances.

Eviter une fluctuation excessive

Mais, selon Masato Kanda, le vice-ministre japonais des Finances chargé des affaires internationales, l'opération ne visait pas à défendre un seuil de taux de change voulu par le gouvernement mais davantage à éviter une fluctuation excessive des cours qui rend plus compliquée la prise de décision des entreprises nippones et favorise la spéculation des cambistes.

Elle permet également à la banque centrale du Japon de ne pas envisager, pour le moment, un relèvement de ses taux directeurs ni de mettre un terme à ses rachats d'actifs. « Le procès-verbal de la BoJ (publié ce mercredi) montre que les membres du conseil d'administration sont peu enclins à changer de cap malgré la pression continue sur la monnaie et l'inflation de base qui est actuellement supérieure à l'objectif », indique Craig Erlam, analyste chez OANDA.

Cette politique monétaire accommodante vise toujours à soutenir l'activité de la quatrième économie mondiale qui devrait enregistrer une croissance de 1,6% de son PIB en 2022, et de 1,4% en 2023, selon les dernières projections de l'OCDE.

En effet, le Japon se trouve dans une situation différente des autres pays de l'OCDE. Si son taux d'inflation a progressé ces derniers mois, il reste relativement faible, à 3% sur un an en août, alors qu'il atteint 8,3% aux Etats-Unis, 9,9% au Royaume-Uni et 9,1% en zone euro. Et si l'on prend en compte l'inflation sous-jacente (hors prix de l'énergie et de l'alimentation), elle est de 1,6%, inférieure au taux cible de 2% de la BoJ.

En évitant une trop forte dépréciation de la monnaie qui l'obligerait à se poser la question d'un resserrement de sa politique monétaire, la BoJ vise d'abord à limiter le coût des importations. En août, pour le treizième mois consécutif, le Japon a enregistré un déficit commercial qui a atteint un record historique, à 2.817,3 milliards de yens contre 653,4 milliards de yens en août 2021.

Dans le détail, les importations ont grimpé de 49,9 % en glissement annuel pour atteindre un nouveau sommet de 10.879,2 milliards de yens, tandis que les exportations ont augmenté de 22,1 % pour atteindre 8.061,9 milliards de yens. Au cours des huit premiers mois de l'année, le Japon a d'ores et déjà enregistré un déficit commercial de 12.133,3 milliards de yens, contre un excédent de 1.935,6 milliards de yens durant la même période de 2021.

Les coûteuses importations d'énergie primaire

Cette dégradation de la balance commerciale s'explique aussi par la nature de ses importations. Le Japon importe plus de 90% de ses besoins d'énergie primaire, et 9,5% de ses produits alimentaires. Or, comme ces achats sont libellés en dollars, cela renchérit mécaniquement le prix du même volume d'importations et alimente l'inflation.

En fait, le gouvernement japonais se retrouve face à un dilemme : soutenir sa devise ou augmenter ses taux. Pour le moment, il gagne du temps en pariant sur un reflux des prix de l'énergie et de l'alimentaire dans les prochains mois. Depuis début juin, le prix du baril de Brent, référence internationale sur le marché du pétrole, a perdu 28% pour évoluer ce mercredi autour des 86 dollars. Un mouvement qui pourrait s'accélérer dans les prochains mois avec le ralentissement de l'économie mondiale.

En attendant, la dépréciation du yen face au dollar va se poursuivre, car elle découle structurellement de l'écart des taux d'intérêt entre le Japon et les États-Unis. « Tant que les politiques monétaires des deux pays resteront divergentes, il est peu probable que l'intervention gouvernementale modifie fondamentalement la direction de la devise », assure Steven Barrow, économiste à la Standard Bank.

C'est cette situation qui devrait conduire les investisseurs internationaux à délaisser les obligations à 10 ans japonaises (JGB), dont le rendement est de 0,25%, pour les bons à 10 ans du Trésor américain qui offrent, eux, un rendement de 3,75%.

En revanche, pour les investisseurs japonais, non seulement le coût d'acquisition de l'obligation américaine est élevé en raison de la dépréciation du yen par rapport au dollar, mais il est renchéri par celui de la couverture (« hedging ») contre le risque de change, nécessaire pour se protéger des fluctuations. « En réalité, lorsque vous incluez le coût de la couverture du yen, le rendement sur les bons du Trésor à 10 ans est inférieur à celui des JGB », indique Steven Barrow. Autrement dit, la fuite vers la qualité n'est pas encore un risque pour le Japon... pour le moment.

Robert Jules

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