Palestine : "Une troisième intifada semble improbable"

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Pendant les trois derniers mois, le support populaire pour l'éventualité d'une nouvelle intifada a sensiblement crû, admet néanmoins Khalil Shikaki.
"Pendant les trois derniers mois, le support populaire pour l'éventualité d'une nouvelle intifada a sensiblement crû", admet néanmoins Khalil Shikaki. (Crédits : DR)
Malgré le regain des tensions des derniers jours, la situation est profondément différente de celle de 2000, explique Khalil Shikaki, directeur du Palestinian center for policy and survey research. Entretien.

Depuis début octobre, la tension est remontée d'un cran entre Juifs israéliens d'une part et, de l'autre, Palestiniens ou Arabes israéliens. Agressions dans les rues, confrontations entre lanceurs de pierre et soldats ou policiers, représailles... les violences se multiplient à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, mais gagnent aussi des villes israéliennes comme Tel-Aviv, Dimona Afoula... Depuis le 1er octobre, jour du meurtre de deux colons en Cisjordanie, quatre Israéliens et sept Palestinients, dont quatre assaillants présumés, sont décédés, rapporte Le Monde.

L'explosion d'une "troisième intifada", après celles de 1987 et 2000, est de plus en plus redoutée. Une telle crainte est-elle fondée? Khalil Shikaki, professeur de sciences politiques et directeur du Palestinian center for policy and survey research, think tank indépendant palestinien, analyse la situation, depuis Ramallah, pour La Tribune.

La Tribune: Comment expliquer la vague d'attentats des derniers jours?

Khalil Shikaki: La frustration des Palestiniens a plusieurs sources. L'avenir de Jérusalem occupe sans doute une place centrale, et la manière dans laquelle Israël assure la gestion d'al Haram al Sharif (esplanade des Mosquée ou mont du Temple, site sacré pour les musulmans comme pour les juifs, NDLR) est certainement vécue comme un signe du regard qu'il porte sur les Palestiniens. La présence des colons est perçue par les habitants de Cisjordanie comme une menace pour leur sécurité. Mais les Palestiniens sont aussi préoccupés par le manque croissant de légitimité de l'Autorité palestinienne, par le constat que la diplomatie ne fonctionne plus comme instrument de résolution du conflit ainsi que par le sentiment que la communauté internationale est de plus en plus occupée par d'autres questions telles que Daesh et les réfugiés. Ces facteurs accroissent le sentiment d'abandon des Palestiniens, qui pensent devoir désormais prendre en main leur destin.

Le risque d'une troisième intifada a été souvent évoqué ces derniers jours. Certains pensent même qu'elle a déjà commencé. Depuis Ramallah, ce danger semble-t-il réel?

La tension est sans doute palpable, et la situation sur le terrain peut rappeler celle d'une journée "normale" de la seconde intifada. Pendant les trois derniers mois, en outre, le support populaire pour l'éventualité d'une nouvelle intifada a sensiblement crû. Comme en 2000, la majorité de la population soutient à présent la solution violente. L'ensemble des causes de frustration que nous venons d'évoquer a poussé les gens à changer leur point de vue. Cependant, si l'on creuse au-delà de la surface, la réalité est très différente de celle de 2000.

Quelles sont ces différences?

J'en vois trois principales. En premier lieu, en 2000, Arafat n'excluait pas la solution violente, alors qu'aujourd'hui Abbas y est fermement opposé. Ensuite, les services de sécurité ont significativement évolué: alors qu'il y a quinze ans ils étaient fragmentés et mal dirigés, aujourd'hui ils sont bien plus professionnels, et dépendent directement du président et du Premier ministre. Enfin, si l'intifada commencée en 2000 a pu durer pendant plusieurs années, c'est essentiellement grâce à une alliance entre le Fatah et le Hamas, qui aujourd'hui n'affichent plus du tout la même unité.

Mahmoud Abbas ne s'est toutefois pas pressé de condamner les attentats palestiniens...

Tout en continuant de s'opposer au Hamas, qui a initié l'explosion de violence en Cisjordanie, Mahmoud Abbas semble néanmoins ne pas vouloir empêcher les Palestiniens d'exprimer leur frustration vis-à-vis d'Israël. Tant qu'elles restent pacifiques, ces manifestations représentent probablement à ses yeux un moyen de renforcer son poids dans les négociations avec les Israéliens.

Beaucoup de différences séparent toutefois les jeunes d'aujourd'hui de ceux d'il y a quinze ans. L'essor des réseaux sociaux peut-il contribuer à élargir la rébellion ?

Si les attaques sont sans doute portées par les plus jeunes, la colère traverse toute la société palestinienne, sans distinction d'âge ou de genre. Les événements des derniers jours ne sont en rien comparables avec ceux de 2011 en Afrique du Nord. Si la jeunesse palestinienne a sans doute été touchée par le Printemps arabe, elle est bien plus désillusionnée ici vis-à-vis de la politique.

La politique adoptée jusqu'à présent par Benyamin Netanyahou, qui joue à l'équilibriste entre les diverses demandes internes, est-elle plutôt de nature à calmer ou à exacerber les tensions ?

Jusqu'à présent, Netanyahou a tenté d'éviter l'utilisation disproportionnée de la force  et l'escalade dans la violence qui avaient caractérisé l'attitude d'Israël lors du début de la seconde intifada. S'il devait tomber dans ce piège, cela induirait sans doute une aggravation des tensions et des attaques.

A New York,  fin septembre, Mahmoud Abbas a annoncé que l'Autorité palestinienne ne se considérait plus liée par les accords d'Oslo conclus au milieu des années 1990, alors que Netanyahou a  de nouveau proposé la solution des deux Etats. Comment selon vous la situation va-t-elle évoluer?

Sur le terrain, la tension et les manifestations continueront probablement, mais la violence n'augmentera pas nécessairement. Au niveau politique en revanche, nous pourrions assister à une véritable escalade, avec notamment le démantèlement du processus d'Oslo.

Mahmoud Abbas sait que deux tiers des Palestiniens souhaitent sa démission. Par cette menace, il espère retrouver une partie de sa légitimité. Certes, jusqu'à présent il n'a encore rien fait pour la mettre en oeuvre. Au contraire, il a envoyé un message clair à la population et aux services de sécurité en affirmant aussi qu'il souhaite reprendre les négociations. Mais si le processus de paix n'avance pas, il pourrait passer à l'action.

Propos recueillis par Giulietta Gamberini

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Commentaires
a écrit le 12/10/2015 à 15:01 :
Ce n'est pas une confrontation entre les juifs israeliens et les arabes israeliens, c'est plutôt entre les arabes palestiniens et leurs occupants et colonisateurs. Stop aux manipulations terminologiques. C'est tout sauf une guerre: les palestiniens ne pilonnent pas avec des F16 et missiles guidés ou disposent de centaines de milliards de matériels militaire...bref il est beau le métier de journaliste!

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