Un mégot, abandonné sur la terre sèche. Comme jeté d'une pichenette, le bout de cigarette blanc gît à quelques centimètres du visage d'un homme étendu, les yeux mi-clos. Sur le sol, son cadavre dénudé porte un numéro inscrit au marqueur, à même la peau, sur le front et les bras. 1246.
C'est en découvrant cette photo, un jour de juin 2015, que Khaled Ibrahim a retrouvé son frère Marwan, disparu à Damas deux ans et demi auparavant. Installé au Danemark, le réfugié syrien de 54 ans est venu ce début septembre aux bureaux berlinois de l'ECCHR, le Centre européen pour les droits constitutionnels et humains. L'ONG allemande va le défendre dans la plainte qu'il dépose demain avec trois autres Syriens contre les plus hauts dignitaires du régime de Bachar El-Assad, pour la disparition forcée, la détention arbitraire, la torture et le meurtre de leurs proches. Une plainte pour déchirer le silence et défier l'oubli que le régime d'Assad tente d'imposer, voulant tout contrôler de ses citoyens, jusqu'à leurs propres mémoires.
« L'histoire de la disparition de mon frère est encore surréaliste », admet Khaled Ibrahim. Le 14 novembre 2012 au soir, l'électricité est coupée dans le quartier, son appartement de Damas plongé dans le noir. L'agent immobilier reçoit un coup de fil d'un numéro inconnu. C'est son frère Marwan, qui lâche « Khaled, les chabihas [miliciens du régime] de Tadamoun m'ont kidnappé », juste avant que la communication soit interrompue. Khaled vit avec sa famille dans le quartier de Yarmouk, au sud de Tadamoun, dans la banlieue sud de la capitale. Marwan réside quant à lui à El-Hajar el-Aswad, encore plus au sud.