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Le Sri Lanka s'effondre : les cinq raisons d'un chaos économique sans précédent

latribune.fr

Publié le 11 mai 2022 à 11:43 - Mis à jour le 11 mai 2022 à 11:51

Un syrien interroge par la police apres les attentats au sri lanka

Face à ces pénuries, la république socialiste démocratique du Sri Lanka a tenté le blocage des prix.

DINUKA LIYANAWATTE

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Depuis plusieurs mois, miné par une dette publique colossale, le Sri Lanka est à cours de devises étrangères le rendant incapable de financer ses importations et d'approvisionner sa population. Celle-ci manque notamment de produits de première nécessité, de carburant et de médicaments, et manifeste chaque jour son désarroi dans toute l'île. Officiellement en défaut de paiement, comment le pays en est-il arrivé là ? Ce mercredi, la police a reçu l'ordre de tirer à balles réelles pour contenir une situation qui devient "incontrôlable". L'économie va "s'effondrer de manière irrémédiable" si un...

... uveau gouvernement n'est pas nommé d'ici deux jours, selon le gouverneur de la Banque centrale.

Hausse des prix du carburant, explosion de l'inflation, balance commerciale déficitaire, pénuries... La république socialiste démocratique du Sri Lanka, pays de 22 millions d'habitants, dont la superficie est presque équivalente à celle de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, connaît sa pire crise économique depuis son indépendance en 1948. L'ex-Ceylan, dont le PIB atteignait 80 milliards de dollars en 2020 (environ le double de celui du Liban), selon la Banque mondiale, paye aujourd'hui au prix fort des années d'emprunts pour combler ses déficits budgétaire et commerciaux. Dans les villes, les habitants doivent faire face à des pénuries de devises, de produits alimentaires, de médicaments, de pétrole brut, entre autres. A deux reprises, des grèves générales ont paralysé le pays.

Pire, depuis ce mercredi, la police Lanka a reçu l'ordre de passer à l'offensive et de tirer à balles réelles pour contenir une situation qui devient "incontrôlable" a déclaré à l'AFP un haut-responsable mercredi. Déjà, les émeutes lundi ont fait cinq morts et plus de 225 blessés, soit la journée la plus meurtrière depuis le 19 avril.

"S'il n'y a pas de gouvernement dans les deux prochains jours, l'économie s'effondrera complètement et personne ne pourra la sauver", a dit le gouverneur de la Banque centrale du Sri Lanka, Nandalal Weerasinghe, mercredi à la presse.

Des rumeurs rapportent que la classe politique cherche à fuir le pays. L'armée a exfiltré mardi l'ex-Premier ministre Mahinda Rajapaksa de sa résidence officielle dans la capitale Colombo, pour le placer en sécurité après que des milliers de manifestants en ont forcé un des portails et tenté de prendre d'assaut la bâtisse où le frère du Président s'était aussi retranché avec sa famille. Les autorités ont annoncé que le couvre-feu serait levé mercredi matin, tandis que bureaux, magasins et écoles ont dû rester fermés mardi.

Depuis le 12 avril, le Sri Lanka est officiellement en défaut de paiement sur sa dette extérieure qui s'élève à 51 milliards de dollars, déclarant qu'il s'agit du "dernier recours" pour le pays à court de devises pour importer. Le défaut de paiement stricto sensu interviendra après une période de grâce de 30 jours à l'issue du non versement des prochains intérêts liés à des obligations 2023 et 2028 dus le 18 avril.

Pour rappel, un défaut de paiement coupe automatiquement un État des marchés financiers pendant plusieurs années, l'empêchant d'emprunter jusqu'à ce qu'il démontre avoir restauré sa solvabilité. Comment le pays en est-il arrivé à cette situation ?

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  • La crise Covid, l'élément déclencheur

La crise Covid, l'élément déclencheur

La disparition de l'activité touristique liée à la crise du Covid-19, source essentielle de devises étrangères et de recettes pour l'Etat sri lankais, a provoqué par ricochet des pénuries de biens essentiels, sans parler des continuelles coupures d'électricité - parfois jusqu'à dix heures par jour - et d'une inflation record consécutive. Celle-ci a atteint +17,5% en février, selon la Banque mondiale, due en grande partie à la montée des prix de l'alimentaire.

Aussi, l'ancienne colonie britannique a vu sa note abaissée par les agences de notation internationales, empêchant le pays d'accéder aux marchés de capitaux étrangers pour obtenir les prêts nécessaires au financement des importations.

Désormais, le gouvernement, qui a imposé des quotas sur les carburants, justifie son défaut de paiement en raison de la guerre en Ukraine.

Mais la chute du tourisme n'est pas seulement due à la pandémie. Il remonte à l'époque de la vague d'attentats du 21 avril 2019, où trois églises et trois hôtels de luxe avaient été visés par des attaques terroristes, avec un terrible bilan de 279 morts et 593 blessés. Un nouveau traumatisme pour un pays déchiré par des décennies de guerre civile (1972-2009).

  • Des emprunts tous azimuts

Des emprunts tous azimuts

En réalité, le Sri Lanka fait partie, avec d'autres pays, des Etats (avec le Pakistan, la Mongolie, l'Égypte et l'Angola, selon le FMI) les plus exposés à la combinaison infernale post-pandémie : d'importantes pressions sur les marchés pour se refinancer et un ratio de service de la dette / exportations particulièrement élevé, en raison de la guerre en Ukraine, note le Fonds monétaire international.

La république socialiste a demandé un allègement de sa dette à l'Inde et à la Chine, mais ces deux pays ont préféré lui offrir davantage de lignes de crédit pour leur acheter des produits de base. L'Etat a reçu une aide de 1,4 milliard de dollars de la part de l'Inde en janvier 2022, puis à nouveau 1 milliard reçu en mars.

Mais le pays a réalisé des investissements faramineux qui ont creusé la dette extérieure, dont au moins 10% contractés auprès de Pékin. Au final, la dette publique atteint 117% du PIB (le déficit est à 11,1% du PIB), selon la Banque mondiale.

Miné par la corruption, notamment dans le service public, "les libertés et la liberté financière y sont faibles", notait le think tank d'orientation libérale Heritage Foundation dans son rapport annuel. Sur 180 pays, il se classe d'ailleurs au 102ème rang de l'index sur la corruption, selon l'ONG Transparency.org en 2021.

A ce jour, ses réserves d'actifs monétaires étrangers sont en négatif, à -4,9 milliards de dollars en décembre 2021, selon la Banque mondiale, les investisseurs préférant sortir leurs liquidités.

En mars dernier, la monnaie locale, la roupie, s'était dépréciée de 46% d'une année sur l'autre, selon l'institution.

Dernier espoir, le gouvernement a demandé une aide de 3 à 4 milliards de dollars au FMI mais les négociations s'enlisent et pourraient durer jusqu'à la fin de l'année.

  • Une balance commerciale lourdement déficitaire

Une balance commerciale lourdement déficitaire

Avec la crise Covid, manquant de devises étrangères pour ses achats à l'étranger, le gouvernement avait décidé d'interdire, depuis mars 2020, l'importation de toute une série de biens, notamment des véhicules, des pièces détachées et des épices. L'an passé, les réserves de change sont tombées à 2,3 milliards de dollars à la fin du mois d'octobre (elles étaient de 7,5 milliards de dollars lorsque le gouvernement actuel est arrivé au pouvoir il y a près de deux ans).

Pendant la pandémie, il s'est mis à rationner des vivres comme le lait en poudre, le sucre, des épices, mais aussi le gaz de cuisine ou le ciment.

  • L'effondrement des récoltes

L'effondrement des récoltes

Parmi les interdictions pour préserver ses réserves de devises étrangères, celle d'importer des produits phytosanitaires comme les engrais, faisant du pays le premier pays à passer à l'agriculture 100% bio. Mais le projet fut de courte durée. Déstabilisés, les agriculteurs - qui représentent un tiers de la population totale de 21 millions d'habitants - ont rapidement manifesté.

De fait, la production nationale de thé, dont dépend une bonne partie de l'économie de l'île, s'est effondrée. Les exportations ont enregistré au premier trimestre de l'année leur plus fort recul en 23 ans, selon des chiffres officiels, imputés notamment au conflit en Ukraine.

Selon les données douanières, 63.700 tonnes de thé ont été exportées au cours du premier trimestre de l'année (de janvier à mars), contre 69.800 à la même période de l'an dernier, soit le niveau le plus bas depuis 1999 quand les exportations n'avaient atteint que 60.300 tonnes.

En 2015, le pays avait complètement interdit l'utilisation du glyphosate, avant d'accorder une exemption, trois ans plus tard, à la seule industrie du thé. Mais sur ce point, le quatrième producteur mondial de thé avait levé partiellement les restrictions sur les importations d'engrais.

Face à ces pénuries, la république socialiste a tenté le blocage des prix, puis voyant les producteurs thésauriser leurs récoltes, a employé le bâton par des saisies de stocks, puis la carotte en autorisant à nouveau des hausses de prix. L'an passé, les supermarchés ont dû rationner les ventes de riz, n'autorisant que cinq kilos par client.

  • Le contrôle de la population

Le contrôle de la population

En avril, devant l'escalade des manifestations contre le président Rajapaksa, le gouvernement n'avait pas hésité à bloquer l'accès aux réseaux sociaux (Twitter, Facebook, WhatsApp, YouTube et Instagram) pour entraver la coordination des rassemblements.

Dans la foulée des manifestations d'avril, le gouverneur de la Banque centrale et 26 ministres démissionnaient peu après que la Bourse de Colombo ait interrompu ses échanges quelques secondes après l'ouverture, l'indice des valeurs vedettes avait alors plongé de près de 6%.

En matière de liberté et d'efficacité économique, le pays est relégué au 132e rang (sur 177 pays) dans le classement du think tank américain Heritage Foundation. Il y note que le pays se classe parmi les derniers (28ème sur 39) d'une région économiquement pourtant dynamique.

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Les experts excluent toutefois un effet de contagion financière à d'autres pays, le Sri Lanka ayant d'une part des flux de commerce peu importants pour le reste de l'Asie et traversant d'autre part une crise qui lui est bien spécifique.

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