Taxation des multinationales : « L'Europe fait face à une résistance inattendue », Pascal Saint-Amans, OCDE

ENTRETIEN. Après l'annonce surprise d'une coopération renforcée entre cinq pays européens dont la France et l'Allemagne pour mettre en place l'impôt minimum de 15% sur les multinationales dès 2023, le directeur du centre de politique fiscale à l'OCDE, Pascal Saint-Amans, un des architectes de cette fiscalité planétaire, revient sur les différents points de blocage de cet outil jugé "historique". Après des années d'intenses et âpres négociations, l'économiste reste confiant sur l'avenir de cette taxation malgré tous les obstacles à surmonter et le contexte géopolitique largement dégradé (guerre, énergie, inflation).
Grégoire Normand
Après 10 ans en tant que directeur de l'OCDE pour la politique et l'administration fiscales, Pascal Saint-Amans doit quitter l'organisation à la fin du mois d'octobre.
Après 10 ans en tant que directeur de l'OCDE pour la politique et l'administration fiscales, Pascal Saint-Amans doit quitter l'organisation à la fin du mois d'octobre. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Un an après la signature de l'accord historique de 137 pays sur la taxation des multinationales, pourquoi la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et les Pays-Bas ont-ils fait récemment une déclaration conjointe  ?

PASCAL SAINT-AMANS À la suite de l'accord obtenu le 8 octobre 2021, la mise en place d'un impôt minimum mondial est apparue comme une priorité. C'est un changement majeur. Il doit permettre de "nettoyer" la question des paradis fiscaux.

L'Europe a fait face à une résistance inattendue et contraire aux engagements des pays le 8 octobre de la part de la Hongrie et de la Pologne. Le message de ce groupe des 5 est de dire à la Pologne et la Hongrie : "Nous n'avons pas besoin de vous" à la veille du conseil Ecofin qui a eu lieu samedi 9 septembre dernier à Prague en République Tchèque.

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Comment ces cinq pays peuvent-ils avancer dans les semaines à venir alors que la Hongrie risque une nouvelle fois d'enrayer les discussions sur le Vieux continent ?

Après avoir communiqué sur cette position, il y a plusieurs manières d'avancer. La première consiste à mettre en place de la coopération renforcée dans un cadre européen. Cela permettrait à tous ces pays et les autres qui veulent se joindre de mettre en œuvre cette règle. Enfin, l'Allemagne a bien rappelé que s'il y avait trop de difficultés, chaque pays pouvait avancer sans avoir d'accord européen.

Ces pays ont fait preuve de patience en jouant la carte européenne. Juridiquement et politiquement, les pays européens n'ont pas besoin d'une directive pour avancer sur le sujet du pilier 2, c'est-à-dire le taux minimum sur les 15%.

La coopération renforcée nécessite la participation de neuf Etats membres. Comment mettre en œuvre cette coopération renforcée entre ces pays ?

La coopération renforcée nécessite simplement une décision unanime du Conseil de l'UE pour permettre aux pays concernés d'appliquer le texte. Le texte de la directive est prêt. Il s'agit d'une procédure assez formelle qui ne conduirait pas à rouvrir la discussion sur le fond.

C'est sûrement la solution la plus souhaitable sur le plan européen. Si cela ne passe pas par de la coopération renforcée, cette taxation pourrait passer par des textes législatifs à l'échelle nationale. Il y a un projet de directive. Il est relativement simple de faire passer les textes de transposition d'une façon coordonnée et harmonisée.

Les Pays-Bas ont longtemps été pointés du doigt pour avoir pratiqué une fiscalité jugée « agressive » sur le Vieux continent. Comment expliquez-vous cette position des Pays-Bas ?

Les Pays-Bas qui étaient connus pour abriter de sociétés off shore et être utilisés pour la planification fiscale agressive ont rejoint les pays qui taxent lourdement. C'est un message politique très fort de ces pays. Depuis 2017, les Pays Bas ont décidé de changer leur approche et ne plus abriter les schémas fiscaux agressifs.

C'est une décision lourde prise par une coalition. Les Pays-Bas sont devenus cohérents avec leurs engagements. Cet Etat est entré dans le camp des pays qui n'acceptent plus l'évasion fiscale.

Pourquoi la Hongrie est-elle toujours réticente au projet de taxation des multinationales ?

La Hongrie, comme beaucoup de pays de l'Est, n'apprécie pas l'impôt minimum mondial car elle s'est développée sur la base d'incitation fiscale après l'ère soviétique. Ces Etats ont misé sur ces mécanismes pour attirer les usines notamment. A l'OCDE, ils ont négocié un "carve out", c'est-à-dire une atténuation de l'impôt minimum, sur la base des salaires versés aux employés et des actifs déployés dans le pays pour limiter l'impact de l'impôt minimum. Ils ont rejoint l'accord de l'OCDE le 8 octobre dernier en ayant obtenu des concessions significatives.

Des pays comme la Hongrie veulent utiliser ce levier pour débloquer des fonds. Comme ces pays ont de nombreux problèmes sur les droits de l'homme, l'état de droit, ils ont des difficultés pour débloquer des fonds. Ils utilisent cela comme une arme. Actuellement, ils utilisent l'argument de la crise et de l'inflation pour expliquer qu'un impôt minimum ferait monter les prix. Cet argument est une excuse qui ne trompe pas grand monde.

Comment s'annonce la mise en œuvre de cette nouvelle fiscalité internationale à partir de 2023 ?

Concernant le pilier 2, on voit que les choses avancent. Une fois qu'il y a une masse critique de pays qui ont des multinationales et qui ont un grand marché, ces Etats vont prélever un impôt minimum sur leurs entreprises et aussi les entreprises étrangères intervenant sur leur marché. Si les autres pays n'interviennent pas, ils laissent cet impôt minimum aux pays qui ont avancé. Il y a une logique d'effet domino.

Le pilier 1 (NDLR ; il porte sur la répartition des droits d'imposition entre pays de production et pays de consommation)  est en pleine négociation. C'est pour cela qu'il y a une négociation ce lundi 12 septembre à l'OCDE. Les États se sont mis d'accord au G20 en juillet dernier pour finaliser l'architecture et la signature par les pays en 2023.

Comment les Etats-Unis se positionnent-ils actuellement sur la fiscalité des multinationales ?

Aux États-Unis, la situation est complexe actuellement car le bipartisme n'est pas en grande forme mais il n'est pas impossible. Comme l'alternative au pilier 1 est le chaos et le retour aux guerres commerciales, ceci ne peut plus se produire. Même s'il peut y avoir des turbulences sur le chemin du pilier 1, je suis confiant.

La guerre en Ukraine a ravivé les débats sur une fiscalité exceptionnelle des géants de l'énergie en Europe. Quel regard portez-vous sur ces débats à l'OCDE ?

L'OCDE n'a pas de doctrine sur ce sujet. Nous observons ce qu'il se passe dans les grands pays. Il y a un phénomène de rente chez les énergéticiens et les entreprises d'extraction. Ce prélèvement exceptionnel ne provoque pas de distorsions. La difficulté est de bien définir un profit exceptionnel. Les énergéticiens sont parfois dans des situations compliquées quand on regarde EDF par exemple.

Propos recueillis par Grégoire NORMAND

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Grégoire Normand

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Commentaires 2
à écrit le 13/09/2022 à 9:32
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Éviter encore une fois, peut être la fois de trop, de faire payer des impôts, au moins, à ceux qui possèdent et détruisent le monde par ce biais, à savoir faire peser le coût du travail sur les seuls salariés à coups de dumping social à outrance, est...

à écrit le 13/09/2022 à 8:57
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Soit la Hongrie et la Pologne ,qui ont adhéré à l Union européenne en profitant largement des transferts d aides européens depuis 20 ans rentre dans le rang soit elles en sortent …. Elle se débrouilleront toutes seules face à l ogre Russe et leurs...

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