Macron et Borne entrent en zone de turbulences

Issue incertaine de la loi immigration, succession de 49-3, députés démobilisés... L'exécutif traverse une passe difficile. Dans ce contexte, des proches du président l'incitent à changer de locataire de Matignon début 2024.
Ludovic Vigogne
Le président Emmanuel Macron et la Première ministre Élisabeth Borne, le 18 juin au Mont-Valérien.
Le président Emmanuel Macron et la Première ministre Élisabeth Borne, le 18 juin au Mont-Valérien. (Crédits : © Mohamed Badra / Pool / AFP)

Ils sont six autour d'elle. Jeudi, Élisabeth Borne a convié à dîner à Matignon Gérald Darmanin, Gabriel Attal, Christophe Béchu, Marc Fesneau, Franck Riester et Olivier Véran. Les agapes ont duré jusqu'à 22 h 30. L'ambiance a été plutôt bonne. Ce n'était pas évident. Les relations entre la Première ministre et le locataire de la Place Beauvau sont devenues tendues depuis cet été.

Si Élisabeth Borne a souhaité réunir ces six ministres, ce n'est en rien pour un moment de convivialité. Avec eux, elle veut réfléchir à ce que le gouvernement devrait faire à partir de janvier, une fois la haie parlementaire sur l'immigration passée. Autour de la table, la locataire de Matignon ne prend pas beaucoup la parole. Elle note surtout ce que disent les présents. Ceux-ci la sentent en demande. Gérald Darmanin plaide ainsi pour que la majorité entre très vite dans la campagne des élections européennes, qui auront lieu le 9 juin. Le ministre de l'Intérieur ne cache pas depuis des jours redouter les conséquences désastreuses qu'aurait un écart de 10 points entre la liste du RN et celle de la majorité. Pour conduire cette dernière, des noms sont évoqués. Bruno Le Maire ne serait-il pas la meilleure solution ? Le ministre des Finances, qui ne veut pas en entendre parler, avait été convié ce soir, mais il est à Londres.

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Un défaut de visibilité

Le repas a été organisé en catastrophe en début de semaine. Lundi, la Première ministre avait déjà bousculé son agenda. Elle avait reçu Stéphane Séjourné. Le secrétaire général de Renaissance a l'oreille du président. Elle tenait à lui faire passer quelques messages sur sa détermination. Depuis plusieurs jours une rumeur court. La question de son remplacement à Matignon, un trimestre seulement après qu'elle y a été confirmée, serait de nouveau posée.

En cet automne, les choses ne tournent en effet pas rond en Macronie. Les députés n'ont pas le moral. Sur les bancs de l'Assemblée, la démobilisation est palpable. Lundi, la Première ministre a enclenché un quatrième 49-3 depuis la rentrée - le quinzième depuis le début de son mandat - pour faire passer le volet dépense du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Cette saison, avant d'arriver au terme du marathon budgétaire, il en faudra encore cinq ou six. Leur succession donne aux élus du camp présidentiel un sentiment d'inutilité. À cela s'ajoute, selon eux, un défaut de visibilité. Aucun texte structurant n'est pour l'instant annoncé par l'exécutif pour l'année prochaine. Les désaccords entre les ailes droite et gauche autour du projet de loi sur l'immigration, les différences d'approche du conflit israélo-palestinien contribuent aussi à tout dégrader... Le 25 octobre, Bruno Le Maire a organisé un déjeuner avec la quinzaine de députés Renaissance qu'il a l'habitude de réunir à Bercy. Il est frappé par la noirceur qui se dégage. « 50 % des députés Renaissance n'ont pas l'intention de se représenter en 2027 », lance Marie Lebec, vice-présidente du groupe. Parmi la tablée, le chiffre fait son effet.

Au gouvernement, l'ambiance n'est également pas bonne. Un ministre soupire : « Le processus d'arbitrage et de décision s'est encore allongé par rapport aux mois précédents. » Un autre poids lourd s'alarme : « Nous avons un système présidentialisé alors que le président ne s'occupe plus des affaires intérieures. Le Proche-Orient va saturer son agenda dans les mois à venir. Le risque est de ne plus faire grand-chose. Le lieu de décision est devenu un lieu vide. » Face à ce constat, les regards se tournent vers Matignon, qui ne voudrait rien trancher sans le moindre feu vert élyséen.

Cette sensation de flottement généralisé intervient, alors que les prochaines semaines s'annoncent délicates pour l'exécutif. Ce lundi, le procès d'Éric Dupond-Moretti devant la Cour de justice de la République va s'ouvrir pour quinze jours. À la fin du mois, Olivier Dussopt, le ministre du Travail, comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Paris pour une affaire de marché public passé alors qu'il était maire d'Annonay. L'issue de la loi sur l'immigration demeure, elle, imprévisible. Si la menace d'une motion de censure de LR provoquant la chute du gouvernement s'est dégonflée, les dégâts en interne demeurent majeurs. « Il fallait davantage prendre en compte notre position au Parlement et présenter deux textes et non un seul comme si nous avions encore la majorité absolue », rumine un haut cadre de Renaissance.

Face à cet automne compliqué, des visiteurs du soir sont donc venus ces derniers temps à l'Élysée pour soumettre une hypothèse au président : et si celui-ci avait intérêt à mettre en place un gouvernement de combat en début d'année prochaine ? Cela ne donnerait-il pas l'occasion au chef de l'État de tourner la page des 49-3, de redonner du souffle à une majorité qui se déchire et du liant à un collectif gouvernemental qui se désagrège ? Cela ne lui permettrait-il pas de retrouver une impulsion politique alors que 2024 sera décisive entre les Jeux olympiques, les cérémonies du 80e anniversaire du Débarquement, la réouverture de Notre-Dame et bien sûr les européennes, la dernière grande échéance électorale qu'il affrontera ? Un député très proche d'Emmanuel Macron a déjà la réponse. « Le président doit tout changer cet hiver si on ne veut pas perdre lourdement aux européennes et, à partir de là, mourir collectivement à petit feu », assène-t-il. Il a envoyé à l'intéressé un message en ce sens. Désormais, une échéance est dans toutes les têtes : janvier.

Des liens détériorés

Rien de tout cela n'a échappé à Élisabeth Borne. C'est pour cela qu'elle a commencé à s'activer. Dans son entourage, on ne sous-estime pas l'effet éprouvant pour la majorité de ce deuxième automne de 49-3 afin de faire voter le budget. Pour la Première ministre, les conséquences aussi sont lourdes. Pratiquement, les motions de censure qu'ils entraînent systématiquement la coincent de longues heures à l'Assemblée. Symboliquement, cela l'enferme dans une image de Première ministre muselant les débats. Devant ses proches, la locataire de Matignon ne cache pas être un peu lasse de cet enchaînement. « À l'Assemblée, note un ministre qui l'apprécie, elle ne peut s'empêcher de prendre les choses au premier degré, alors que c'est souvent du théâtre. »

« Sa confirmation en juillet aurait dû l'amener à une forme de sérénité. Le record d'Édith Cresson était battu, le fait d'être perçue comme une femme de combat acquis, dit un autre. Mais cette sérénité potentielle, on ne la voit pas. » Ces dernières semaines, les liens d'Élisabeth Borne avec plusieurs de ses ministres se sont détériorés. C'est le cas avec Éric Dupond-Moretti. La cheffe du gouvernement souhaitait qu'il se mette en retrait de son ministère le temps de son procès ; celui-ci tenait à en rester aux commandes. Grâce à l'appui de l'Élysée, il l'a emporté. « Ce sont des fautes irritantes qui ne devraient pas exister », considère-t-on dans l'entourage présidentiel. Au sein du gouvernement, on a également relevé que Bruno Le Maire avait changé de discours sur elle, se montrant dorénavant moins tendre. Parallèlement, depuis la rentrée, Élisabeth Borne n'a pas convié à dîner la poignée de ministres proches d'elle comme elle le faisait au printemps.

Avec le chef de l'État, les relations demeurent sans affect. L'élue du Calvados est une Première ministre qui cherche avant tout à bien faire son travail. « Édouard Philippe disait toujours "le président", Jean Castex, "il". Élisabeth Borne, elle, dit toujours "Macron" », a remarqué un haut dignitaire de la Macronie. Aujourd'hui, la locataire de Matignon œuvre à sa feuille de route pour le premier trimestre. Celui de l'Élysée la laissera-t-il la mener à bien ? Sera-t-il tenté de la remplacer par Gérald Darmanin, Sébastien Lecornu, Gabriel Attal, Bruno Le Maire, Gérard Larcher... ?

« Quelle serait la différence politique de fond qu'apporterait un remaniement en janvier ? s'interroge un ministre. Il faudra remanier après le moment où on aura délivré » « L'intérêt du président est de changer de Premier ministre en janvier, avance un proche du locataire de l'Élysée. Ne faire un remaniement d'importance qu'après les JO, c'est donner l'idée que ce sera le dernier. Le faire début 2024 permet de la repousser et de laisser l'impression que le chef de l'État pourra encore en faire un. » Pour Emmanuel Macron, l'heure des choix qui structureront la dernière partie de son quinquennat va bientôt commencer.

Ludovic Vigogne

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Commentaires 11
à écrit le 05/11/2023 à 17:47
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Notre belle France est elle encore une démocratie au sens de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs, quant aux Ukases pardon les 49.3 c'est devenu insupportable. Pour changer, premier virage référendum sur l'absence de portes à nos frontières et ...

à écrit le 05/11/2023 à 16:14
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On se demande comment vont ils tenir encore comme ça jusqu’en 2027... Sans parler des risques financiers sur le pays avec une dette hors de contrôle.

le 05/11/2023 à 17:02
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Je paris tranquille qu'ils tiendront. La dette ne serait un problème que pour un gouvernement opposé au système en place ce qui n'arrivera pas non plus.

à écrit le 05/11/2023 à 12:49
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Je suppose que ce repas a été aux frais personnels de Mme, a moins qu'elle se soit servie d'un 49.3 pour le paiement par les contribuables

à écrit le 05/11/2023 à 12:11
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Evidemment, entre le souci du résultat, X oblige, et les buts purement politiciens de pantins, il ya un fossé.

à écrit le 05/11/2023 à 12:08
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"Le Proche-Orient va saturer son agenda dans les mois à venir. Le risque est de ne plus faire grand-chose. Le lieu de décision est devenu un lieu vide." La France est totalement inutile et impuissante au moyen orient. Et Macron se dit europeiste et ...

à écrit le 05/11/2023 à 10:58
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Ils se félicitent tous les deux d'avoir le 49-3 dans la constitution pour continuer à gouverner le Pays lorsqu'on ne représente l'un et l'autre qu'1/4 des Français dans tous les sondages récents. Vivement 2027.

à écrit le 05/11/2023 à 10:01
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On cherche a nous donner un espoir, pour leur permettre de gagner du temps en la faisant perdre au français, afin de continuer a diviser pour le compte de leur commanditaire !

à écrit le 05/11/2023 à 8:50
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L'euphorie de 2017 est largement consommé. Ma première sanction un vote pour qui cachait un vote contre Mme Le Pen, deuxième pas de vote contre inutile député Renaissance troisième aux européenne systématiquement contre Renaissance. Stop à une politi...

à écrit le 05/11/2023 à 8:11
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"L'exécutif (qui fait tout pour se faire haïr des français) traverse une passe difficile.

le 05/11/2023 à 13:21
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Avec Mme colonna qui exige un arrêt immédiat du cessez le feu !!! Pour qui se prend elle ? Elle souhaite diriger l Israël? Faisant partie d'un gouvernement déteste par une majorité des français plus aucun poids donc à l'étranger encore moins ecoutee

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