Raphaël Glucksmann, le sparadrap du bobo

Le nouvel espoir des socialistes pour les européennes doit répondre au procès en élitisme intenté par ses adversaires.
Caroline Vigoureux
Dans une ferme bio de Neugartheim-Ittlenheim (Bas-Rhin), le 7 février.
Dans une ferme bio de Neugartheim-Ittlenheim (Bas-Rhin), le 7 février. (Crédits : © LAFARGUE RAPHAEL/ABACA)

C'est pour lui un objet de curiosité. Raphaël Glucksmann a remarqué que la presse aimait parler de ses chaussures. Ce mercredi, il en avait deux paires, celle du matin, des derbies noires pour traîner sa grande carcasse de député dans les interminables couloirs du Parlement européen de Strasbourg. Et celle de l'après-midi, des baskets Quechua pour aller goûter la roquette d'un exploitant maraîcher passé au bio, dont les salades sortent de terre à 24 kilomètres de Strasbourg. Ces deux paires de chaussures résument sa double vie : essayiste parisien habitué des cénacles intellectuels et tête de liste socialiste pour les élections européennes du 9 juin. Elle traduit aussi la problématique qui lui fait lever les yeux au ciel : comment se défaire de cette étiquette de bobo qui lui colle à la peau ? La question n'a rien d'anecdotique, elle est devenue le principal angle d'attaque de ses adversaires comme de la contestation interne au PS. N'est-ce pas François Ruffin qui dépeint mi-janvier un candidat aux propos « hors sol, déconnectés, sans ancrage » ? Puis c'est Carole Delga, la présidente de la Région Occitanie, qui se fend d'une lettre à Olivier Faure, pour déplorer le « manque d'ouverture territoriale » de la liste en cours de négociations entre Place publique, le parti de Raphaël Glucksmann, et le PS. « Il parle très bien à la gauche bobo des centres-villes mais peu à la gauche populaire », analyse cliniquement un cadre socialiste. Mais cela ne l'a pas empêché d'être officiellement investi jeudi soir, avec une approbation à 80 % des militants.

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Cette étiquette sera difficile à arracher tant tout, dans la vie de Raphaël Glucksmann, rappelle son appartenance sociale. Lui-même avait fait cette autocritique dans son livre Les Enfants du vide (Allary Éditions, 2018), admettant qu'il était né « du bon côté de la barrière » : il est le fils du philosophe André Glucksmann, passé par le prestigieux lycée parisien Henri-IV, puis Sciences-Po, pour devenir essayiste ; il est le compagnon de la journaliste Léa Salamé et son cercle proche compte le réalisateur Michel Hazanavicius ou l'intellectuel Bernard Henri-Lévy. « Je ne suis pas un Bernard Arnault boy. Je n'ai pas enchaîné les écoles de commerce pour aller à Davos, ça n'est pas ça, ma vie. Il faut arrêter les conneries », soupire-t-il. Et puis, il ose une comparaison dont il sait qu'elle n'est pas immodeste : « Blum était un bourgeois. » Ça ne l'a pas empêché de rentrer au Panthéon de la gauche. Pas un problème, donc.

Gluksmann

Déficit de notoriété

L'homme de 44 ans, regard pénétrant et cigarette à la main, va serrer des mains partout en France, des pêcheurs de Saint-Brieuc à Lyon, où il tiendra un meeting prochainement. Sa stratégie, c'est de faire du terrain à bas bruit dans l'objectif d'avoir un papier dans la presse locale plutôt que dans Libération ou L'Obs, ce lectorat qui le connaît déjà. Son déplacement vendredi à Clermont-Ferrand a été relayé dans La Montagne. C'est toujours ça de pris. Peut-être ces jalons posés un peu partout en France permettront-ils de produire un récit national. Et combler son déficit de notoriété. Selon le baromètre Elabe pour Les Échos, 55 % des sondés ne se prononcent pas sur Raphaël Glucksmann. Même chez ceux qui se positionnent à gauche, seuls 44 % le connaissent.

Habité par ses convictions, le député européen aime convaincre les gens et les séduire. Quitte à passer au choix pour un naïf, un idéaliste ou plus rare en politique, un homme qui doute. « Désolée, je pourrais parler pendant des heures », s'excuse-t-il mercredi face à une classe de lycéens. Son public est essentiellement composé de jeunes quand d'ordinaire les cheveux blancs peuplent les meetings. Lors de sa réunion publique à Bordeaux, il était presque rassuré de voir que des quinquas étaient aussi venus l'écouter. Avec ses 810 000 abonnés Instagram (et 352 000 sur Linkedin), où il dénonce le génocide des Ouïghours ou les ravages de la fast fashion, il est la deuxième personnalité politique française la plus suivie derrière Emmanuel Macron.

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Il y a cinq ans, personne ne le regardait. L'époque a changé et le début de la fin de l'ère macroniste ouvre un espace. François Hollande, qui l'a reçu dans ses bureaux rue de Rivoli mi-novembre, juge crédible de l'imaginer autour des 13 %, soit le double de son score en 2019 (6,19 %), Marine Le Pen pense même qu'il peut passer devant Renaissance. « Il peut capter une partie de l'électorat d'Emmanuel Macron de centre gauche qui n'accepte pas la dérive droitière du gouvernement », estime Frédéric Dabi, directeur général de l'Ifop. Ces dernières semaines, il a été le seul à gauche à passer la barre des 10 % dans certains sondages. « L'enjeu, pour lui, c'est d'essayer de concilier le vote diplômé, urbain, cadre, auquel le PS est traditionnellement identifié, au vote plus historique des terres socialistes. », remarque Bernard Sananes, président de l'institut Elabe.

Il est aussi l'un des rares à gauche à bénéficier d'une telle couverture médiatique. Mais c'est trop tôt à son goût. L'élection européenne a lieu dans quatre mois et les Français n'ont pas la tête à cela. Ce n'est qu'en mars qu'il dévoilera son programme, axé sur l'écologie (transformer le pacte vert européen) et la justice sociale (taxer les plus grands patrimoines européens et installer une grande conférence avec les partenaires sociaux sur les salaires).

Le positionnement très anti-Nupes de cet électron libre crispe une partie des socialistes, pour qui l'avenir du PS passera par une candidature unique à gauche en 2027. À la fin de l'année 2023, le socialiste Jérôme Guedj l'avait mis en garde : « Tu tapes trop fort sur Jean-Luc Mélenchon. Tu ne peux pas commencer ta campagne en excitant la Nupes. » Lors de son meeting à Clermont-Ferrand, Raphaël Glucksmann a raconté s'être retrouvé coincé il y a trois ans dans un Paris-Clermont avec Jean-Luc Mélenchon. Le train avait du retard et les deux hommes en avaient profité pour refaire le monde. Face aux 350 personnes venues l'écouter ce vendredi, il portait cette fois des boots noires.

Caroline Vigoureux

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Commentaires 4
à écrit le 11/02/2024 à 15:15
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il suffit de regarder la liste pour le comprendre, les objections de certains d'entre eux, et entre nous les socialistes au pouvoir sont le meilleur alliés des grandes familles et du pouvoir économique! cela ne peut plus fonctionner ainsi du fait qu...

à écrit le 11/02/2024 à 10:37
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Raphaël Glucksmann a discours lénifiant sans proposition original. Lorsque on l'écoute il dit 20 fois par minute qu'il est de gauche et ensuite il sort le mot solidarité à toutes les sauces et enfin il nous parle de menace du RN. Mais quelles propo...

à écrit le 11/02/2024 à 9:06
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la gauche des socialistes auto detruite par m hollande et sa caste de l'ena en totalite au pouvoir a voulu renaitre avec l'illusionniste macron et au résultat c'est encore pire que prévu alors en sortir un troisième larron pour finir de detruire l...

à écrit le 11/02/2024 à 9:05
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la gauche des socialistes auto detruite par m hollande et sa caste de l'ena en totalite au pouvoir a voulu renaitre avec l'illusionniste macron et au résultat c'est encore pire que prévu alors en sortir un troisième larron pour finir de detruire l...

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