Dans le premier épisode de cette série d’été, l’écrivain-journaliste* croise la cartographie du vote RN avec sa géographie intime pour mieux appréhender la masse, ces 10 millions de voix qui se sont portées sur les candidats du parti de Jordan Bardella dimanche dernier.
Tous mes amis le diront : de nature, je suis pessimiste. Ma tendance à envisager le pire remonte sans doute à l'adolescence, ce long tunnel d'incertitudes. Entre un bonheur incertain et un malheur hypothétique, je choisissais invariablement le second. Ainsi, si je me rendais à une surprise-party (je parle des années 70) avec l'espoir d'embrasser enfin la jeune fille que je convoitais, j'imaginais qu'elle se refuserait à mes avances ; disputais-je une compétition sportive (j'étais un nageur médiocre mais tenace), j'envisageais mon échec ; passais-je un examen (le baccalauréat, par exemple) que je voyais déjà mon nom dans la liste des recalés. Seul avantage de cette disposition : si le malheur redouté survient, je peux me targuer de l'avoir prévu. Si le bonheur espéré se dessine, je m'y abandonnerai avec d'autant plus de délices qu'il m'aura surpris.
Mais, en ce 7 juillet, j'ai décidé de forcer ma nature inquiète. Jusqu'à 20 heures, je ne veux envisager qu'un happy end à ces trois semaines de folie où se sont confondues deux angoisses, l'une politique et l'autre météorologique. Le Rassemblement national sera-t-il majoritaire à l'Assemblée ? Ferat-il beau demain ? Je prends les paris et m'élance plein de confiance vers l'avenir : échec du Rassemblement national et retour des beaux jours sur toute la France. Plus de 10 millions de voix pour le parti de Jordan Bardella ! Les grands nombres fascinent, mais ne sont pas faciles à appréhender. L'imagination s'épuise à les représenter. Il faut changer d'échelle, de repères. Comme au lendemain de chaque élection, je me plonge dans les résultats par communes. Pas n'importe lesquelles : celles où je suis né et où j'ai vécu. En diminuant l'échantillon, en parcellisant les grandes masses et en privilégiant les lieux familiers, j'ai l'illusion de mieux appréhender la portée du résultat.
À Louhans (Saône-et-Loire), où j'ai vu le jour en 1955, le candidat LR-RN rafle 38,97 % des voix. Difficile à admettre pour l'arrière-petit-neveu d'un homme engagé à gauche à qui ses camarades offrirent en 1922 un buste en bronze de Jean Jaurès dont j'ai hérité. Passons à Ambérieu-en-Bugey (Ain), où mon père, fonctionnaire des PTT, fut nommé inspecteur à la fin des années 50. Ici, le même attelage LR-RN arrive en tête avec 36,47%. Filons à Auxerre, préfecture de l'Yonne, où j'entrais en CE1, le RN se place seulement en deuxième position. Poursuivons par Bourg-en-Bresse, la ville de ma jeunesse. Le Nouveau Front populaire est en tête avec 37,79 % des voix. Mes parents militants du Parti socialiste doivent être contents là où ils sont... Enfin à Tourouvreau-Perche, 3 000 habitants, la commune où je suis inscrit sur les listes électorales, le RN culmine à 42,40 %. Record !
À Tourouvre-au-Perche, « les chaînes info apportent le fracas du monde dans chaque maison », souligne le maire
Quatre votants sur dix, soit 616 personnes, ont choisi le RN... C'est un peu plus que le nombre de mes contacts dans mon téléphone portable. À coup sûr, j'en connais quelques-uns. Mais à quoi puis-je les reconnaître ? À rien justement. D'où un peu de paranoïa... L'autre jour, au seuil de la boulangerie, deux clients se font des politesses. « Je vous en prie, vous étiez là avant moi. » « Non, c'est vous qui êtes le premier. » Ces assauts inhabituels d'amabilité me rendent suspicieux. Se connaissent-ils ou se sont-ils reconnus - mais à quel signe secret ? - comme ayant partagé le même vote ? Tourouvre-au-Perche, parlons-en. C'est mon village « au clocher aux maisons sages », comme dans la chanson de Charles Trenet. Une commune nouvelle née du regroupement d'une dizaine de bourgs disséminés dans un rayon d'une quinzaine de kilomètres. L'union fait la force ? « Ce n'est pas avec dix pauvres qu'on fait un riche », glisse le maire, Franck Poirier, sans étiquette.
Des commerces : deux boulangeries, deux salons de coiffure, une retoucheuse, deux cafés, un hôtel-restaurant avec un « menu ouvrier » à 16,50 euros, deux garages, un Carrefour Contact, une charcuterie multi-médaillée aux concours de boudin et de tripes. Des équipements et des services publics : école, gymnase, stade, city-park, crèche, Ehpad, gendarmerie, poste, fibre dans tous les foyers, un médecin et une antenne médicale où officie un généraliste retraité deux jours par semaine, et même un musée, appelé Muséales, consacré en partie à l'immigration percheronne au Canada au XVIIe siècle. Des entreprises dont une, quasi unique en Europe, qui équipe en échelles les camions de pompiers. Pas d'immigration, pas d'insécurité. « Mais les chaînes info apportent le fracas du monde dans chaque maison », souligne le maire.
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Nos furtifs plaisirs estivaux s'évaporent. Tout retourne à la politique comme l'aimant attire la limaille de fer
Pas vraiment la diagonale du vide... Alors de quoi les Tourouvrains se sentent-ils exclus ? L'État les a-t-il abandonnés ? Comme une frontière, la fracture géographique sépare la province (je préfère de loin ce mot à celui de « territoires » ou, pire, de « ruralités ») des grandes agglomérations.
Dans Le Monde, des sociologues expliquent qu'elle n'est que la réplique de la fracture sociale, qui rejette les plus pauvres et les moins diplômés à la périphérie des villes et dans les campagnes. Appuyé par des chiffres, le raisonnement est implacable. Benoît Pohu, chargé du développement et de l'attractivité du territoire pour la communauté de communes des Hauts du Perche, confirme que cette dernière est, compte tenu des déclarations fiscales des habitants, la plus pauvre de toute la Normandie. « Si les Parisiens n'étaient pas là, la moitié du Perche serait en ruine », dit-il encore.
Les victoires étriquées de l'équipe de France
Mais ce que les sociologues maîtrisent mal, c'est « le sentiment d'exclusion ressenti » qui, comme pour les températures, nous fait prendre une goutte froide pour le début d'une nouvelle ère glaciaire. À 130 kilomètres de Paris par la nationale 12, on peut se croire exclu aussi en raison de son origine géographique. Hormis l'hebdomadaire local, Le Perche ou Le Réveil normand, qui s'intéresse à nous ? Qui nous parle ? L'année dernière, les Muséales ont consacré une exposition aux disques vinyles dont Tourouvre a abrité longtemps une usine de pressage. Sur un Scopitone des années 60, on voyait la chanteuse Mick Micheyl interpréter son tube, Un gamin de Paris. Aujourd'hui, Mick Micheyl, Elvis Presley, l'usine de pressage et les Scopitone ont disparu. Mais je suis bien certain qu'aucune caméra ne s'est intéressée au village depuis.
Le problème avec les moments historiques, c'est que tout le reste passe à l'as. Le divertissement, au sens pascalien du terme (« ce qui détourne son esprit des vues pénibles qu'impose le spectacle de la condition humaine », précise Wikipédia), n'a plus cours. L'éphémère maillot jaune de Romain Bardet sur le Tour de France ? La victoire de Kévin Vauquelin à Bologne ? Fumée... Les victoires étriquées de l'équipe de France de football à l'Euro ? Ils ne tiennent pas plus longtemps en bouche qu'un vin nouveau. À peine goûtés et déjà balayés par l'angoisse qui monte. Nos furtifs plaisirs estivaux s'évaporent. Les prises de position de Jules Koundé et Kylian Mbappé, artisans du front républicain des Bleus, sont davantage commentées que leurs actions sur le terrain. Tout retourne à la politique comme l'aimant attire la limaille de fer. Aussitôt reviennent les interrogations. Qui sera Premier ministre après le 7 juillet ? À quoi ressemblera ce cher pays ? Résistera-t-il ? Emmanuel Macron dort-il aussi mal que moi ?
Un été français (2/8) > Retrouvez notre série la semaine prochaine.