Invités lundi dernier lors du grand débat entre les principaux candidats à la présidentielle, Marine Le Pen et Jean Luc Mélenchon ont évoqué le thème de la baisse de l'espérance de vie accusant par exemple les réformes menées par Nicolas Sarkozy et François Hollande. Mais les constats avancés par les deux prétendants à l'Elysée semblent éloignés des explications de l'Insee.
"Quand on fait des réformes pour allonger le temps de travail sans prendre en compte l'espérance de vie en bonne santé qui stagne voire recule,il faut recréer des emplois et pas demander aux Français des sacrifices".
Ce thème cher à la présidente du Front national est régulièrement évoqué dans ses interventions comme lors d'un colloque réalisé en octobre dernier :
"Pour la première fois depuis 1969 l'espérance de vie a chuté en France, chez les hommes comme chez les femmes, reculant respectivement de 0,3 et 0,4 année.Cette baisse de l'espérance de vie, très grave et que certains voudraient minimiser en invoquant des causes exclusivement conjoncturelles, marque en vérité un recul global de la qualité de vie dans notre pays."
L'élue a donc intégré ce sujet dans sa stratégie de communication alors que ses propos ne résistent pas à l'épreuve des principales explications démographiques.
Une distinction entre les hommes et les femmes
Les démographes et statisticiens utilisent l'indicateur de l'espérance de vie en bonne santé, (ou années de vie en bonne santé, AVBS), qui représente le nombre d'années en bonne santé qu'une personne peut s'attendre à vivre à la naissance (*). A ce sujet, les dernières statistiques d'Eurostat indiquent des résultats légèrement différents pour les hommes et les femmes. Pour ces dernières, l'espérance de vie en bonne santé à la naissance est passée de 64,3 ans en 2004 à 64,2 ans en 2014, après avoir fortement chuté entre 2008 et 2010. Pour les hommes, l'évolution est bien plus favorable sur la même décennie. Ces derniers ont vu leur espérance de vie en bonne santé passer de 61,5 ans en 2004 à 63,4 en 2014. Enfin si on fait une moyenne des deux catégories, le nombre d'années en bonne santé est passé de 62,9 en 2004 à 63,8 en 2014, soit quasiment une année gagnée en dix ans.
Dans un son portrait social 2016, l'Insee indique que "l'espérance de vie sans incapacité à la naissance a même légèrement baissé (pour les femmes en 2014). Au contraire, l'EVSI des hommes augmente encore et atteint un niveau sans précédent en 2014".
Une baisse éphémère de l'espérance de vie
Marine Le Pen n'est pas la seule à avoir aborder le thème de l'espérance de vie lors du débat. Le candidat de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon a également indiqué que cet indicateur diminuait.
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Cette rhétorique est d'ailleurs régulièrement mis en avant par le député européen :
"Cette hausse de la mortalité est liée principalement àdes conditions épidémiologiques et météorologiques peu favorables.[..]Tout d'abord, les trois premiers mois de l'année 2015 ont été marqués par 24.000 décès supplémentaires par rapport à la même période en 2014. L'épisode grippal, long (9 semaines) et de forte intensité, a eu un impact relativement sévère chez les personnes de 65 ans ou plus. Le vaccin n'était pas efficace contre certains virus et la couverture vaccinale des personnes de plus de 65 ans a baissé.[...] Ensuite, au mois de juillet 2015, caniculaire, 2.000 décès supplémentaires ont eu lieu par rapport à juillet 2014. Enfin, 4.000 personnes supplémentaires sont décédées en octobre 2015 par rapport à octobre 2014, probablement en raison des vagues de froid survenues au milieu du mois."
"En 2016, l'espérance de vie à la naissance progresse de nouveau, après avoir diminué en 2015. Dans les conditions de mortalité de 2016, une femme vivrait en moyenne 85,4 ans et un homme 79,3 ans. L'espérance de vie des femmes retrouve en 2016 son niveau de 2014 et celle des hommes s'accroît de 0,1 an par rapport à 2014."
Bien que les raisons invoquées par Jean-Luc Mélenchon (travail et environnement) peuvent jouer un rôle sur la mortalité, il est difficile d'attribuer cette baisse éphémère et soudaine de l'espérance de vie à ces deux facteurs au regard des explications avancées par l'Insee. Par ailleurs, Marie Reynaud, responsable de l'unité des études démographiques et sociales de l'Insee avait expliquéà Libération que "cette tendance à la hausse de l'espérance de vie n'est pas du tout remise en cause par la baisse de 2015". Le constat et les raisons invoqués par les deux candidats sont donc difficilement tenables.
Données provisoires pour 2014, 2015 et 2016.
(*) Selon l'Insee, l'AVBS est un indicateur d'espérance de santé qui combine des informations sur la mortalité et la morbidité. Les informations utilisées pour son calcul sont des mesures de prévalence (proportions) de la population d'un âge spécifique étant dans des conditions de bonne ou mauvaise santé et des informations de mortalité par âge. Il est aussi appelé espérance de vie sans incapacité (EVSI).