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ÉconomieUnion européenne

BCE : Mario Draghi tente de gagner du temps

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 21 avril 2016 à 14:48 - Mis à jour le 21 avril 2016 à 15:47

Le Quotidien Numérique

05 juin 2026

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Mario Draghi a réclamé du temps pour redresser l'inflation ce jeudi. Il a aussi rejeté les accusations allemandes tout en tentant de calmer le jeu. Mais le défi reste immense pour la BCE.

C'est un Mario Draghi déterminé à défendre sa cause qui s'est présenté ce jeudi 21 avril devant les journalistes au siège de la BCE à Francfort. Il est vrai que, après la batterie d'annonces faites le 10 mars dernier, l'heure était plutôt à la justification de l'utilité et de l'effectivité des mesures prises, mais aussi à une clarification des rôles de chacun. Le président de la BCE a commencé par confirmer sa nouvelle stratégie : wait and see, attendre et voir. Pas de changement majeur, donc, dans les perspectives fixées par la banque : la politique de taux faible restera à l'ordre du jour pendant longtemps « et bien après la fin du programme de rachat d'actifs. » Rien de changé donc depuis l'inflexion donnée par cette seconde partie de la phrase le 10 mars. D'autant qu'il n'a pas été évoqué, en Conseil des gouverneurs, de nouvelles mesures.

Une politique qui « marche »

Mario Draghi s'est, du reste, évertué à prouver que les mesures prises « fonctionnent et sont efficaces ». Un peu plus tard, alors qu'on lui objectait la remontée de l'euro, il a martelé à nouveau que la politique de la BCE « est et sera efficace. »  Il a ainsi affirmé que l'annonce des mesures et celles qui ont déjà été mises en œuvre : le relèvement des achats de 60 à 80 milliards d'euros mensuels et la baisse du taux de dépôt de -0,3 % à -0,4 % avaient déjà freiné les possibles « effets de second tour » entre l'indice sous-jacent des prix et le prix du pétrole. Mais les anticipations d'inflation qui ne remontent guère ? « Il faut laisser du temps pour que les mesures déploient l'intégralité de leurs effets », répond l'Italien. Bref, il faut faire confiance à la BCE. Et attendre.

Patience, patience

Mario Draghi invite donc à la « patience », terme qu'il a utilisé. En juin, la BCE lancera deux nouvelles mesures : des prêts à quatre ans « bonifiés » si les banques augmentent leurs crédits à l'économie réelle et les rachats d'obligations privées. Le détail de cette dernière opération a été rendu public ce jeudi : la BCE achètera toutes les dettes non bancaires notées en catégorie d'investissement, y compris celles des compagnies d'assurance qui se disent victimes des taux faibles, jusqu'à une maturité de 30 ans. Un programme qui va devoir se réaliser dans un contexte de faible liquidité de ce marché et dont il faudra suivre de près l'impact réel sur l'investissement des entreprises. En tout cas le message est fort : la Banque centrale se dit prête à acheter jusqu'à 70 % d'une émission et les entreprises françaises sont les premiers émetteurs de la zone euro. La pause qu'a décrétée la BCE n'est donc pas synonyme de passivité. Et Mario Draghi semble vouloir l'utiliser pour élargir le soutien à sa politique.

Des taux négatifs au bilan  « positif »

Ce soutien passe par un travail de conviction. Le président de la BCE a passé beaucoup de temps à désamorcer les problèmes liés aux taux d'intérêts négatifs, qui inquiètent tant outre-Rhin. Non, a-t-il affirmé, les banques ne souffrent pas de ces taux négatifs autant qu'on le dit. Oui, en termes réels, les taux sont plus élevés aujourd'hui que dans le passé. Et, surtout, si l'on veut en finir avec les taux bas, alors il faudra d'abord en finir avec la croissance faible et l'inflation faible. Or, a souligné non sans raison Mario Draghi : « la BCE est la seule à avoir mené une politique favorable à la croissance durant ces quatre dernières années. » Et les taux négatifs font partie de cette politique. Selon Mario Draghi, leur bilan est donc « positif ». Autrement dit : on ne peut donc pas déplorer un simple « symptôme » qui, par ailleurs, vise à redresser la croissance sans souffrir d'un certain illogisme.

Pour « toute la zone euro, pas que l'Allemagne »

De façon générale, Mario Draghi a rejeté les critiques allemandes, fort d'un soutien « unanime » du Conseil des gouverneurs sur « le caractère approprié de la position actuelle de la BCE. » Il a balayé avec ironie les accusations de Wolfgang Schäuble, le ministre fédéral allemand des Finances qui l'avait accusé d'être « pour moitié » responsable de la montée de l'extrême-droite en Allemagne : « il a reconnu qu'il n'a pas voulu dire ce qu'il a dit ou qu'il n'a pas dit ce qu'il a voulu dire ». Il a affirmé que la politique de la BCE n'était pas « différente de celle menée dans les grandes juridictions monétaires ». Après avoir mis en garde contre les atteintes à « l'indépendance de la BCE », il s'est montré très ferme sur le fait que la BCE « agissait dans le cadre de son mandat, des traités et de la loi européenne qui s'applique à toute la zone euro, pas seulement à l'Allemagne ».

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Gage aux Allemands

Ce discours de fermeté s'est accompagné d'un certain gage donné néanmoins aux inquiétudes allemandes. Il a, par deux fois, affirmé que la BCE n'avait pas discuté de l'emploi de la « monnaie hélicoptère », autrement dit de l'injection massive de liquidités dans l'économie. Les partisans de cette méthode n'y voient pas une porte fermée, car la discussion serait toujours potentiellement à ouvrir. Mais en réalité, Mario Draghi a refusé une discussion qui, jugée par lui « intéressante » voici six semaines lui avait valu une volée de bois vert en Allemagne. Fermez le ban, donc, pour l'instant. Mario Draghi propose une paix armée aux Allemands : pas de discussion sur la monnaie hélicoptère et plus de critique contre la politique de la BCE.

Mario Draghi marche sur des oeufs

Reste évidemment le point le plus important de la politique monétaire européenne : la politique économique qui accompagne la politique monétaire. Là encore, Mario Draghi sait qu'il marche sur des œufs. L'Allemagne l'attend au tournant s'il tente de promouvoir une politique budgétaire qui serait la seule à pouvoir soutenir l'hypothèse d'une accélération suffisante de la croissance. Il serait immédiatement accusé de vouloir torpiller le pacte de stabilité et de croissance. Mario Draghi a retenu la leçon, il a donc insisté sur les éternelles « réformes structurelles », tout en glissant au passage quelques conseils. Dans son introduction, notamment, il a évoqué le besoin de dépenses d'infrastructures, une première. Lors de la séance des questions, il a évoqué une politique budgétaire « favorable à la croissance » où il a mis pêle-mêle la baisse des dépenses publiques et la hausse de l'investissement public ainsi que la baisse des impôts. Un discours pas toujours très cohérent qui vise à contourner l'écueil allemand. Chat échaudé craint l'eau froide. Le marché s'est montré assez rassuré par le discours de Mario Draghi. Après avoir bondi face au dollar, l'euro perdait un peu de terrain en fin d'après-midi. Pas vraiment de conviction, donc, mais les investisseurs veulent bien lui faire crédit du peu de temps qu'il demande.

Une prudence suffisante ?

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La question est donc désormais de savoir si cette prudence qui accompagne la patience réclamée sera suffisante pour redynamiser réellement l'économie européenne. C'est peu probable, en réalité. La croissance européenne risque de demeurer réduite et insuffisante pour véritablement redresser l'inflation sous-jacente. Encore une fois, Mario Draghi a tenté d'évoluer au mieux dans le cadre de ses contraintes. Mais, comme il l'a laissé entendre, la politique monétaire a d'abord une fonction « défensive » : après avoir empêché un recul notable de l'inflation en 2015, elle pourrait avoir bloqué l'effet de « second tour » de la baisse du pétrole en ce début d'année 2016. Mais elle se montre toujours incapable de relancer l'activité. La pause décrétée par le président de la BCE vise donc à gagner assez de temps pour espérer voir revenir la croissance, soit par un cercle vertueux de la confiance au sein des agents de la zone euro - ce qui est assez douteux - ou par une reprise de la demande externe. Derrière son assurance apparente, Mario Draghi s'en remet donc d'abord et avant tout à la bonne fortune.

Romaric Godin

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