Chypre : rififi à la banque centrale

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La gouverneure de la banque centrale de Chypre, Chrystalla Georgadji en compagnie du président de la BCE Mario Draghi.
La gouverneure de la banque centrale de Chypre, Chrystalla Georgadji en compagnie du président de la BCE Mario Draghi. (Crédits : Reuters)
Un responsable de la banque centrale chypriote a claqué la porte en portant des accusations lourdes contre la gouverneure. Un scandale qui tombe mal pour Nicosie et pour la BCE.

C'est un nouveau casse-tête qui se profile pour le président de la BCE, Mario Draghi. Ce jeudi 12 mars, le directeur général de la banque centrale de Chypre, Stelios Killaris, a annoncé avec fracas sa démission. L'annonce a été faite à l'issue d'une audition devant la commission d'éthique du parlement chypriote et elle a suivi un certain nombre de révélations assez embarrassantes pour la gouverneure de la Banque centrale (CBC), Chrystalla Georgadji.

La première révélation concerne des propos qu'aurait tenus la gouverneure concernant des pots-de-vin reçus par le vice-procureur général de Chypre, Rikos Erotokritou, de la part d'une firme d'avocats, Andreas Neoclous. L'affaire est en réalité plus complexe et révèle les liens ténébreux entre la banque centrale chypriote et les milieux d'affaires. Pour la comprendre, il faut remonter à mars 2013, lorsque Chypre est contrainte de placer une de ses deux grandes banques, la Laïki Bank, en faillite et de demander l'aide de la troïka.

Le plan de sauvetage et ses suites

On se souvient que, pour obtenir les 10 milliards d'euros d'aide, le gouvernement chypriote avait dû accepter non seulement un plan drastique « d'ajustement », mais aussi la participation des déposants de plus de 100.000 euros à la Laïki à la liquidation de leur banque. Ces déposants ont vu leur argent transformé en actions de la Bank of Cyprus (BoC), et regroupé dans un fonds appelé « Legacy Laïki » (« héritage Laïki ») qui alors représentait 18 % du capital de BoC et qui, aujourd'hui, n'en représente plus que 8 %.

Au printemps 2014, le fonds de résolution bancaire chypriote, émanation de la banque centrale chypriote, et dirigée par la toute nouvelle gouverneure Chrystalla Georgadji a lancé, à la demande de Legacy Laïki, des poursuites contre les anciens dirigeants de la Laïki, notamment Andreas Vyenopoulos. En tout, 5,3 milliards d'euros d'actifs de ces dirigeants ont été gelés, dont 3,9 milliards d'euros pour le seul Andreas Vyenopoulos. C'est alors le bureau d'avocats Andreas Neoclous qui a été chargé de défendre les intérêts des déposants de la Laïki.

Conflit d'intérêt ou incompétence ?

Mais rapidement, la réputation d'intégrité qui s'attache à la gouverneure commence à se ternir. Elle est mise en doute lorsque l'on apprend que sa fille Mariana travaillait pour le bureau d'avocat de son père, l'ex-mari de la gouverneure, qui est en charge de la défense d'Andreas Vyenopoulos ! Pour mettre fin à toute rumeur de conflit d'intérêt, Chrystalla Georgadji a dû assurer que sa fille avait quitté la firme de son ex-mari à l'automne dernier, mais des doutes subsistent. D'abord, certains témoins affirment que Mariana Georgadji travaille toujours pour la firme de son père. D'autre part, on sait que la gouverneure a demandé que, dans son contrat de travail, ses parents au premier degré soient exclus explicitement des « conflits d'intérêts. »

Toujours est-il que les liens semblent s'être tendus entre la gouverneure et Andreas Neoclous. Jusqu'à ce que cette dernière firme soit remerciée la semaine dernière par le fonds de résolution bancaire dirigé par Chrystalla Georgadji. C'est désormais une autre firme d'avocats, Chrysis Demetriades, qui est chargé de mener l'action en justice contre Andreas Vyenopoulos. Cette décision a provoqué une tempête. L'administratrice spéciale de Legacy Laïki, Andri Antoniades, a immédiatement démissionné pour la dénoncer. Elle a dénoncé le conflit d'intérêt entre la gouverneure et cette affaire et a affirmé que la nouvelle firme choisie a bénéficié d'un prêt avantageux de la Laïki de l'époque d'Andreas Vyenopoulos. En réponse, un des responsables de la CBC a, sur Twitter, dénoncé « l'incompétence » d'Andri Antoniades.

Collusion ou corruption ?

Mais Stelios Killaris a affirmé devant le parlement que Neoclous s'apprêtait à assigner les anciens dirigeants de la Laïki. Or, la gouverneure de la CBC aurait jugé cette assignation inutile et affirmé que la firme avait soudoyé le vice-procureur Erotokritou pour obtenir cette assignation. D'où sa décision de se séparer de Neoclous. Mais évidemment, certains peuvent y voir une volonté de défendre les anciens dirigeants de la Laïki... Stelios Killaris a, du reste, affirmé, qu'il « ne dormait pas » à l'idée qu'Andreas Vyenopoulos puisse passer entre les mailles du filet de la justice. En tout cas, Rikos Erotokritou a réagi avec vigueur, donnant 24 heures à Chrystalla Georgadji pour présenter les preuves de ses accusations. Faute de quoi, il l'a invitée à... démissionner !

Une liste de députés à impressionner, au cas où...

Mais il y a plus. Stelios Killaris affirme que Chrystalla Georgadji disposait d'une liste de 29 députés chypriotes ayant des prêts qu'ils n'avaient pas honorés auprès de la Laïki Bank. Une liste qu'elle aurait prétendu pouvoir utiliser en cas de besoin... Bref, la banque centrale « indépendante » aurait été capable de tenir le parlement. Une révélation très sensible car le gouvernement chypriote, très favorable à l'austérité, est actuellement en conflit avec le parlement sur la loi sur les expulsions. Les parlementaires veulent des aménagements pour les personnes les plus fragiles, tandis que le gouvernement et la troïka veulent pouvoir expulser rapidement les propriétaires insolvables pour « évaluer » les pertes des banques. Le gouvernement n'a pas de majorité au parlement, mais avec 29 députés, on fait une majorité dans un parlement chypriote qui compte 56 membres...

Coup dur pour le gouvernement

Cette affaire tombe fort mal pour le président Nikos Anastasiades. En avril 2014, il avait engagé un bras de fer avec la BCE pour se débarrasser du gouverneur de la CBC nommé par son prédécesseur communiste, Panikos Demetriades. Il l'accusait d'avoir laissé pourrir la situation à la Laïki afin de transmettre au nouveau gouvernement conservateur la lourde tâche de la gestion de la crise. Plus prosaïquement, il semble surtout que le président et le gouverneur ne s'entendaient pas sur la politique à mener, le premier voulant suivre à la lettre les directives de la troïka, le second beaucoup moins. C'est d'ailleurs pour cette raison que la BCE avait accepté de voir un gouvernement débarquer un gouverneur de banque central en théorie indépendant. L'intérêt de la politique d'austérité avait alors priorité.

Qu'en sera-t-il aujourd'hui ? Si la pression augmente encore sur la gouverneure de la CBC, Mario Draghi la défendra-t-elle coûte que coûte au nom de l'indépendance ? La question n'est pas anodine : l'accusation de collusion sera-t-il moins grave aux yeux de Francfort que la défense des décisions de la troïka ? En tout cas, cette affaire est fort encombrante pour l'actuel gouvernement car Chrystalla Georgadji était le choix du président et a toujours défendu la politique d'austérité mené depuis 2013. Nul doute que les relations tendues avec le parlement ne s'en amélioreront pas...

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Commentaires
a écrit le 28/05/2015 à 19:34 :
Syntaxe SVP
Mario Draghi la défendra-t-il coûte que coûte ...

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