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ÉconomieUnion européenne

Chypre : l'autre défi de la troïka

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 10 février 2015 à 09:30 - Mis à jour le 10 février 2015 à 14:22

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La troïka a refusé le paiement de la nouvelle tranche du programme chypriote en raison du blocage sur les saisies immobilières. Parallèlement, Nicosie pourrait réfléchir à son positionnement géostratégique.

A Chypre aussi, la troïka est désormais contestée. Vendredi 6 février, les envoyés de la Commission européenne, de la BCE et du FMI à Nicosie ont annoncé qu'ils n'avaient pas pu trouver d'accord avec le gouvernement chypriote durant la visite. Le point d'achoppement a été la loi sur les saisies immobilières. Cette loi est une pomme de discorde non pas entre la troïka et le gouvernement chypriote, mais entre ce dernier et le parlement chypriote.

Plus de majorité au parlement

Les créanciers de l'île demandaient la mise en place d'une loi qui favorise les saisies immobilières afin que les banques puissent estimer précisément leurs pertes. En septembre, le parlement chypriote avait voté une loi conforme aux vœux de la troïka. Mais, en décembre, les députés avaient décidé de suspendre la mise en place effective de la loi à une autre régulation afin de protéger les personnes qui ont perdu leur emploi ou vu leurs salaires diminuer drastiquement.

Le gouvernement a fortement critiqué cette décision, mais il ne dispose plus de la majorité absolue au parlement depuis février 2014, date à laquelle la petite formation centriste Diko a quitté la majorité pour protester contre l'ouverture de discussions avec les autorités de la partie de l'île occupée par la Turquie.

Depuis, les différends entre un gouvernement de droite très soucieux de passer pour un "bon élève" de la troïka et le parlement sont exacerbés. Le parti du président Nikos Anastasiadis, le Dysi, ne compte que 20 des 56 députés du parlement de Nicosie. Il dépend donc des 9 députés du Diko pour former ses majorités. Depuis un an, les tensions sont donc fréquentes. En mars, le parlement avait repoussé une loi sur les privatisations, avant de l'adopter dans une seconde lecture. En septembre, les députés avaient déjà voulu amender la loi sur les saisies, avant de revenir en arrière. Puis, en décembre, de suspendre l'application du texte voté en septembre.

La troïka bloque la tranche d'aide

La troïka a donc jugé qu'elle ne pouvait pas livrer la nouvelle tranche du programme de 10 milliards d'euros décidée en avril 2013 tant que cette loi ne sera pas effectivement appliquée. Les experts jugent qu'il est en effet impossible, sans cette législation, de solder rapidement les créances douteuses des banques et donc de connaître effectivement les besoins de financement du secteur financier chypriote.

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Mais les députés chypriotes ont aussi des raisons de reculer devant cette nouvelle demande des créanciers. Le gouvernement de Nikos Anastasiadis a en effet toujours cherché à faire preuve d'exemplarité dans le programme de la troïka. Chypre a ainsi reçu plus de 5,5 milliards d'euros et a épuré une grande partie des difficultés de son secteur bancaire démesuré, en grande partie aux frais des déposants de plus de 100.000 euros. Naturellement, le choc a été rude pour une économie qui dépendait beaucoup de l'activité financière et qui n'a guère d'autres ressources.

Trois ans de récession

Le PIB chypriote a ainsi reculé de 5,4 % en 2013 et de 2,8 % en 2014. En 2012, il s'était déjà contracté de 2,4 %. En tout, en trois ans, la richesse chypriote a perdu pas moins de 10,6 %. C'est certes moins que les prévisions de la Commission européenne (qui avaient sans doute été un peu exagérées pour pouvoir faire passer plus aisément la pilule amère), mais ceci met l'économie locale dans une situation très délicate, avec notamment un chômage qui s'est stabilisé aux alentours de 16 % de la population active, alors que le phénomène était quasi inconnu dans les années 2000...

Pour 2015, la Commission et le gouvernement promettent un retour à la croissance de 0,4%. Le fringant jeune ministre des Finances, Harris Giorgiadis, a affirmé la semaine dernière que "grâce à la coopération avec la troïka, le pays était sur la bonne voie". Mais ce n'est pas l'avis de tous.

Une économie encore sous pression

Une étude de l'université de Chypre a ainsi mis en garde sur la situation économique de l'île et a prédit une nouvelle année de récession en 2015 - ce serait la quatrième - de 0,4 %.

En réalité, la clé de cette année sera le secteur touristique. Chypre est une destination très prisée par les Britanniques et les ressortissants de l'ex-URSS. Or, les difficultés économiques en Russie et les sanctions de l'UE envers Moscou devraient lourdement peser sur la saison touristique.

D'autant que Chypre doit faire face à une concurrence méditerranéenne très bon marché désormais en Grèce et en Espagne. Tous les analystes en conviennent: tous les autres moteurs de croissance du pays sont au point mort. La construction est en panne, alors que l'explosion de la bulle immobilière n'est pas terminée. La contraction salariale et le chômage ne peuvent faire espérer une reprise de la consommation avant 2016, de l'avis même de la Commission. L'investissement est bloqué par le manque de perspective, la déflation (les prix ont reculé de 1,1 % sur un an en janvier) et par l'incapacité des banques à prêter, compte tenu de l'importance des créances douteuses dans leur bilan (près de 50%).

Là encore, la Commission ne voit pas de possibilités de reprise avant 2016. Et cette reprise reste très hypothétique. Déjà, la Bank Of Cyprus, héritière des mastodontes bancaires en faillite en 2013, a annoncé au quatrième trimestre de nouvelles provisions. Une nouvelle année de récession n'est donc pas à exclure dans l'île...

Le contrôle des capitaux

Rappelons que la désintégration économique de l'île n'a été empêchée que par l'instauration d'un strict contrôle des capitaux. C'est grâce à lui que les fonds placés dans les deux grands instituts bancaires d'avant la crise ont pu être utilisés pour renflouer la Bank of Cyprus. Les déposants ont dû faire contre mauvaise fortune bon cœur et laisser dans l'économie chypriote les fonds qui restaient. Mais le gouvernement s'est bien gardé, malgré des promesses régulières depuis deux ans, de lever les contrôles vers l'étranger. Une fuite des capitaux ne reste donc pas à exclure et serait une catastrophe pour le pays.

À Chypre, l'exemple grec fait rêver

On comprend que certains soient inspirés par l'exemple grec et souhaitent réclamer une renégociation des termes du mémorandum avec la troïka d'avril 2013. Outre les Communistes de l'Akel (deuxième parti du pays avec 19 députés), alliés traditionnels de Syriza, les sociaux-démocrates du Diko ont réclamé un aménagement.

Mais le gouvernement est plus prudent. Certes, lors de la visite lundi 2 février d'Alexis Tsipras - sa première à l'étranger -, Nicosie a assuré qu'elle soutenait la volonté grecque d'insister sur la croissance. Mais on voit mal le gouvernement de Nikos Anastasiadis soutenir le gouvernement de gauche d'Athènes, alors même que les discussions avec la troïka et le parlement sont au point mort. A moins que...

Le conflit avec la Turquie sur l'exploitation du gaz

En effet, la situation du gouvernement devient de plus en plus difficile alors que la croissance reste un rêve inaccessible. Le seul vrai espoir des autorités de Nicosie, ce sont les champs de gaz encore inexploités qui se trouvent au large de ses côtes.

Or, la Turquie qui, depuis 1974, occupe la partie nord de l'île, refuse de reconnaître la zone économique exclusive déclarée par Chypre en vertu de la convention de 1958. Logique: Ankara ne reconnaît pas la république de Chypre, membre de l'UE, et revendique une part du gâteau pour l'entité qu'elle soutient et qu'elle seule a reconnu, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) qui est sa zone d'occupation. Des navires d'exploration turcs croisent donc régulièrement dans les zones déjà attribués par Nicosie à des compagnies gazières. Cette affaire empoisonne toute possibilité de régler la "question chypriote" et pose une hypothèque grave sur l'avenir de l'exploitation du gaz.

Les raisons d'un éventuel rapprochement russo-chypriote

Pour faire pression sur les Etats-Unis et l'Europe, Nicosie serait-elle tentée de se rapprocher de Moscou? On se souvient que, en 2011, la Russie avait accordé un prêt à taux préférentiel à Chypre pour l'aide à renflouer ses banques. En 2013, Vladimir Poutine n'avait pas voulu aider Nicosie, mais la crise chypriote avait coûté cher à la Russie, car beaucoup d'oligarques russes faisaient transiter leurs fonds par les banques chypriotes.

Dimanche, une rumeur a annoncé un rapprochement spectaculaire de Nicosie et Moscou. Le gouvernement chypriote serait prêt à accorder à la Russie des bases militaires dans l'île, selon la presse locale. Un accord devait être signé le 25 février. Nicosie a démenti, mais l'information était très précise. Et il est vrai que, depuis 2013. la situation a changé, dans les deux pays.

Les raisons de se rapprocher de Moscou ne manquent pas pour Chypre. Il s'agirait, lorsque le contrôle des capitaux sera levé, de maintenir la forte présence capitalistique russe dans le pays, peut-être aussi de négocier un soutien financier ou des investissements à Chypre afin de relâcher un peu le carcan de la troïka. De plus, Nicosie peut espérer que Moscou, qui s'est récemment rapproché de la Turquie, pèse davantage sur Ankara que Washington et Bruxelles.

Du côté russe, disposer de bases à Chypre, près des deux bases que les Britanniques ont conservées en 1960, serait d'une importance stratégique majeure, notamment dans la perspective du conflit ukrainien, mais aussi du conflit syrien (Moscou dispose d'une base militaire en Syrie). C'est aussi l'occasion de briser l'unité de l'UE, alors que Syriza arrive au pouvoir à Athènes et se montre plus proche de la Russie que le gouvernement précédent. En s'alliant avec Nicosie, Vladimir Poutine bloque l'unanimité au sein de l'UE en cas de nouvelles tentations de sanctions...

Deuxième bras de fer pour l'Europe

Les relations entre Moscou et Nicosie devront donc être suivies de près. Ce pourrait être l'amorce d'un changement de cap de la politique chypriote et le signe d'un abandon de son rôle exemplaire vis-à-vis de la troïka et de Berlin qu'il a eu à cœur de porter jusqu'ici. Si la troïka insiste trop, Chypre serait tenté de se jeter dans les bras de Moscou. Pour l'actuel gouvernement, ce pourrait être un moyen de couper l'herbe sous le pied de l'opposition avant le scrutin de 2016.

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Encore une fois, les politiques d'ajustement violent ont prouvé leurs limites économiques et leur dangerosité politique. Outre celui engagé avec la Grèce, un second bras de fer s'ouvre avec Chypre. Et l'enjeu n'est pas mince.

Romaric Godin

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