Guerre russe en Ukraine : les importations de gaz s'envolent en Europe pour éviter la pénurie l'hiver prochain

Jamais l’Union européenne n’avait importé autant de gaz fossile sur son territoire à cette période de l'année. Tandis que les hydrocarbures russes continuent de couler à flot dans les pipelines, les importations de gaz naturel liquéfié (GNL), acheminé par navires depuis différents pays, crèvent le plafond. Et pour cause, les Vingt-Sept cherchent à diversifier leurs fournisseurs, de manière à couper peu à peu le cordon avec la Russie. Et entendent reconstituer leurs stocks, afin d'éviter une pénurie à l’hiver prochain. Analyse.

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Environ 30% du gaz importé en Europe provient aujourd'hui des navires méthaniers, quand le reste arrive par gazoducs, notamment depuis la Russie, la Norvège et l'Algérie.
Environ 30% du gaz importé en Europe provient aujourd'hui des navires méthaniers, quand le reste arrive par gazoducs, notamment depuis la Russie, la Norvège et l'Algérie. (Crédits : GTT)

Une pénurie d'énergie risque-t-elle de frapper l'Europe ? Alors que la guerre s'intensifie en Ukraine, force est de constater que les Vingt-Sept craignent des représailles russes sur le gaz, après les lourdes sanctions qu'ils ont imposées à Moscou. En Allemagne, où plus de la moitié des importations de gaz reposent sur le pays de Vladimir Poutine, le régulateur se prépare d'ores et déjà à un éventuel rationnement énergétique l'hiver prochain. Et a invité cette semaine les groupes industriels à définir leurs besoins, dans l'optique de devoir en contrôler la consommation.

Pour ne pas en arriver là, l'Union européenne affiche une nouvelle priorité : celle d'enterrer une bonne fois pour toute la dépendance des Etats membres à la Russie en matière d'hydrocarbures.

Mais l'UE se refuse pour autant toujours à couper d'elle-même le robinet, malgré les appels pressants, notamment de la Pologne, à cesser toute transaction. De fait, Moscou continue d'approvisionner abondamment en hydrocarbures le Vieux continent, qui lui a fourni en échange près de 17 milliards d'euros depuis le début du conflit en Ukraine, le 24 février dernier. Selon les dernières estimations du centre de réflexion européen Bruegel, qui s'appuie sur les chiffres du Réseau européen des gestionnaires de réseau de transport de gaz (Enstog), la Russie a ainsi vendu plus de 2.600 millions de mètres cubes de gaz à l'UE la semaine dernière, contre 1.700 millions « seulement » lors des sept premiers jours de janvier. Et alors même que le projet de gazoduc Nord Stream 2 a été suspendu, son jumeau Nord Stream 1 (qui évite l'Ukraine en passant par la Baltique) fonctionnait tout autant que l'an dernier à la même période, avec plus de 170 millions de mètres cubes acheminés quotidiennement.

Plus surprenant : le transit par l'Ukraine a quant à lui augmenté depuis le début de la guerre, passant de 600 millions de m3 environ par semaine en mars 2021 à une moyenne de 650 millions actuellement. Ainsi, alors qu'il ne dépassait pas les 35 millions de m3 de gaz le 22 février, il flirte autour des 90 millions par jour depuis le 25 février.

Lire aussi 4 mnGuerre en Ukraine : Poutine riposte aux sanctions et exige de l'UE qu'elle paye ses achats de gaz russe en roubles

La course est lancée dans le GNL

Pourtant, dans le même temps, l'Europe entière s'est tournée vers d'autres fournisseurs, de la Norvège à l'Algérie, en passant par les Pays-Bas et les Etats-Unis. Résultat : la semaine dernière, jamais l'UE n'avait importé autant de gaz, avec près de 10.000 millions de m3 amenés sur le territoire, contre 8.500 environ au même moment en 2021, et 9.000 au maximum sur la période 2015-2020.

Et pour cause, les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) ont explosé pour atteindre près de 3.500 millions de m3 en une semaine début mars, et devraient tripler notamment en provenance des Etats-Unis, selon les prévisions de Gas Vista. Transporté par navire sous forme liquide, avant d'être regazéifié sur place dans des terminaux méthaniers, le GNL présente en effet l'avantage de pouvoir provenir de partout dans le monde plutôt que de circuler dans des tuyaux.

Bruegel importations UE en GNL

L'administration Biden a ainsi donné un coup de pouce potentiel à l'Europe et à l'industrie gazière mercredi dernier, en permettant à deux terminaux de liquéfaction de Cheniere LNG d'augmenter le nombre de pays auxquels Washington peut vendre son gaz, auparavant limités à ceux ayant signé des accords de libre-échange (dont le Canada, le Mexique, l'Australie et plus d'une douzaine d'autres en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique centrale et du Sud, ou vers d'autres destinations dont la Chine). La machine s'est aussi mise en route de l'autre côté de l'Atlantique : l'Allemagne a annoncé il y a quelques jours son intention de mettre rapidement sur pied deux terminaux, de regazéification cette fois-ci, afin de réceptionner le GNL arrivé par bateaux, et la signature de plusieurs accords sur le sujet, notamment avec le Qatar.

« C'est la question de premier ordre : construire des terminaux et obtenir des contrats indépendants de la Russie », a ainsi déclaré la semaine dernière le principal conseiller économique du chancelier allemand Olaf Scholz, Jörg Kukies.

Le gouvernement français et Engie projettent d'ailleurs également l'installation d'un nouveau terminal flottant au Havre, en plus des quatre dont l'Hexagone dispose déjà.

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Achats groupés de gaz

Consciente des goulots d'étranglement dans le GNL, dont le marché mondial risque d'être mis à rude épreuve avec l'explosion de la demande, l'UE entend aussi agir ce concert pour en faciliter l'accès à ses États membres. Ainsi, le projet de déclaration finale du Conseil européen, qui se tiendra demain et après-demain à Bruxelles, prévoit un engagement pour l'achat en commun de gaz entre pays européens, sur une base volontaire. Une manière d'en faire baisser le prix, en leur conférant un pouvoir de négociation plus fort face aux fournisseurs, qui vendent généralement aux plus offrants. L'exécutif européen pourrait même aller plus loin, puisqu'il « réfléchit à un plafonnement des prix du gaz et de l'électricité », a indiqué ce mardi Maros Sefcovic, vice-président de la Commission européenne.

Autre mesure qui devrait être proposée dès cette semaine : l'adoption d'une règle imposant le remplissage de 90% avant chaque période hivernale des réserves de gaz des vingt pays européens qui en disposent. Et pour cause, le stockage reste un sujet majeur, puisqu'en palliant la saisonnalité de la demande, il fournit 25 à 30% du gaz consommé en hiver. Et constitue par là-même un tampon en cas de rupture d'approvisionnement.

Ce point est d'autant plus critique que selon l'institut Bruegel, la suspension des importations russes empêcherait l'Europe de remplir suffisamment ses réservoirs avant l'hiver prochain et forcerait une réduction de 10 à 15 % de la consommation d'énergie, via un rationnement imposé aux populations. L'entreprise russe Gazprom, qui opère en Allemagne, aux Pays-Bas et dans d'autres pays de l'UE des installations de stockage, est d'ailleurs soupçonnée de les avoir délibérément maintenues à un faible niveau pendant l'été qui a précédé l'invasion de l'Ukraine, afin de faire grimper les prix.

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Commentaires 8
à écrit le 23/03/2022 à 22:39
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" Vladimir Poutine : « J’ai pris la décision de mettre en œuvre un ensemble de mesures pour passer au paiement en roubles de notre gaz livré aux pays hostiles, et de renoncer dans tous les règlements aux devises qui ont été compromises ». Poutine sa...

le 24/03/2022 à 14:45
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Sauf que les contrats prévoient explicitement un paiement en euros et qu'aucune disposition ne permet d'en changer. Comme l'indique Berlin, c'est donc une rupture unilatérale du contrat. Le génie du Kremlin vient encore de tirer une balle dans le pie...

le 24/03/2022 à 17:07
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a georges : ben poutine a le gaz, l europe se retrouve a poil, une fois de plus, et donc l'europe va devoir payer en roubles. jeu set et match.

le 24/03/2022 à 17:42
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à exnewyorker - Le réseau de transport du pétrole russe est au bord de l'effondrement, ce qui mettra fin très prochainement à toute possibilité d'exportation, avec pour conséquence un choc pétrolier mondial majeur. Cela prendre un peu plus de temps ...

le 24/03/2022 à 20:58
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@Georges , dans des relations d'Etat à Etat il n'y a pas de loi qui tienne, dans ce cadre c'est celui qui a le plus besoin qui cede . La Russie peut elle se passer des devises ou ces pays européens clients du gaz ?

à écrit le 23/03/2022 à 22:36
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Poutine confirme tenir à sa réputation de fournisseur fiable de gaz, aucune restriction n’aura lieu vis-à-vis de l’Europe. Mais les factures sont maintenant à payer en rouble (que personne ne possède… !! Ce qui nécessite de faire des emprunts au...

le 24/03/2022 à 14:47
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C'est juste la transmission de la version du Kremlin qui est bien entendu mensongère, dans la réalité Berlin constate que le "fournisseur fiable de gaz" vient de rompre unilatéralement son contrat de fourniture qui prévoit un paiement uniquement en e...

à écrit le 23/03/2022 à 19:16
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tout est une question de prix!! la gauche francaise est d'accord d'un impot forfaire de 10% sur les rentiers de la republique pur financer l'achat de gaz pour le peuple populaire..........ah ben non, merde, la gauche juste, elle veut du social, mais ...

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