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ÉconomieUnion européenne

Pierre Moscovici: "Il faut que la France soit consciente qu'elle est plus forte au coeur de l'Europe"

Axel Nys, Les Mardis de l'Essec

Publié le 19 février 2019 à 17:09 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:56

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[Entretien Vidéo] Pierre Moscovici, commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, a été l'invité le 5 février dernier des Mardis de l'Essec dont La Tribune est partenaire. Retrouvez ici la vidéo de son intervention et le texte rédigé à l'issue par un des étudiants.

Les Mardis de l'ESSEC ont reçu ce mardi 5 février Pierre Moscovici, commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, ancien ministre de l'Économie et des Finances (2012-2014) et des Affaires européennes (1997-2002).

Large sourire, mais pressé, sympathique, mais incisif, Pierre Moscovici fut à l'image de la politique européenne : agréable sur le papier, mais difficile à cerner. Un personnage complexe et néanmoins passionnant, doté d'une grande expertise, entre une expérience nationale forte et des fonctions actuelles au sommet de l'échelon européen.

L'interview fut ainsi l'occasion de mettre sur le devant de la scène cergyssoise les principaux enjeux de la politique menée par l'Union européenne, mais également de revenir sur son parcours et la situation économique et sociale française.

L'idéologie moscovicienne : la social-démocratie, une panacée européenne ?

À l'heure du macronisme où le "ni droite - ni gauche" a balayé les partis classiques, Pierre Moscovici s'est attaché à rappeler son attachement à sa famille politique : la social-démocratie, courant de gauche réformiste ayant accepté les fondements du libéralisme, à commencer par l'économie de marché. L'expression est revenue à maintes reprises ; comme un slogan, l'ancien ministre de l'Économie s'est évertué à rappeler son affiliation à ce courant - pour occulter définitivement des débuts hésitants au sein de la ligue communiste révolutionnaire ?

"Je me définis depuis 35 ans comme social-démocrate, car la gauche qui transforme, c'est la vraie gauche."

Les Insoumis et autres révolutionnaires anticapitalistes apprécieront le compliment, si tant est que l'expression "vraie gauche" ait encore un sens ! D'autant que le commissaire européen s'est livré à une confession :

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"Je me sentais plus proche d'Emmanuel Macron sur l'Europe que du PS, il a dit des choses qui sont tout à fait conformes à ce que disent les socio-démocrates depuis longtemps."

Emmanuel Macron, Pierre Moscovici, même combat ! Rien d'étonnant, les deux hommes ayant fréquenté le même gouvernement, moulés dans un socle hollandais. Social-démocratie, social-libéralisme, qu'importe le flacon, pourvu qu'on soit gagné par l'ivresse réformiste, pourvu que Keynes "apporte plus de réponses" que Marx, pourvu que le choix européen soit toujours préférable au repli nationaliste. L'Europe ne serait-elle d'ailleurs pas un pont reliant les deux hommes ?

En effet, le continent est au coeur de la pensée moscovicienne, et est le lien le plus intime à ses convictions, la gauche. Comme il le rappelle au public, "en 2012, nous sommes en pleine crise financière. Le déficit public est à 5,2% (...) nous faisons le choix qui a toujours été celui de la gauche, le choix de l'Europe". 2012. Une période évoquée à maintes reprises lors des débats, qui interroge ; l'engagement européen apparaissant, parfois, comme le plus solide des boucliers face aux politiques menées par le passé.

Pierre Moscovici, commissaire européen ou porte-parole du quinquennat hollandais ?

L'héritage de "2012" n'est-il pas le péché originel de Pierre Moscovici ? Tout au long du débat, l'ancien ministre de l'Économie a gardé à portée de main la robe d'avocat pour défendre les contradictions du précédent quinquennat. Pour répondre aux interrogations d'une politique menée loin de "l'ennemi de la finance" - expression qu'il juge lui-même malheureuse - le commissaire s'est attaché à recontextualiser les mesures en direction des entreprises, CICE et nationalisation partielle - de PSA en tête - pour ne pas avoir une lecture faussée du passé à travers les lunettes du présent.

"Ce gouvernement n'a pas fait que des réformes libérales (...) j'ai partiellement nationalisé PSA, et j'en suis fier !"

Aux critiques d'une politique menée en contradiction avec le programme annoncé par le candidat Hollande, Monsieur Moscovici s'est défendu en expliquant avoir constamment inscrit son action dans le compromis de la social-démocratie. Ce programme, il l'assume, et le revendique fièrement comme "ardemment réformiste". Mieux, l'ancien ministre assume même une politique favorable aux entreprises, pro business pour les plus économistes d'entre-nous. Au sein des franges les plus à gauche du socialisme, on jurerait entendre les mots d'un candidat à la présidence du MEDEF :

"Nous avons fait une politique de l'offre, car nous avons vu que la politique française souffrait d'un manque de compétitivité"

Politique de l'offre ; manque de compétitivité... Qu'il semble loin, le temps où Pierre Moscovici écrivait un quatre mains avec François Hollande, L'heure des choix (1991), réquisitoire contre la politique du Premier ministre de l'époque, Pierre Bérégovoy, jugé trop libéral sur le plan économique !

Fiscalité et austérité : un malentendu européen ?

Qui dit Pierre Moscovici, dit fiscalité. Après la répétition des gammes au ministère de l'Économie - réductions hésitantes du déficit, compétitivité en berne et pacte de responsabilité - l'ancien ministre a accédé au Graal des finances publiques : le poste de commissaire européen en charge des affaires économiques et monétaires. La fiscalité, sujet ô combien sensible pour les 28 États de l'Union, technique, et dont l'imaginaire collectif dépasse rarement le monstre froid de l'austérité. Une image qu'il a balayée, préférant au mot tabou le sérieux budgétaire :

"Je n'ai jamais pensé que le sérieux budgétaire est synonyme d'austérité. Si un autre avait été élu à ma place, nous n'aurions pas eu le même bilan fiscal."

Circulez, il n'y a rien à voir ! Pour Pierre Moscovici, fiscalité ne rime pas avec austérité, mais bien avec simplicité ; voilà en effet que le commissaire enfile ses habits d'économistes, taillés sur mesure par les mois écoulés à Bercy :

"Il ne faut pas que la fiscalité soit un outil de pénalisation. Elle doit être un outil de compétitivité. Qu'est ce qu'une bonne fiscalité finalement ? C'est une fiscalité simple"

La rhétorique de la compétitivité jalonne son discours, au service d'une fiscalité plus accessible pour les populations, loin des traditionnels carcans confiscatoires des prélèvements obligatoires.  La fiscalité non pas comme coeur du problème, mais bien comme solution ! Ce refus de réponses répressives appliquées aux citoyens, trouve son écho aux marchés financiers, régulièrement contestés par la famille politique du commissaire :

"il ne faut pas pénaliser les marchés financiers, il ne faut pas adopter un caractère confiscatoire."

Cependant, Pierre Moscovici le concède : pour aller plus loin sur le plan économique, les institutions devront suivre, et les États, réfléchir à l'échelon européen. Ainsi, cet entretien fut l'occasion pour l'ancien locataire de Bercy de saluer courtoisement son successeur. En cause, la taxe GAFA, imposition made in France des géants du numérique, défendue corps et âme par l'actuel ministre de l'Economie, Bruno Le Maire. Pierre Moscovici s'est révélé plus réservé sur l'application d'une telle taxe, pour ne pas dire sceptique :

"Je ne parle jamais de taxe GAFA pour deux raisons. La première, cela donne le droit aux Américains de nous qualifier de protectionnistes. La deuxième, car la taxe concerne d'autres entreprises, dont certaines détenues à la majorité par des Européens"

Avant d'ajouter, le sourire ironique au coin des lèvres :

"Je ne suis pas contre une taxe nationale de la France sur les GAFA. Mais si on veut créer du populisme, on peut continuer sur cette voie."

Monsieur Le Maire appréciera ; Monsieur Moscovici n'est pas amateur d'initiatives en soliste, affaiblissant potentiellement le continent. Il précise que "s'il n'existe pas de volonté européenne (...) l'Europe disparaîtra des radars". Cette volonté n'en demeure pas moins lucide face aux limites des institutions, en particulier sur le système de vote à l'unanimité qui bloque, par exemple, le projet d'une harmonisation fiscale des Etats de l'Union ou des taxes sur le numérique :

"Toutes les taxes sur le numérique sont bloquées par l'unanimité. C'est la preuve que les réformes structurelles sont empêchées par le veto"

L'Union européenne, héroïne d'une tragédie grecque

L'odyssée fiscale européenne s'est ensuite éclipsée pour laisser place à des pérégrinations plus sombres, plongées dans une tragédie sociale : la crise grecque. Que l'âge d'or athénien semble loin lorsque le cas grec est abordé par l'ancien ministre français. Pourtant, le commissaire Moscovici, en messager des institutions européennes, s'est posé telle une instance supérieure descendue de l'Olympe, pour sauver la République hellénique :

"Avec la Grèce, nous avons évité la sortie de route. C'est un problème de sociologie des organisations, il ne faut pas laisser des personnes enfermées dans une pièce prendre des décisions. Il faut une instance de gouvernance, un ministre par exemple."

Mieux, la faillite grecque est devenue dans la bouche du Commissaire, une ode à la solidarité entre les peuples européens, où le triomphe de la justice ne trouve son salut que dans la solidarité. Car comme le rappelle l'ancien ministre, "quand un pays est au bord du gouffre, il faut des ajustements, mais il ne faut pas l'éjecter. Il faut un compromis du réel, mais du côté de la justice". Belle leçon du Professeur Moscovici dans les habits du philosophe grec, qui a conclu d'une citation que Socrate envierait presque :

"La sanction est une connerie, une erreur qui nourrit le populisme."

La France aux portes du péril populiste, ou l'heure du grand pardon

Le populisme, transition délicate pour aborder la France, terre de l'ancien député du Doubs. Dès ses premières paroles, Monsieur Moscovici s'est essayé à un mea culpa :

"En 2002, j'avais eu des paroles désagréables sur le Front national et ses électeurs, je le regrette, car si les électeurs font un choix, c'est qu'ils ont des raisons."

Ces électeurs apparaissent comme l'épouvantail au coeur des préoccupations du commissaire. Que cela soit à l'échelle nationale ou européenne, le curseur se fera sur la "marée populiste" et la "percée" probable des extrêmes, réputés farouches opposants au projet de construction européenne. Cette soirée moscovicienne ne fut-elle pas placée sous le signe de la repentance ? Souvent, les interviewers ont confronté le commissaire européen aux choix effectués lors de son mandat de ministre ; Pierre Moscovici a regretté des décisions passées et reconnu une part de responsabilité dans l'essor du mouvement des gilets jaunes :

"Augmenter la fiscalité est une contrainte et une erreur, car il y a un ras de bol fiscal et c'est ce qui m'a sûrement coûté ma place à Bercy"

A l'heure où le treizième acte des gilets jaunes s'achève, Pierre Moscovici a salué l'initiative du Grand Débat National. Du moins, à demi-mot. Un "grand débat, oui". Mais surtout, une "grande réponse" attendue de tous les Français. La concertation ne peut être un processus vertueux que si elle induit des réponses concrètes sur tous les fronts, tant économiques que sociaux.

Enfin, le scepticisme grandissant de la population et la menace d'une vague populiste aux prochaines élections, ne sauraient réfréner l'enthousiasme profondément européen de Pierre Moscovici. Beethoven composait l'Ode à la joie ; le commissaire aux affaires économiques nous récita sa suite, un plaidoyer du bonheur, celui d'être européen, à l'heure où le souverainisme et le repli remportent peu à peu les suffrages des peuples.

"L'Europe n'est pas n'importe quel continent. Elle a une démocratie pour chaque État, peu de discrimination, l'environnement et la justice sociale au coeur de, ses priorités."

Autant de qualités propres à notre continent. Alors, réjouissons-nous ! Les élections européennes approchent. Verdict dans quatre mois...

Axel Nys, Les Mardis de l'Essec

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