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ÉconomieUnion européenne

Réfugiés : le jeu dangereux de Wolfgang Schäuble

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 18 janvier 2016 à 14:01 - Mis à jour le 18 janvier 2016 à 14:24

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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En proposant une "taxe réfugiés" sur l'essence, le ministre fédéral allemand des Finances avance sur l'échiquier politique. Mais sa proposition pourrait être surtout dangereuse.

Wolfgang Schäuble ne laisse rien au hasard. Dans une interview publiée samedi par la Süddeutsche Zeitung, le ministre fédéral allemand des Finances a lancé un pavé dans la mare : financer la gestion du flux de réfugiés en Europe par une taxe européenne sur « chaque litre d'essence » lorsque « les finances nationales ne peuvent suffire. » Cette proposition s'appuie sur beaucoup de bonnes intentions : construire une « solution européenne » ; frapper les énergies fossiles indésirables ; profiter de la baisse du prix à la pompe pour rendre cette taxe « indolore. » En réalité, cette idée pose beaucoup de problèmes pour l'Europe et pour l'Allemagne.

Danger pour l'intégration

Wolfgang Schäuble a été un des négociateurs de la réunification et membre du gouvernement de Helmut Kohl jusqu'en 1998. Il a donc participé à l'établissement du « supplément de solidarité » (ou Soli), créé « temporairement » en 1991 et prolongé à partir de 1995, officiellement pour financer la réunification. Ce « Soli », qui s'est élevé jusqu'en 1997 à 7,5 % de supplément pour les impôts sur le revenu et les entreprises (5,5 % depuis) a été un des éléments les plus diviseurs de l'Allemagne d'après la réunification. Elle a donné l'impression aux Allemands de l'ouest qu'ils « subventionnaient » les Allemands de l'est et a creusé l'incompréhension entre les deux populations. Encore aujourd'hui, les citoyens de l'ouest réclament la suppression du Soli, ceux de l'est sont favorables à son maintien.

En créant une « taxe réfugiés » en Europe, Wolfgang Schäuble - qui, évidemment connaît parfaitement les effets du « Soli » - ne ferait que creuser encore le fossé entre les populations et les nouveaux arrivants. On voit mal comment cette taxe pourrait favoriser l'intégration des réfugiés. Elle alimenterait, bien au contraire, la rancœur et le sentiment que les réfugiés sont un « fardeau. » Ce serait, évidemment, du grain à moudre pour tous les partis xénophobes.

Danger pour la reprise

On ignore si, dans l'esprit de Wolfgang Schäuble, cette taxe sera redistribuée ou non au niveau européen. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle frappera le plus durement les pays où le pouvoir d'achat est, aujourd'hui, dépendant de la baisse des prix de l'essence. Ces pays ont ceux où les salaires nominaux ont souffert des politiques « d'ajustement » portées par Wolfgang Schäuble au niveau européen, autrement dit les pays du sud. La « taxe réfugiés » viendrait donc affaiblir la reprise déjà fragilisée par la conjoncture mondiale de ces pays. On peut certes se désoler de la dépendance des économies de ces pays aux prix des énergies fossiles, mais c'est le fruit d'une politique de baisse du coût du travail et des investissements publics et privés. Une telle situation justifierait, en réalité, un programme ambitieux de développement des transports moins dépendants du prix du pétrole dans ces pays. Mais on en est loin et Wolfgang Schäuble n'a jamais défendu de telles politiques, préférant s'arc-bouter derrière des logiques de compétitivité relatives entre les pays européens. Le ministre allemand préfère là clairement sacrifier encore une fois les économies les plus fragiles d'Europe au profit de ses habituelles obsessions financières.

Le refus de la vraie solidarité européenne

En réalité, le financement de l'accueil des réfugiés ne devrait poser aucun problème pour l'Union européenne. Il suffirait d'augmenter les moyens du budget européen. L'Allemagne, qui va dégager un excédent budgétaire de 12 milliards d'euros, en a largement les moyens, mais les taux pratiqués dans la zone euro - grâce à la politique de la BCE - devraient permettre aux autres pays de financer une telle augmentation. Plus efficace qu'un impôt sur l'essence, la mise en place d'obligations paneuropéennes pour financer un fonds de soutien aux réfugiés serait aussi un premier pas vers une vraie solidarité intra-européenne pour relever le défi. Là encore, l'appui de la BCE, qui peut racheter sur les marchés jusqu'à 12 % du montant de ses rachats pour des titres déjà mutualisés, pourrait être utile. L'institution de francfort pourrait, du reste, relever cette limite. Dès lors, une politique paneuropéenne d'investissement pour intégrer les réfugiés deviendrait possible. Mais Wolfgang Schäuble se garde bien de proposer une telle idée : son horreur de la dépense publique et sa détestation - aussi « grand européen » soit-il - de la mutualisation de la dette l'en empêchent. Il préfère donc, pour faire l'Europe et intégrer les réfugiés, le bâton de l'impôt à la carotte des « Eurobonds. » Cette préférence signerait l'échec de l'intégration des réfugiés.

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Vieille rancune

La proposition semble donc peu raisonnable. Mais sans doute ne faut-il y voir avant tout qu'un « cadeau empoisonné » du ministre des Finances à sa chancelière. Il convient de ne jamais oublier que Wolfgang Schäuble, qui ne sera jamais chancelier, a vu, en 2000, ses chances de le devenir un jour réduit à néant par la jeune Angela Merkel. Cette dernière avait, alors, profité de ses déboires dans une affaire de financement illégal de la CDU où le futur ministre des Finances était englué. Par la suite, Angela Merkel a toujours préféré garder Wolfgang Schäuble avec elle que contre elle. A l'occasion, comme dans l'affaire grecque, elle a pu l'utiliser comme épouvantail pour faire rentrer dans le rang ses adversaires. Mais les relations entre ces deux politiciens allemands n'ont jamais été au beau fixe.

Soutien limité à la chancelière

La crise des réfugiés a permis à Wolfgang Schäuble de prendre ses distances avec Angela Merkel. A l'automne, il avait comparé la politique de la chancelière à un skieur hors-piste provoquant une « avalanche. » Mot qu'il a d'ailleurs - et malgré la polémique - répété voici quelques jours. Sans jamais entrer directement en conflit avec la chancellerie, le ministre des Finances a su se rapprocher des milieux conservateurs de la CDU. Son interview à la SZ, ce samedi, est une nouvelle étape dans cette stratégie. Le ministre ne rompt pas avec sa chancelière, il l'a défend parfois, même, lorsqu'il affirme « soutenir avec toute ma conviction, ce que dit la chancelière : il faut résoudre le problème aux frontières extérieures de la zone Schengen. » Mais même ce soutien sent la critique de la politique d'accueil en Allemagne des réfugiés de la chancelière.

Critiques implicites à la chancelière

Pour le reste, Wolfgang Schäuble ne cesse de jeter des pierres dans le jardin d'Angela Merkel. Lorsque cette dernière tente de convaincre les pays d'Europe centrale d'accueillir des réfugiés, Wolfgang Schäuble, lui, demande de la « compréhension », et fait même l'éloge de Viktor Orbán, l'anti-Merkel par excellence, celui qui a élevé un mur à la frontière serbo-hongroise. Cet éloge n'est rien d'autre qu'un appel du pied aux franges les plus conservatrices de la droite allemande. En novembre, le premier ministre magyar avait été convié dans une réunion de la CSU en guise de défi à Angela Merkel.

Auparavant, dans cette interview, le ministre parlait de « limite de capacité » à l'accueil des réfugiés, en prenant bien soin de le distinguer de la « limite haute » réclamée par la CSU et la droite de la CDU et à laquelle se refuse Angela Merkel. Mais cette fine nuance lui permet en réalité de jouer sur les deux tableaux en se distinguant des uns et des autres. Enfin cette proposition de taxe sur l'essence est clairement un piège pour la chancelière. Trois semaines après les événements de Cologne, elle ne peut que renforcer le sentiment négatif vis-à-vis des réfugiés. Comme le souligne un observateur politique du mensuel Cicero, "la colère des automobilistes est l'option atomique du combat politique." Aussi les proches d'Angela Merkel ont-ils rapidement ce week-end démenti tout projet de ce genre. Mais il est désormais évident que la lutte entre la chancelière et son ministre est lancée.

Tactique prudente

En homme prudent, ce dernier préfère cependant ne pas sortir du bois et attaquer directement Angela Merkel. Il laisse donc les autres aller au combat. La CSU, par exemple, qui vient encore de lancer un énième ultimatum à Berlin. Ou encore à un tiers des députés de la CDU qui vient de signer une lettre ouverte pour se plaindre d'une situation qui échappe à l'Etat fédéral et pour demander une réaction. Mais son attitude, très clairement, affaiblit Angela Merkel. Sa manœuvre est simple : sans se départir de la solidarité gouvernementale, il laisse entendre qu'un glissement à droite de la politique du gouvernement est indispensable. Si Angela Merkel l'écoute, il deviendra incontournable pour s'attacher l'aile conservatrice de la CDU. S'il n'y parvient pas, il deviendra le recours des mécontents. Face au durcissement de l'opinion après Cologne, sa position en est renforcée.

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Le ministre des Finances est donc en embuscade. Les deux élections régionales du 13 mars en Rhénanie Palatinat et en Bade Wurtemberg seront déterminantes. Ce sont deux Länder à reconquérir pour la CDU. Si la poussée de la droite xénophobe AfD empêche une victoire nette de la CDU, ce que les sondages laissent entendre, les lions seront sans doute lâchés contre la chancelière et sa politique d'accueil au sein du parti. Et dans ce cas, le très populaire ministre des Finances pourrait apparaître comme un recours pour le centre-droit allemand. Il n'est pas certain que l'Europe, alors, en sorte gagnante.

Romaric Godin

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