Royaume-Uni : face au "hard Brexit" de May, le Labour s'ancre (très) à gauche

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Dans le programme du Labour, qui a fuité cette semaine dans la presse, on retrouve la renationalisation des chemins et de la poste, la suppression des contrats zéro heure et des hausses d'impôts pour les personnes gagnant plus de 80.000 livres (95.000 euros) par an.
Dans le programme du Labour, qui a fuité cette semaine dans la presse, on retrouve la renationalisation des chemins et de la poste, la suppression des contrats "zéro heure" et des hausses d'impôts pour les personnes gagnant plus de 80.000 livres (95.000 euros) par an. (Crédits : Reuters/Neil Hall)
Confronté à un parti conservateur qui a fait du Brexit l'enjeu central des élections anticipées du 8 juin prochain, les travaillistes misent tout sur des mesures économiques radicales, à en croire le programme du parti publié mardi. Sur les modalités de la sortie du pays de l'Union européenne, le Labour joue les équilibristes.

[Article publié le 12 mai et mis à jour le 16 mai avec la présentation officielle du programme]

"Strong and stable leadership." Depuis le 19 avril et l'annonce officielle de la tenue d'élections anticipées le 8 juin prochain, Theresa May le répète à l'envi, les Britanniques ont le choix: un "leadership fort et stable" avec les Tories (conservateurs) en vue des négociations avec l'Union européenne ou une coalition du chaos Labour-Lib Dems-Scottish National Party (SNP). En invoquant le Brexit comme raison principale pour la convocation du scrutin, la Première ministre s'est, de fait, approprié le sujet. Celle qui est déjà surnommée "the Brexit Prime Minister" depuis sa prise de fonction en juillet 2016, se pose en unique défenseuse d'un "vrai deal" de sortie nette de l'UE. Et les récents sondages lui donnent raison: pour 39% des électeurs britanniques, les conservateurs sont les plus à même de négocier la sortie du pays de l'UE, contre 13% pour les travaillistes.

Des résultats pour le moins logiques. Après avoir soutenu du bout des lèvres le Remain, sans réellement faire campagne, Jeremy Corbyn et les travaillistes ont, depuis le référendum, dit respecter le choix des électeurs britanniques. Un manque continu de clarté. Et un dilemme: désormais, comment satisfaire à la fois les quelque 65% d'électeurs du parti ayant voté pour le Remain et les 35% favorables à la sortie de l'UE ? Coincés entre le "hard Brexit" des conservateurs et la promesse des Lib Dems (centre) de maintenir le pays dans l'Union, les travaillistes ont opté pour un "soft Brexit", à en croire des fuites dans la presse la semaine dernière et le programme du parti (ci-dessous), publié mardi 16 mai.

Numéro d'équilibriste sur le Brexit

Une position qui peinera certainement à convaincre l'important vivier de 16,1 millions d'électeurs (48% du total) du Remain, ses propres partisans et, par dessus tout, l'Union européenne. Car si le parti promet de garantir les droits des citoyens européens résidant dans le pays- objectif numéro un des 27 -, il se fixe également comme ambition de conserver les avantages du marché commun et de l'union douanière. Tout en affirmant qu'il faudra mettre un terme à la libre circulation des personnes. Un numéro d'équilibriste auquel l'UE risque d'être très peu sensible. Tout d'abord car le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, le négociateur en chef français Michel Barnier et Angela Merkel ont déjà prévenu que les Britanniques ne pourraient pas choisir les avantages "à la carte". Ensuite, parce que de tels avantages accordés risqueraient de donner des idées à d'autres pays souhaitant quitter l'UE. Et enfin, car les quatre libertés de mouvement (des biens, des capitaux, des services et des personnes) sont indivisibles, comme le martèlent les 27 depuis des mois.

Lire aussi : Brexit: après la rencontre entre May et Juncker, chronique d'une escalade

Nationalisations en série

Conscients de leurs faiblesses et de leur manque de crédibilité sur la question, les travaillistes ont choisi de miser le reste de leur programme, d'inspiration keynésienne, sur des mesures ancrées à gauche. "Pour la majorité, pas pour les privilégiés" ("for the many, note the few"), clame le slogan de campagne. En dépit de la suppression par Tony Blair en 1995 de la Clause IV de la constitution du Labour, qui affirme l'attachement du parti aux nationalisations, on retrouve, parmi les mesures phares, le retour des chemins de fer, de la poste et d'une partie du secteur énergétique dans le giron de l'Etat. Des mesures radicales, soutenues par près de 60% des Britanniques, auxquelles s'ajoutent la suppression des contrats "zéro heure", en forte augmentation ces derniers mois, une hausse de 6 milliards de livres du budget du système de santé et la suppression pure et simple des frais de scolarité à l'université, qui peuvent actuellement atteindre 9.250 livres (10.900 euros) par an.

Lire aussi : Au Royaume-Uni, la privatisation des chemins de fer déraille

L'enjeu, pour des travaillistes distancés dans les sondages, et giflés aux élections locales, est désormais de convaincre les électeurs que ce programme ambitieux, qui rompt avec le recentrage du parti depuis 20 ans, est "finançable". Dès jeudi, au lendemain des fuites dans la presse, les ténors du parti se sont empressés d'affirmer que tout était déjà calculé et que les recettes proviendraient notamment de deux hausses d'impôts :  pour les personnes dont les revenus excèdent 80.000 livres (95.000 euros) par an, le taux passera de 40 à 45% tandis que l'impôt sur la société atteindra 26%, contre 20% actuellement. Pour rassurer les Britanniques, il en faudra davantage.

Et la tâche s'annonce compliquée. L'image d'un parti (trop) dépensier, largement amplifiée par la rhétorique des Tories, colle à la peau du Labour. Et c'est en partie à cause de cela que les travaillistes ont perdu les législatives de 2015. Constamment attaqué par les conservateurs sur la responsabilité du Labour dans l'état des finances et de la croissance du PIB après la crise de 2008, le chef du parti Ed Miliband a eu beaucoup de mal à faire entendre ses arguments, à savoir que les périodes de contraction de l'économie qu'a connu le pays au début des années 2010 étaient en grande partie dues aux politiques d'austérité mises en place par le gouvernement de David Cameron. Deux ans plus tard le constat est le même pour le Labour: seuls 31% des électeurs pensent que le parti a le programme le plus réaliste économiquement, contre 51% pour les conservateurs. Il reste désormais moins d'un mois aux travaillistes pour prouver le contraire.

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Commentaires
a écrit le 13/05/2017 à 19:24 :
Les anglais anglais avaient vraiment envie de partir de l'UE et s'ils ont voté pour l'ukip qui vient d'être éradiqué aux élections, c'était vraiment pour ce brexit et non par racisme dont nos médias de masse les ont lourdement affublé et le labour qui avait une carte à jouer en misant aussi sur cette sortie s'est tiré une balle dans le pied en favorisant plutôt le demain du coup il rame.

Encore une leçon adressée par les vrais gens à nos décideurs. Et une belle.
a écrit le 13/05/2017 à 9:37 :
Le Labour de Corbyn est navrant. Au lieu d'être offensif sur l'UE en s'engageant, en cas de victoire, sur un arrêt de la procédure de Brexit et un nouveau référendum, ce qui lui assurerait quasi automatiquement une base électorale de 40 à 45% (c'est à dire quasiment assez pour emporter les législatives) il préfère retourner à ses vieux errements.
a écrit le 13/05/2017 à 8:33 :
ils vont etre balayes
les britanniques n'ont pas envie de revenir au uk de 1975, mine par le chomage de masse, l'hyperinflation et la pauvrete galopante, meme si ca plait beaucoup aux ' pas liberaux pour deux sous', vu que la misere de masse est un des presupposes prescrits par lenine
Réponse de le 14/05/2017 à 10:07 :
Le gag, c'est que c'est pour faire redémarrer leur économie totalement encalminée que les britanniques se sont résolus (résignés ?) à adhérer au marché commun dans les années 70.

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