Histoire (s) de la (non) régulation bancaire (4/5) : la colère de la Banque d'Angleterre contre le lobby bancaire

 |   |  986  mots
Il est important que les banques ne ressentent pas le besoin, en sortant de réunion avec leur régulateur, d'appeler le 11, voire le 10 Downing Street, a jeté l'ex gouverneur de la Banque d'Angleterre, lors de son dernier discours devant la Commission du Trésor du Parlement britannique, le 25 juin. | Reuters
"Il est important que les banques ne ressentent pas le besoin, en sortant de réunion avec leur régulateur, d'appeler le 11, voire le 10 Downing Street", a jeté l'ex gouverneur de la Banque d'Angleterre, lors de son dernier discours devant la Commission du Trésor du Parlement britannique, le 25 juin. | Reuters (Crédits : Bloomberg)
Le 25 juin 2013, quelques jours avant son départ en retraite, Mervyn King, gouverneur de la Banque d'Angleterre, a dénoncé devant le Parlement les tentatives de pression dont il a récemment fait l'objet de la part de hauts responsables politiques agissant pour le compte du lobby bancaire.

Sir Mervyn King aurait pu rêver d'un départ en retraite plus paisible. Le 25 juin dernier, quelques jours avant qu'il ne cède la place à son successeur, Mark Carney, la moutarde est montée au nez du gouverneur de la Banque d'Angleterre (BOE), qui a accusé des politiques britanniques de tout premier rang de faire pression sur le régulateur bancaire, à la demande des banques, pour assouplir certains projets de réglementations.

"Il est important que les banques ne ressentent pas le besoin, en sortant des réunions avec les autorités de supervision, de se précipiter sur le téléphone pour appeler le 11, voire le 10 Downing Street [les adresses du chancelier de l'Echiquier, George Osborne, et du Premier ministre, David Cameron ; Ndlr], afin que ces derniers fassent pression sur le régulateur bancaire pour qu'il revienne sur certaines de ses décisions", a jeté Mervyn King, lors de son dernier discours devant la Commission du Trésor du Parlement britannique.

Tout en se gardant de divulguer des noms, Mervyn King a affirmé "qu'au moins une conversation avait eu lieu, à (sa) connaissance, entre une personnalité politique et un membre du conseil d'administration de la Prudential regulation authority (PRA, la nouvelle entité de la BOE en charge de la réglementation du secteur bancaire)."

Les banques britanniques n'ont pas apprécié les exigences de leur nouveau régulateur

Quelques jours plus tôt, le 20 juin, la BOE, chargée depuis le 1er avril de superviser le secteur bancaire via la PRA, avait estimé que les principales banques britanniques - Barclays, Co-operative Bank, Lloyds Banking Group, Nationwide et RBS (Royal Bank of Scotland) - devaient encore renforcer leurs fonds propres à hauteur de 13 milliards de livres, afin de respecter le nouveau ratio de levier défini par le Comité de Bâle.

Les banques britanniques, qui avaient déjà consenti un effort de 13 milliards de livres pour solidifier leurs bilans, dans le cadre de la future réglementation de Bâle III, n'ont guère apprécié cette exigence supplémentaire. Nationwide et Barclays, en particulier, n'ont pas fait mystère de leur irritation, la banque dirigée par Antony Jenkins affirmant que pareille exigence l'obligerait sans doute à réduire ses prêts aux ménages et aux entreprises, au moment précis où le gouvernement s'efforçait de donner un coup de fouet à l'économie britannique.

Pour George Osborne, les banques ont "le droit de faire entendre leur voix"

Les propos de Mervyn King ont suscité un tel tollé général au sein du Parlement qu'Andrew Tyrie, à la tête de la Commission du Trésor, a immédiatement demandé des comptes au Chancelier de l'Echiquier, le pressant de questions devant la Chambre des Communes, le 25 juin : "Nous assurez-vous que vous ne savez rien de ces actions de lobbying, que vous n'avez pas été personnellement impliqué dans ces tentatives de manipulation, et que vous allez enquêter sur ces pressions inacceptables, puis adresser vos conclusions au Parlement ?"

Le ministre des Finances n'a nullement promis d'enquêter, se contentant de répondre que "bien sûr, les tentatives de pression sont inacceptables", tout en estimant que les banques avaient "le droit de faire entendre leur voix."

Le régulateur veut des règles pour limiter le lobbying

Tel n'est pas l'avis d'Andrew Bailey, gouverneur adjoint de la BOE et patron de la PRA. Le lobbying des banquiers "déstabilise" les efforts de construction d'un système de régulation capable d'assurer la stabilité financière du pays, a-t-il estimé au lendemain du coup de colère de Mervyn King. Une allusion au prédécesseur de la PRA, la Financial Services Authority (FSA), dissoute en avril dernier en raison de son incapacité à avoir empêché la crise financière de 2008, laquelle avait conduit le Royaume-Uni à renflouer les banques RBS et Lloyds.

Loin de succomber aux tentatives d'intimidation des banques, Andrew Bailey a déclaré le 2 juillet, devant la Commission du Trésor du Parlement britannique, qu'il allait instaurer des règles empêchant les banquiers de faire pression sur les parlementaires pour tenter d'assouplir les décisions du régulateur bancaire.

Le lobby bancaire britannique a dépensé 92 millions de livres, en 2011

La bataille s'annonce rude, compte tenu des moyens du lobby bancaire britannique. En 2011, celui-ci avait dépensé 92 millions de livres pour tenter d'influencer régulateurs et personnalités politiques, d'après une enquête du Bureau of investigative journalism, une association indépendante à but non lucratif. Selon cette dernière, près de 130 organisations employant directement 800 personnes sont engagées dans des actions de lobbying pour le compte de l'industrie financière britannique.

Et, selon le site Internet efinancialnews.com, qui a analysé des enregistrements publics, au moins 135 réunions ont eu lieu entre des politiques et des dirigeants de banques en 2012. Selon le Daily Mail, qui se base sur les mêmes enregistrements de conversations rendus publics, George Osborne a rencontré les banquiers une cinquantaine de fois, au 11 Downing Street, de 2010 à 2012, au cours de 44 entretiens en "one to one" et de 4 réunions avec un petit groupe de hauts dirigeants de banques. Alors que celui qui était alors chargé de la régulation des banques, Lord Turner, président de feu la FSA, n'a eu droit qu'à quatre entretiens en tête à tête avec le ministre des Finances, au cours de ces deux années.

 

Lire aussi :

>>> Histoire(s) de la (non) régulation bancaire (1/5) : Sandy Weill, l'homme qui a défait le Glass-Steagall Act

>>> Histoire(s) de la (non) régulation bancaire (2/5) : Comment le lobby a neutralisé les lois "anti prêts-rapaces"

>>> Histoire(s) de la (non) régulation bancaire (3/5) : Comment les banques françaises ont détricoté la loi Moscovici

>>> Histoire(s) de la (non) régulation bancaire (5/5) : Goldman Sachs, ou comment contourner la règle Volcker

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :