L’Europe des paiements aspire à une solution unique face aux géants américains

 |   |  1014  mots
(Crédits : BCE)
Industriels, banques et régulateurs déplorent l’absence d’acteur paneuropéen du paiement et le poids des géants américains Visa et Mastercard, Google ou Facebook demain. Une marque unique pourrait émerger autour du système de paiement instantané. En attendant, l’harmonisation est en marche avec la directive sur les paiements (DSP2) notamment.

L'Europe des paiements est incomplète - tout comme l'Union bancaire, l'Union des marchés de capitaux, voire la construction de l'euro. C'est le constat dressé par tous les acteurs réunis ce mercredi 10 juillet au Forum international de la finance de Paris Europlace. Vingt ans après la création de l'euro, qui a constitué « un formidable changement », le paiement est devenu « un défi stratégique » pour l'Europe et un enjeu de souveraineté, à l'heure où Facebook veut lancer sa cryptomonnaie Libra, a souligné Marie-Anne Barbat Layani, la directrice générale de la Fédération bancaire française (FBF).

« Il faut une stratégie européenne des paiements de détail. Les solutions sont souvent domestiques aujourd'hui, le marché est très fragmenté » a relevé de son côté Ivan Odonnat, le directeur général adjoint de la stabilité financière et des opérations à la Banque de France.

L'arrivée de nouveaux entrants comme les Gafa « pourrait être disruptive pour le secteur bancaire européen. Ils pourraient capter une part de marché significative, ce qui ferait chuter la rentabilité des banques, affecterait le niveau de service et fragiliserait le secteur en Europe » a-t-il mis en garde. La veille, mardi 9 juillet, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, avait déjà évoqué la nécessité d'un sursaut européen.

« La triste réalité c'est que le marché européen des paiements est déjà dominé par des acteurs non européens [Visa et Mastercard notamment, ndlr]. De plus, le rôle croissant des entreprises digitales non européennes - qu'elles soient américaines ou chinoises - offrant des solutions de paiement doit être pris au sérieux » a déclaré François Villeroy de Galhau, également membre du conseil des gouverneurs de la BCE.

Alternatives locales aux Gafa

Les superviseurs risqueraient de perdre une partie de leur pouvoir de contrôle, le marché européen serait plus dépendant d'acteurs américains (PayPal, Apple Pay, etc) ou chinois (Alipay, WeChat Pay), ce qui poserait un risque en cas de tensions géopolitiques. Ils ne pourraient exercer de surveillance d'acteurs relevant d'autres juridictions, tandis que leurs homologues étrangers auraient accès à des données de paiement potentiellement sensibles, a estimé Ivan Odonnat lors de son allocution ce mercredi.

Le gouverneur avait appelé la veille « à la création de solutions de paiement paneuropéennes, capitalisant sur une marque commune et sur la réussite technique de l'infrastructure du service de règlement des paiements instantanés TARGET (Target Instant Payment Settlement - TIPS) géré par l'Eurosystème », c'est-à-dire la BCE et les banques centrales nationales. « Il ne nous reste plus beaucoup de temps » a mis en garde François Villeroy de Galhau.

Le directeur général de Paylib, solution de paiement en ligne et mobile développée et contrôlée par les banques françaises, Vincent Duval, a fait valoir que « Paylib est une vraie alternative européenne pour les citoyens français. En Espagne, il y a Bizum, en Suède Swish : il y a des alternatives locales aux Gafa. Nous devons coopérer pour construire un écosystème paneuropéen pour les paiements mobiles », sans aller jusqu'à soutenir une solution et marque communes.

« Il n'y a pas d'acteur paneuropéen du paiement et c'est dommage » a observé Alexandre Albarel le directeur de la stratégie du français Worldline (ex-filiale d'Atos), premier acquéreur monétique européen. « Nous sommes coincés entre les très grands acteurs mondiaux et les nouveaux géants de la tech. Une marque paneuropéenne est nécessaire » a-t-il estimé.

Un constat appuyé par Fabrice Denèle le directeur de la stratégie et des partenariats chez Natixis Payments (BPCE) : « les consommateurs ne demandent pas quelque chose de nouveau, tout marche parfaitement, mais il y a une forte demande du côté des commerçants, qui veulent en finir avec les barrières, les solutions et les standards locaux. Il nous faut une vraie marque européenne. »

« Beaucoup de travail a été réalisé au niveau européen, un cadre pour l'interopérabilité, l'infrastructure Tips pour le paiement instantané, la construction d'un service de consultation de données de proxy mobile [Sepa Proxy Lookup (SPL), le numéro de téléphone mobile se substituant à l'Iban pour faire un virement] » a insisté José Beltran, le directeur du développement commercial de la Stet, le leader européen de la compensation des paiements, dont le capital est détenu par cinq grandes banques françaises (BNP Paribas, BPCE, Crédit Agricole, Banque fédérative du Crédit Mutuel et Société Générale).

Harmonisation de la sécurité des paiements

L'harmonisation est d'ailleurs en marche, grâce à la directive européenne sur les paiements (DSP2). Le texte renforce la sécurité des paiements en ligne (plus de 30 euros), avec l'authentification forte des clients, à deux facteurs au moins entre un code ou mot de passe que l'on sait, un appareil que l'on possède, une donnée biométrique telle que l'empreinte digitale, la voix ou l'iris. La France en particulier doit renoncer au simple recours au code SMS à usage unique, qui s'est généralisé. La nouvelle réglementation européenne entre en vigueur à partir du 14 septembre 2019 mais un temps d'adaptation est prévu, notamment pour les e-commerçants, en coordination avec les autorités nationales.

Dans l'Hexagone, l'Observatoire de la sécurité des paiements de la Banque de France a dévoilé mardi un plan de migration en plusieurs étapes, en faisant basculer plus de la moitié des clients et des transactions d'ici à décembre 2020 et la totalité au plus tard mi-2022. Pour l'ensemble de l'Europe, l'Autorité bancaire européenne « publiera un calendrier révisé après l'été. Ce ne sera pas une question d'années, mais de mois pour vous mettre en conformité » a prévenu Dirk Haubrich, le responsable de l'unité déontologie, paiement et protection des consommateurs à l'ABE, lors d'une allocution au forum de Paris Europlace ce mercredi.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 11/07/2019 à 17:27 :
Il est clairement impossible de faire facilement l'Europe des paiements en 23 langues. Autant le faire dans toutes les langues du monde, cela ne coûtera pas plus cher.
La France a un champion international, Ingenico, qui n'est même pas cité dans l'article. Comme d'habitude, les parlements européens brouillent les cartes en édictant des normes locales favorisant les acteurs locaux. Payer son trajet à Londres se fait sans contact avec Visa ou Master card en montant dans l'autobus. Il y a bien la place pour une Eurocard mais le nombre de cartes universelles ne va pas s'étendre à l'infini, pas plus que les portes cartes des usagers.
a écrit le 11/07/2019 à 14:31 :
Ben au lieu de neutraliser leurs milliards dans les paradis fiscaux qu'ils investissent mais ne sont ils pas devenus trop aliénés nos financiers européens pour être en capacité de penser ?
a écrit le 11/07/2019 à 10:10 :
Paylib est accessible à tout le monde sans être dans l'une des banques à l'initiative du système ?
C'est reconnu partout, chez tout commerçant, et hors France ? Lors d'un prochain achat web, je regarde si en déroulant les moyens de paiement on trouve Paylib. :-)
En juin, en Suède, ma carte Mastercard Gold Fortu** a été refusée deux fois en caisse, en insistant (enlevée, remise) ça a marché la première mais trois essais (direct et sans contact) ont échoué, ai payé en liquide mes courses (toujours retirer du liquide à un DAB, ça peut dépanner, pour payer un bac par ex (30Kr, 3€)). Problème de communications bancaires internationales ? Le lendemain ça allait bien. Il faut penser à jeûner un soir si les moyens modernes de paiement font "grève".
Quand tout va être dématérialisé, ça promet ! En Finlande (2010 et avant), CB Visa française refusée, il faut mettre des billets d'euros dans l'automate, pas pratique, pas de rendu de monnaie ni de billets.
a écrit le 11/07/2019 à 9:57 :
On pourrait également exiger des pays qui souhaitent commercer avec la zone euro que les échanges soient libellés en euros et non en dollars.

Ce qui aurait l'avantage de nous mettre à l'abri de l'inacceptable extra territorialité américaine.

Après tout, n'oublions pas que l'UE est le premier marché mondial.
a écrit le 11/07/2019 à 8:43 :
je serait prêt a prendre une €urocard si j'ai les même conditions !

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :