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Entreprises & FinanceBanques / Finance

Le marché des fonds indiciels durables va exploser grâce aux Millennials selon BlackRock

Photo de Delphine Cuny

Propos recueillis par Delphine Cuny

Publié le 23 octobre 2018 à 05:05 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:23

Composite, Philipp Hildebrand, Brian Deese, BlackRock, Investissement Durable,

Composite, Philipp Hildebrand, Brian Deese, BlackRock, Investissement Durable, Philipp Hildebrand, vice-président de BlackRock Brian Deese, responsable de l'Investissement Durable chez BlackRock

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Plus grand actionnaire au monde, le leader de la gestion d’actifs BlackRock accélère dans l’investissement durable en lançant une série de nouveaux fonds répliquant les indices boursiers (trackers ou ETF) respectant les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). La société américaine, spécialiste de la gestion passive, veut démocratiser auprès du grand public ces instruments qui restent l’apanage des institutionnels et prouver qu’on ne doit pas sacrifier la rentabilité financière pour...

Il est « le plus grand actionnaire au monde », avec des parts significatives dans les plus importantes entreprises cotées en Bourse de la planète : le géant américain BlackRock, leader mondial de la gestion d'actifs avec plus de 6.400 milliards de dollars d'encours, veut passer la vitesse supérieure en matière d'investissement durable. La société de gestion new-yorkaise a recruté l'ex-conseiller climat d'Obama, Brian Deese, chargé de démontrer par les données qu'un investissement respectant les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) est rentable et n'affecte pas la performance financière à long terme, au contraire.

Philipp Hildebrand, vice-président de BlackRock et ancien gouverneur de la Banque centrale suisse, et Brian Deese, le responsable de l'investissement durable, nous confient les raisons de cette initiative « hautement stratégique » et le potentiel de cette nouvelle classe d'actifs qui devrait plus que décupler dans la décennie à venir.

LA TRIBUNE - La lutte contre le réchauffement climatique n'est clairement plus en haut de l'agenda des États-Unis. Pourquoi pousser les feux sur l'investissement durable ?

PHILIPP HILDEBRAND - Il y a indéniablement un sentiment d'urgence différent d'une région à l'autre. En Europe, il y a un énorme intérêt pour l'investissement durable, stimulé par la régulation, par des normes sociétales et des évolutions démographiques. Dans la décennie à venir, nous allons assister à un transfert de valeur massif, inédit, de 24.000 milliards de dollars vers les Millennials, qui veulent consommer et investir d'une manière totalement différente de leurs aînés.

Nous avons recruté il y a un an Brian Deese, qui était le conseiller de Barack Obama à la Maison Blanche pour les questions de climat. Il s'est occupé de toutes les négociations de l'Accord de Paris. Au moment où nous accélérons nos efforts dans l'investissement durable, il était très important d'avoir à nos côtés quelqu'un qui nous apporte toute sa crédibilité. C'est une initiative hautement stratégique pour BlackRock.

BRIAN DEESE - Mon équipe, le département d'investissement durable de BlackRock, a notamment pour mission de produire de la recherche et des données sur les relations entre les facteurs liés au développement durable et la performance financière. Nous allons monter un centre d'excellence avec toute notre expertise en la matière. Nous supervisons la conception des produits d'investissement durable que nous proposons à nos clients en fonction de leurs préférences. Nous travaillons aussi avec les équipes d'investissement pour les aider à intégrer les considérations durables, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), dans leurs processus d'investissement.

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Retrouvez le lexique de la finance durable : Qu'est-ce qu'un green bond ?

En quoi consiste un investissement durable selon vous ?

B. Deese - Nous voulons donner au plus grand nombre de clients possible, pas seulement aux investisseurs les plus sophistiqués, les institutionnels, mais aussi aux particuliers, différentes options pour investir durablement en fonction de leurs préférences. Il y a deux grandes catégories : il y a d'abord l'orientation consistant à éviter, à limiter l'exposition à certains secteurs ou entreprises, c'est ce que nous permettons avec nos nouveaux fonds indiciels (ETF ou "trackers") respectant les critères ESG, qui excluent par exemple le charbon thermique, les armes nucléaires ou le tabac.

Il y a l'autre versant qui privilégie l'élan vers le progrès, qui consiste à aligner le capital sur des avancées positives. Nous voyons des investisseurs qui s'étaient intéressés à cet univers à travers certaines exclusions et qui regardent de plus en plus la dimension de l'impact positif. Si l'on prend l'exemple du changement climatique, il s'agit de ne pas regarder uniquement les risques négatifs pour certains secteurs, comme l'industrie pétrolière, mais aussi de tirer parti des importantes opportunités créées par la transition vers une économie bas carbone. Nous allons voir de plus en plus de capitaux affluer dans cette direction, dans cette stratégie d'investissement soutenant les avancées vers un monde plus durable.

P. Hildebrand - Nous sommes convaincus que le marché des fonds indiciels ESG va croître très fortement dans la décennie à venir, grâce à la demande continue des institutionnels et l'intérêt croissant des  investisseurs particuliers. Il est clair que la prochaine génération d'investisseurs veut agir différemment. Nous allons voir un vrai basculement en termes de préférences d'investissement.  Il y a cinq ans, il était impossible de se constituer ses portefeuilles d'épargne retraite en produits d'investissement durable.

Nous projetons que ce marché des fonds indiciels ESG va passer de 25 milliards à plus de 400 milliards de dollars d'actifs d'ici à 2028. Leur part dans l'ensemble du marché des fonds indiciels devrait passer de 3% aujourd'hui à 21% des actifs dans dix ans.

Pratiquez-vous les exclusions de secteurs ou d'entreprises ?

P. Hildebrand - Nous gérons l'argent de nos clients, puisque nous n'investissons pas en compte propre, nous n'engageons pas notre bilan : nous leur fournissons des instruments et la possibilité de choisir. Si un investisseur ne veut pas de filtre dans son portefeuille, c'est son choix.  Notre nouvelle gamme de fonds indiciels ESG intègre des filtres, mais il y a d'autres produits qui n'en ont pas.

Nous considérons qu'il n'y a pas de compromis à faire entre la valeur et les valeurs. Nous ne pensons pas que les investisseurs doivent renoncer à la performance financière pour faire quelque chose de bien dans le monde.

Nous avons la forte conviction que l'investissement durable a du sens du point de vue de l'investisseur. Cela rejoint les réflexions de notre Pdg, Larry Fink, sur le « long-termisme » : il y a de plus en plus de preuves qu'à long terme, dans une vision ajustée des risques, l'investissement durable donne de meilleurs rendements.

Quelle est la part de vos clients qui investissent déjà durablement ?

B. Deese - Plus de 50 milliards de dollars sont sous gestion sur notre plateforme d'investissement durable. Si on élargit aux produits qui proposent des sortes de filtres négatifs, ce sont 450 milliards de dollars d'actifs qui sont gérés dans cette perspective. Nous pensons que le potentiel de croissance réside surtout dans l'investissement durable positif, à mesure que nous avons de plus en plus de données démontrant la corrélation entre la performance et l'impact positif.

P. Hildebrand - Cela dépend des segments de clientèle et des régions. En Europe, quand il s'agit d'un client de la sphère publique, fonds souverain ou institution étatique, il est vain de concourir pour un mandat si vous n'êtes pas en mesure de répondre aux critères durables. C'est le cas plus généralement des institutionnels européens. Aux Etats-Unis, la situation est plus compliquée, il y a notamment des règles en matière d'investissement du Ministère du Travail pour les régimes de retraite et l'accent mis sur la performance reste plus important qu'en Europe. C'est la raison pour laquelle il est absolument crucial d'avoir davantage de données prouvant qu'il n'y a pas de perte de performance lorsque l'on intègre des facteurs de responsabilité d'entreprise. C'est cela qui permettra de changer la donne.

J'observe qu'en Europe aussi la performance et le rendement sont très importants, en particulier dans un environnement de taux d'intérêt bas.

Entre l'environnement, le social et la gouvernance, n'est-ce pas le critère social qui a été le moins pris en considération, à l'inverse de la gouvernance ?

P. Hildebrand - Logiquement, une entreprise bien gouvernée produira de meilleurs résultats. C'est là que nous disposons des données les plus nombreuses pour affirmer les vertus de l'ESG, sur la bonne gouvernance. En matière d'environnement et de climat, il est devenu de plus en plus évident que, en prenant en compte les risques, les résultats sont meilleurs. Il est vrai que le domaine social est probablement celui dans lequel nous avons le moins d'éléments tangibles démontrant que les résultats sont au rendez-vous. Cela constitue une source de motivation supplémentaire pour nous.

B. Deese - Je constate que la séparation entre le social et la gouvernance devient moins pertinente. Par exemple, on parle beaucoup de diversité, il y a de nombreux éléments pointant une meilleure performance, sans que ce soit entièrement clair. Or un certain nombre de signaux tenant plutôt à la gouvernance, la composition de la direction, du conseil, les critères de rémunération, etc, peuvent montrer si une entreprise est organisée pour encourager la diversité, de façon plus frappante que des statistiques sur la rémunération des femmes. La même chose s'observe sur les questions de climat : on peut voir l'engagement d'une entreprise à la façon dont elle a organisé sa gouvernance sur la mesure des risques climatiques. Ces questions sont de plus en plus liées.

L'urgence climatique n'impose-t-elle pas d'aller plus loin que les échanges avec les conseils d'administration, mais de voter contre certaines résolutions, publiquement en assemblée générale des actionnaires ?

P. Hildebrand - Nous sommes convaincus que la meilleure façon de progresser est de se placer dans un processus permanent d'engagement avec les entreprises. Nous avons mené cette année plus de 2.000 « engagements » avec les entreprises dont nous sommes actionnaires, c'est-à-dire que nous discutons en amont, avant le vote. Il faut aussi garder en tête que nous sommes actionnaires de nombreuses entreprises que nous ne pouvons pas vendre, parce qu'elles font partie des indices que nous répliquons, toutes celles qui font partie de certains produits de gestion passive [les ETF].

Notre fondateur et Pdg Larry Fink dit toujours : « Nous possédons [des parts] d'entreprises que nous n'apprécions peut-être pas, mais nous les avons en portefeuille parce que nos clients veulent un produit qui réplique l'indice ». Par définition, nous sommes des actionnaires de long terme, tant que ces entreprises figurent dans les indices. Plus nous aurons de preuves scientifiques attestant des risques liés au climat pour certaines activités et pour l'investissement de long terme, plus nous prendrons la parole publiquement pour inciter ces entreprises à bouger.

Il y a un parallèle évident avec la crise financière, que j'ai vécu en tant que banquier central [à la Banque nationale suisse]. De grandes banques d'investissement affichaient des rendements sur capitaux de 25%, mais avec un très fort levier, jusqu'à ce que cela explose. Si on ne regarde pas sous le capot, les bilans, afin de bien évaluer les risques, cela peut mener à un véritable désastre, pour l'entreprise et la société toute entière.

De même, nous ne pouvons ignorer les risques climatiques ou nous allons en payer le prix et il sera très élevé.En tant que plus grand actionnaire au monde, il est de notre responsabilité de regarder ces questions de la durabilité des rendements et des profits, et non de simplement chercher à les maximiser cette année ou la suivante.Après une décennie terrible, qui lui a fait perdre la confiance du peuple, la finance a l'opportunité d'être enfin un catalyseur de changement positif avec l'investissement durable, en particulier dans le domaine du climat. La finance pourra ainsi peut-être enfin se racheter des dégâts qu'elle a causés pendant la crise financière.

Du moins c'est ce que j'espère, je suis peut-être trop optimiste. La finance a le pouvoir de faire évoluer les comportements.

B. Deese - Les quantités de capitaux nécessaires pour contenir l'élévation de la moyenne de la température de la planète définis dans les objectifs de l'Accord de Paris [pas plus de 2°C d'ici à 2100, ndlr] dépassent largement les moyens à la disposition du secteur public. La meilleure façon d'avoir un impact est de mobiliser de grandes masses de capitaux privés. La seule façon de le faire est de démontrer que le rendement sera meilleur à long terme. Il y a longtemps eu la perception chez les investisseurs qu'ils devaient sacrifier une partie du rendement en intégrant des critères de développement durable.

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P. Hildebrand - C'est la raison pour laquelle, depuis plus de vingt ans, aucun produit ni aucune stratégie d'investissement durable, ESG, n'a réussi à sortir d'un marché de niche. L'approche a toujours été : « faites-le parce que vous êtes un bon citoyen ». Nous commençons maintenant à avoir les données qui prouvent qu'il n'y a pas de perte de rendement. Cela change radicalement les termes du débat.

Propos recueillis par Delphine Cuny

Propos recueillis par Delphine Cuny

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