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La France va-t-elle se lancer, elle aussi, dans une stratégie spatiale offensive ? (3/3)

Photo de Michel Cabirol

Michel Cabirol

Publié le 28 novembre 2018 à 05:56 - Mis à jour le 18 janvier 2019 à 14:58

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La France, nation leader en matière de spatial militaire, a déjà investi dans de nombreuses technologiques de pointe mais il lui manque encore beaucoup pour mieux se protéger et... dissuader de se faire attaquer. Emmanuel Macron a entre ses mains un changement de doctrine : la France restera-t-elle défensive ou bien deviendra-t-elle une nation offensive dans l'espace à l'image de ce qu'elle a déjà fait dans la cyber?

Dans le domaine spatial, la France a découvert au fil de la montée en puissance de l'arsenalisation de l'espace, des trous dans la raquette. Et de très sérieux. Aujourd'hui elle ne sait pas assurer à 100% l'intégrité physique de ses satellites, y compris de leurs segments sol contre des attaques de nature cyber, de brouillage, de renseignement (espionnage) ou, encore moins, de nature cinétique. Elle est également relativement démunie dans l'observation de l'orbite géostationnaire. Mieux se défendre suppose une meilleure connaissance de la situation spatiale, puis une aptitude à réagir si la sécurité des satellites est menacée.

Ce n'est pas le cas de la France, qui reste pourtant l'une des nations leader dans le domaine spatial dans le monde derrière le trio composé par les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Ces trois Etats puissances se livrent depuis plusieurs années une compétition stratégique et militaire dans ce domaine, qui reste d'ailleurs un espace finalement peu régulé. La France ne devrait donc pas trop parier sur une régulation de l'espace. Car il semble vraisemblable qu'il n'y aura pas à court et moyen termes au niveau international de négociations pour disposer de règles de sécurité collective. Il s'agit donc pour la France d'apporter rapidement des réponses (voies et moyens) afin de sécuriser au mieux les opérations spatiales militaires.

La France joue en défense

Jusqu'ici la France n'a pas souhaité changer de doctrine et n'en a d'ailleurs pas encore l'intention. "La France ne veut pas d'une arsenalisation de l'espace, a ainsi expliqué en octobre à l'Assemblée nationale le chef d'état-major des armées (CEMA), le général François Lecointre. (...) Je n'imagine pas que l'on équipe des satellites de manière à pouvoir en détruire d'autres". Un tabou façonné par des années de volonté - finalement vaine - de sanctuariser l'espace. Cette stratégie se heurte aujourd'hui à la dure réalité de l'arsenalisation de l'espace.

Et pourtant la France sait faire, et plus précisément l'ONERA. En 1992, le centre de recherche du ministère des Armées a réussi un essai d'éblouissement par un laser ionique sur un satellite Spot en fin de vie. La France dispose déjà également de nombreuses compétences dans les armes à effet dirigé (laser pour aveugler, micro-onde pour brouiller). Faut-il rappeler enfin que la France a su faire évoluer ces dernières années sa doctrine dans le domaine cyber, un espace où elle ne s'interdit plus d'être offensive...La revue stratégique appelait d'ailleurs à « un renforcement substantiel à la fois des moyens défensifs et offensifs de la France ».

Paradoxalement, le milieu spatial revêt de plus en plus une importance cruciale pour l'ensemble des capacités militaires françaises, notamment en termes de renseignement et de communications. "Les évolutions attendues dans les prochaines décennies vont faire que l'armée de l'air, qui est aujourd'hui une armée d'aéronefs pilotés, va de plus en plus devenir une armée de pilotes de drones", a ainsi averti le général François Lecointre. Et en même temps, l'espace est devenu un champ de vulnérabilité croissante pour les moyens de commandement et de surveillance. "Des menaces peuvent peser sur ces moyens essentiels à la conduite de nos opérations", a confirmé le CEMA. Pour sa part, le chef d'état-major de l'armée de l'air, le général Philippe Lavigne observe "une contestation croissante des espaces aériens et spatiaux, et une généralisation de ce que j'appellerais le déni d'accès".

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En outre, la plupart des experts estiment inéluctable des affrontements dans l'espace, a rappelé le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) dans son ouvrage  "Chocs du futur". D'autant que les progrès de technique de rendez-vous dans l'espace, les capacités de la robotique et la propulsion électrique permettent de réparer, de ravitailler en carburant, voire de désorbiter des engins spatiaux. Sous couvert d'objectifs civils, les Etats peuvent ouvertement financer des armes potentiellement antisatellites. Des armes beaucoup plus difficiles à détecter, à suivre et à contrer que des satellites espions. Et comme la meilleure défense reste l'attaque : le fait de posséder ces technologies offensives peut dissuader l'assaillant, qui s'attendra à une riposte beaucoup plus dure que son attaque. C'est, semble-t-il, la stratégie que les Etats-Unis ont adoptée ces dernières années. Washington ne s'interdit pas en outre d'effectuer des frappes préventives dans l'espace.

La France va-t-elle continuer à jouer seulement le catenaccio ?

"Je ne pense pas que nous ayons l'intention de baisser la garde, a expliqué le CEMA. Nous maintiendrons notre avance". Soit. Que va faire la France dans un cadre budgétaire contraint ? "Nous prévoyons d'accentuer les moyens d'identifier des agressions potentielles ou des attaques conduites contre nos satellites, notamment en dotant les satellites Syracuse de caméras permettant d'identifier des objets à proximité", a précisé le général Lecointre. Le chef d'état-major des armées imagine déplacer les satellites pour les protéger ou installer "à l'intérieur des dispositifs de sûreté interdisant une interception des communications". Un peu court pour vraiment dissuader les Etats puissances ou les états voyous disposant de capacités spatiales.

Face à l'accroissement des risques et des menaces, le renforcement continu de la protection et de la résilience des nouveaux moyens spatiaux et des systèmes les utilisant s'impose ainsi pour la France. Les futurs satellites de télécoms Syracuse 4 sont beaucoup plus sécurisés. "Ces satellites, qui constituent un système clé, sont extrêmement durcis contre les menaces", a confirmé en décembre 2017 à l'Assemblée nationale l'ancien commandant interarmées de l'espace, le général Jean-Pascal Breton. Il estimait par ailleurs que les systèmes français, "grâce au cryptage, sont particulièrement bien protégés contre les agressions des hackers et autres". Ne faut-il pas que la France soit plus réactive en préparant des satellites siamois en cas d'attaque de façon à les lancer rapidement. Car un catenaccio a toujours in fine une faille.

D'ailleurs le président du CNES Jean-Yves Le Gall a rappelé en avril à l'Assemblée nationale qu'on "ne sait pas se protéger d'un satellite étranger qui viendrait fureter à proximité des nôtres. Certes on peut se durcir : protection contre les tirs laser, mesures de cyber sécurité, etc", a-t-il expliqué. Et de noter également que la France "ne sait pas faire des satellites furtifs". Le CNES réfléchit sur ces sujets avec et sous la responsabilité du ministère des Armées. Mais pourquoi ne pas imaginer d'ores et déjà des satellites dotés d'intelligence artificielle capables de se reconfigurer après avoir été endommagés par une attaque ?

Une meilleure surveillance de l'espace mais...

Le groupe de travail mis en place par le ministère des Armées a pour objet d'aller plus loin dans les capacités de surveillance de l'espace afin de répondre à la demande du président de la République du 13 juillet dernier en faveur d'une politique militaire spatiale plus ambitieuse. C'est l'une des clés de voûte de la stratégie française : la capacité à détecter sur toutes les orbites et à attribuer un éventuel acte suspect, inamical ou agressif dans l'espace constitue une condition essentielle de la protection des satellites français. Notamment sur l'orbite géostationnaire. Seuls les Américains devraient mettre en service en 2019 un programme radar pouvant surveiller cette orbite (Space Fence). Aussi, la pertinence de ces systèmes pour surveiller les orbites basse (jusqu'à 1.000 km d'altitude pour le système GRAVES) moyenne et géostationnaire (télescopes, via le réseau Tarot du CNRS, GEOTracker d'ArianeGroup ) fait partie de l'équation pour mieux surveiller l'espace et gagner en autonomie stratégique.

"L'urgence est la connaissance, la première priorité doit donc être donnée aux moyens de surveillance de l'espace : acquisition de la capacité de surveillance de l'orbite géostationnaire, d'abord puis modernisation de nos capacités de surveillance des orbites basses", a expliquéJean-Daniel Testé, ancien Commandant Interarmées de l'Espace dans une opinion publiée par La Tribune.

Plusieurs pays européens disposent de capacités, dont l'Allemagne, l'Italie, la Grande-Bretagne. Des coopérations existent dans ce domaine. La France va certainement en proposer afin de réduire la facture pour le budget des armées. Enfin, le ministère étudie également les moyens en vue d'atténuer les risques associés à la dépendance à l'espace exo-atmosphérique des armées, ainsi que les mesures permettant de limiter cette même dépendance pour les opérations.

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Mais de tels systèmes sans moyen de réaction restent limités. Ainsi, Washington et Pékin se sont dotés de programmes d'équipements offensifs. Le programme Shenlong n'est pas sans rappeler le X 37B américain, qui évolue en orbite basse (moins de 1.000 km). Mis en service en 2010, le X 37B, doté d'une soute et agile, est capable de placer une petite charge utile en orbite et d'inspecter, voire de récupérer des satellites. La France va-t-elle lancer un X 37B à la française ? Fin 2017, la réflexion était en cours. Et si l'innovation était clairement la clé des succès futurs de la France : armes à effet dirigé, intelligence artificielle à bord des satellites, développement de radar basse fréquence longue portée pour la surveillance de l'espace (Thales), miniaturisation des charges utiles des satellites d'observation (Thales et Airbus), imagerie hyper spectrale (ONERA), ballons stratosphériques (Thales)... A Emmanuel Macron de choisir et d'y mettre enfin les moyens.

Michel Cabirol

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