Souveraineté technologique : les huit défis de la France (9/11)

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La France a décidé de moderniser sa dissuasion nucléaire dans le cadre de la loi de programmation militaire (LPM) et de consacrer un effort budgétaire significatif d'environ 25 milliards d'euros sur la période 2019-2023.
La France a décidé de moderniser sa dissuasion nucléaire dans le cadre de la loi de programmation militaire (LPM) et de consacrer un effort budgétaire significatif d'environ 25 milliards d'euros sur la période 2019-2023. (Crédits : ministère des Armées)
Dans la course à la maîtrise des technologies de rupture, la France n'a pas décroché mais l'effort budgétaire sera colossal pour qu'elle conserve encore une certaine autonomie de décision.

Financièrement, la France va-t-elle pouvoir suivre le train d'enfer que génèrent les ruptures technologiques, dont certaines émergent déjà et bouillonnent (intelligence artificielle, missiles hypervéloces, armes à effet dirigé...) tandis que d'autres balbutient encore (physique quantique, neurosciences...) ? Quelles seront les compétences maîtrisées par la base industrielle et technologique de défense française (BITD) à l'aube de ces ruptures technologiques ? Et que sera le champ de bataille 4.0 (robots, nanotechnologies...) ?

Dans cette course à la maîtrise des technologies de rupture, la France n'a pas décroché - loin s'en faut - mais l'effort budgétaire sera colossal pour qu'elle conserve encore une certaine autonomie de décision, donc sa souveraineté déjà fortement ébranlée. Car derrière les États-Unis et la Chine, qui se disputent le leadership mondial, et, à un degré moindre, la Russie, elle fait partie d'un deuxième peloton de pays (Grande-Bretagne, Allemagne...) qui poursuivent leurs investissements dans ces nouvelles technologies. La France investit donc dans l'innovation de rupture pour préserver une supériorité opérationnelle.

1/ Le nucléaire, une arme à moderniser d'urgence

Mais avant de maîtriser ces nouvelles technologies, la France ne doit pas oublier de conserver des technologies acquises depuis des décennies comme la dissuasion nucléaire, qui lui ont procuré un poids diplomatique dans l'arène internationale. Elle sera d'ici peu, avec le Brexit, le seul pays membre de l'Union européenne à posséder cette arme. Sur la dissuasion, les deux grandes tendances dans les neuf pays dotés de l'arme nucléaire sont l'affirmation de postures opaques et la modernisation des arsenaux nucléaires pour casser les défenses antimissiles et anti-aériennes de plus en plus performantes (hypervélocité).

La France a décidé elle aussi de moderniser sa dissuasion nucléaire dans le cadre de la loi de programmation militaire (LPM) et de consacrer un effort budgétaire significatif d'environ 25 milliards d'euros sur la période 2019-2023. La composante aéroportée pourrait à partir de 2035 mettre en œuvre un missile hypersonique emporté par un avion de combat, un porteur lourd ou un drone furtif.

2/ Les redoutables missiles hypervéloces

Le développement de vecteurs hypervéloces va conférer une avance militaire considérable à un club restreint d'États détenteurs. Des armements hypersoniques capables d'évoluer à des vitesses supérieures ou égales à Mach 5. Ce serait déjà le cas de la Russie, qui a annoncé fin décembre avoir mis en service son premier régiment de missiles hypersoniques Avangard, capables de porter aussi bien des charges conventionnelles que nucléaires à une vitesse incroyable de Mach 20, selon l'agence Tass.

Outre la Russie, quatre pays disposent de programmes connus de recherche et de développement d'armements hypersoniques : les États-Unis (Conventional Prompt Global Strike), la Chine, l'Inde et la France (missile air-sol nucléaire ASN4G). En Europe, la France, en grande partie grâce à l'Office national d'études et de recherches aérospatiales (Onera), garde une avance technologique dans le domaine de l'hypervélocité. Sous la maîtrise d'œuvre d'Ariane Group, un démonstrateur de planeur hypersonique devrait voler d'ici à fin 2021. Souveraineté technologique : les sept défis de la France DOSSIER 15

3/ L'intelligence artificielle, la nouvelle bosse des maths françaises

"Celui qui maîtrisera l'intelligence artificielle (IA) dominera le monde", a déclaré le président russe, Vladimir Poutine. Les grandes puissances militaires (États-Unis, Chine, Russie) travaillent déjà à l'intégration d'unités robotisées armées alors que les plus grands experts ne sont pour le moment pas capables d'expliquer l'IA dite de "boîte noire" ni encore moins de la certifier. L'immaturité des techniques de l'IA ne fait vraiment pas peur à ces puissances, notamment aux Américains. La France n'est pas en retard, selon les experts. Car l'IA s'appuie sur les mathématiques appliquées et l'informatique, deux domaines de recherche où la France est reconnue par son excellente école de mathématiques et ses organismes de recherche et universités.

En mars 2018, à la suite du rapport du mathématicien et député Cédric Villani, Emmanuel Macron a présenté son programme destiné à faire de la France un des leaders mondiaux de l'intelligence artificielle. Avec des atouts mais aussi des vulnérabilités (aucun géant du numérique), la France reste bel et bien dans la course. C'est ce que résume très bien le ministre de l'Economie Bruno Le Maire : "l'intelligence artificielle est un très vaste sujet, qui fait appel à des moyens considérables. Nous avons, certes, des atouts en la matière, mais ceux-ci sont disputés par les grands acteurs".

4/ La physique quantique, mère de toutes les ruptures technologiques?

"Ce sujet peut tout révolutionner, il s'agit d'une véritable rupture. Il est donc impératif de s'y intéresser, d'autant plus que la France dispose d'excellentes filières en mathématiques et en physique", estime dans une interview accordée à La Tribune le patron de l'Agence de l'innovation de défense, Emmanuel Chiva. Les principaux enjeux de l'ordinateur quantique pour la France sont de trois ordres, a résumé le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale : un enjeu de souveraineté, résidant dans le maintien de la capacité à protéger correctement les informations sensibles ; un enjeu technologique, avec la possibilité de capitaliser sur une longue tradition d'excellence scientifique française et européenne, afin de se positionner à la pointe de ce nouveau domaine ; un enjeu économique, avec la dynamisation du tissu industriel français et européen sur ces sujets.

L'ordinateur quantique fournirait une capacité de calcul dont le potentiel pourrait utilement être exploité par les travaux de simulation, par exemple à des fins d'anticipation et de compréhension de phénomènes naturels et biologiques. Les domaines de la physique nucléaire, de la météorologie et de la biomédecine seraient en particulier concernés. Tout comme les services de renseignement pour gérer les énormes flux de données interceptées.

5/ La cybersécurité, l'arme asymétrique

Après avoir pris du retard dans la maîtrise du cyberespace, la France a, semble-t-il, largement rattrapé son retard. Ses capacités d'action et de protection sont "de très bon niveau", a assuré en juin dernier devant le Sénat le chef d'état-major des Armées, le général François Lecointre. Et ce ne sont pas que des mots, comme le montre la victoire lors de l'exercice international Locked Shields en 2019, un exercice majeur de cyberdéfense organisé par l'Otan et réunissant plus de 30 nations. L'arme cyber participe à l'autonomie stratégique de la France, donc à sa souveraineté. La France, qui a fait évoluer sa doctrine, est capable de lancer des cyber-attaques soit en appui d'une opération conventionnelle, soit pour neutraliser un adversaire.

6/ Vers des armes à énergie dirigée

L'apparition d'armes à énergie dirigée pourrait bien être l'amorce de la prochaine révolution militaire. Une arme capable de propager sur une cible, à la vitesse de la lumière, un faisceau d'ondes électromagnétiques (laser ou microondes), le cas échéant avec une grande directivité (arme laser). Une "munition" très low cost au-delà de son développement : selon l'US Navy, le coût d'un tir est de l'ordre de l'euro, alors que celui d'un missile anti-aérien par exemple est de l'ordre du million d'euros. La Chine et les États-Unis sont les pays les plus en pointe dans ce domaine. La France, qui poursuit ses travaux dans ce domaine, semble un peu plus en retrait que sur les sujets précédents.

Pour autant, elle n'est pas du tout démunie. L'entreprise CILAS, qui réalise les amplificateurs laser du Laser Mégajoule (LMJ), est l'un des réels atouts de la France. "C'est CILAS qui est amené à faire des lasers de puissance pour notre défense spatiale", explique-t-on à La Tribune. Cette PME, filiale d'ArianeGroup et d'Areva, travaille sur le développement d'un laser depuis le sol ou d'un laser embarqué sur des capacités spatiales pour neutraliser les capacités ennemies si nécessaire.

7/ Les neurosciences, de la S.F à la réalité...

Le défi est de parvenir à "l'homme augmenté", capable de dépasser ses limites biologiques grâce à l'amélioration artificielle de ses capacités. La France se classe au troisième rang européen, derrière le Royaume-Uni et l'Allemagne, et au septième rang mondial pour la recherche en neurosciences, sciences cognitives, neurologie, psychiatrie et organes des sens. Ce qui intéresse fortement la défense. Le ministère des Armées a lancé en mars 2018 le projet Man Machine Teaming (MMT), qui explore la possibilité de développer un système aérien cognitif. Ainsi Dassault Aviation et Thales s'intéressent notamment à la façon dont les pilotes pourront communiquer avec une intelligence artificielle dans le cockpit du futur (interface homme-machine). Ce programme est important pour le Scaf (système de combat aérien du futur).

8/ Les nanotechnologies, indispensables à la souveraineté

Sans nanotechnologie, point de salut pour la souveraineté de la France, qui détient deux acteurs clés sur son sol, STMicroelectronics, premier fabricant européen de semi-conducteurs, et Soitec. La sécurité d'approvisionnement des composants reste et restera indispensable afin de créer une filière industrielle de confiance pour la conception et la réalisation des composants électroniques. C'est pour cela que la France a lancé le plan Nano 2022 pour conserver la maîtrise de certaines technologies clé, et pour maintenir en Europe et en France des acteurs stratégiques, comme STMicroelectronics et Soitec pour certaines applications comme l'intelligence artificielle embarquée notamment. Sur les nanotechnologies, la France investit 800 millions d'euros sur la table et l'Europe 100 millions. "La dépendance ne peut pas être un problème traité isolément par la défense, mais doit intégrer tous les acteurs industriels, et être envisagée à l'échelle européenne", a estimé la ministre des Armées, Florence Parly.

En matière de nanotechnologies, STMicroelectronics, située près de Grenoble, est parmi les meilleures entreprises mondiales du secteur et fournit ses composants à tous les grands acteurs du numérique. "Dans ce domaine, qui combine étroitement le logiciel et le physique - au point que l'on parle de systèmes cyberphysiques, nous pensons être en mesure de faire émerger des champions sur ce marché naissant, notamment sur la partie matérielle de cette industrie, alors que nous aurons des difficultés à rivaliser en matière d'intelligence artificielle pure", a assuré en juin devant la commission d'enquête du Sénat le directeur général des entreprises, commissaire à l'information stratégique et à la sécurité économique, Thomas Courbe.

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Commentaires
a écrit le 15/01/2020 à 22:08 :
Pour être une puissance technologique, il ne faut pas être un poids lourd industriel, contrairement à la pensée productiviste du clergé républicain, mais une puissance financière!



Ce qui veut dire une défiscalisation massive de tous les secteurs technologiques pour au minimum s'aligner sur le Nasdaq et Wall street!



Malheureusement les énarques planificateurs aiment les banquiers keynésiens et pas la finance et c'est Black Rock qui possède Alladin!



Pour le reste, il manque l'essentiel...



Lanceurs réutilisables, Hélium-3, réacteurs à fusion, communications lasers, robots miniers, exploitation des nodules polymétalliques et sous-marins nucléaires ravitailleurs énergétiques des robots des grands fonds.



La Lune et les Abysses, c'est le même combat!

Enfin, Blockchain et Crypto-Franc sur un marché ouvert 24/24 et 7/7 grâce à nos territoires ultramarins pour financer le tout!



5500 milliards de dollars échangés au quotidien sur le marché des devises, dont 10% de produits dérivés, quel part de Marché récupérerait la France avec une fiscalité de seulement 1% sur les plus-values des dérivés?



C'est la finance américaine qui a permis l'émergence des Gafa, c'est la mise en concurrence et non la planification qui fait leur succès!



Nous, nous avons une république soviétique dirigée par des X-crise...



Ensuite, quand on à l'argent, on a l'US Navy!
a écrit le 15/01/2020 à 11:43 :
Pour celà, je suis moyennement inquiet. L'industrie de défense, on sait faire et les énarques et autres charognards s'intéressent assez peu au secteur à la différence d'autres actifs comme la santé, l'agriculture ...
a écrit le 15/01/2020 à 10:38 :
Les effets d'annonce des Russes et Chinois. Faut pas prendre des vessies pour des lanternes. La réalité des prétendues nouvelles technologies de ces pays laisse à désirer quand on sait, qu'en dehors du détournement d'argent ou de la conservation du pouvoir despotique, le leitmotiv est "à peu près". C'est certainement plus proche de ce que font les Iraniens ou les Turcs que des USA ou de la France.
Réponse de le 15/01/2020 à 20:54 :
Prendre les Chinois ou les Russes pour des arriérés est une colossale erreur. Les Chinois montrent une progression technologique impressionnante si on veut bien se donner la peine de suivre leurs progrès, quant aux Russes ils ont une certain nombre de premières à leur actif qui parlent pour eux. Les Allemands partagaient votre point de vue avant de prendre le T34 dans les gencives, quant aux américains les MiG15 en Corée leurs ont laissé quelques souvenirs....Quant aux SNA et SNLE Russes ils ne font pas rire grand monde dans les milieux autorisés.

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