Agroalimentaire : qui sont les "cancres" et les "bons élèves" de la nutrition ?

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Inge Kauer dirige l'Access to Nutrition Index Foundation.
Inge Kauer dirige l'Access to Nutrition Index Foundation. (Crédits : DR)
Qui produit moins gras, moins sucré, moins salé? Qui propose le meilleur étiquetage, le marketing le moins agressif? Qui va plus loin que ses obligations légales, partout dans le monde? Qui se montre le plus transparent? L’ONG Access to Nutrition propose ses réponses, en attribuant bons et mauvais points aux géants de l’agroalimentaire. Interview avec sa directrice exécutive.

Une poignée de multinationales nourrissent l'humanité. Cette place leur impose au moins une responsabilité: celle d'améliorer l'accès à une alimentation saine, partout dans le monde. Surout à une époque où "une personne sur trois" dans le monde est soit en surpoids soit mal-nourrie. Tel est, en substance, le message d'une ONG néerlandaise, Access to Nutrition, qui publie ce jeudi son deuxième "Indice d'accès à la nutrition", réalisé avec le cabinet d'audit spécialisé Sustainalitics. Il en ressort qu'elles ont encore d'énormes efforts à faire. A commencer par jouer le jeu de la transparence sur leurs pratiques. (Voir classement en bas de page)

Trois ans après une première mouture, les 22 plus grosses entreprises mondiale de l'agroalimentaire y sont "classées" en fonction de critères tels que la conception des produits, l'accessibilité des produits (prix, modes de distribution), le marketing "responsable", l'étiquetage, ou encore l'influence sur les choix de consommation. Un volet spécial concerne la nutrition infantile et la lutte contre le dénigrement systématique de l'allaitement que se permettraient certains des producteurs de lait infantile.

Le rapport qui en est tiré sert d'outil pour des fonds d'investissement ayant signé la charte de cette association financée notamment par la Fondation Gates. Inge Kauer, directrice exécutive de l'association, détaille quelques-un de ses principaux enseignements.

LA TRIBUNE - Unilever, Nestlé et Danone sont classés en tête du classement. Pourtant, certaines pratiques sont parfois controversées: Nestlé a, par exemple, fait l'objet d'une plainte car il aurait toléré le travail forcé chez des fournisseurs en Thaïlande. Dans ces conditions, pourquoi figurent-ils sur votre podium?

INGE KAUER - Il existe d'autres études prenant en compte les aspects sociaux ou environnementaux. Là où le nôtre diffère de celui d'Oxfam, par exemple, c'est que nous nous sommes concentrés sur la nutrition. Dans notre palmarès, Unilever est en effet numéro un, de même que Nestlé et Danone figurent dans le Top 3, comme en 2013. Ils en font plus que les autres pour intégrer les problématiques de nutrition au cœur de leur stratégie. Ils sont aussi plus innovants.

Par exemple, Unilever a développé un outil qui vise à mesurer les qualités nutritionnelles des produits. Il compte ainsi modifier la composition de 60% de ses produits d'ici à 2020. Ce groupe a aussi lancé un programme de microdistribution en Inde qui fait participer les femmes, Danone a mis en place un programme similaire au Bangladesh. Attention, nous ne disons pas qu'ils sont parfaits! Même avec une note de 8,4 dans la catégorie produits pour Unilever, il y a encore des progrès à faire! Notre but est d'appeler à l'action.

Comment les points négatifs sont-ils pris en compte?

Dans le rapport, nous détaillons tous les points forts et points faibles. Nous mettons l'accent sur ce qui devrait être amélioré: des étiquetages plus responsables, des portions plus petites, dans le cas de l'alimentation infantile, ne pas dénigrer l'allaitement, une application globale des politiques et pas seulement dans certains pays plutôt que d'autres.

Les entreprises qui n'ont pas les mêmes politiques partout, sont-elles celles qui s'attachent essentiellement à respecter les réglementations locales?

C'est en effet un facteur explicatif. Certaines multinationales respectent des législations locales pas toujours aussi strictes d'un endroit à l'autre. En outre, il arrive que, sur leur marché d'origine, elles soient pressées d'en faire plus par l'opinion publique. Mais leurs consommateurs n'expriment pas toujours les mêmes exigences dans d'autres pays.

Danone était numéro un dans votre précédent classement. Désormais, il est troisième: est-ce parce que la méthode a changé, ou bien la stratégie de ce groupe en matière de nutrition a-t-elle regressé?

Nous avons été plus exigeants et nous avons donc posé plus de questions, mais nous pouvons quand même tirer des conclusions générales et trouver des éléments de comparaison. Danone est descendu dans le classement parce qu'il se trouvait dans un moment de transition stratégique au moment de l'enquête. il n'avait pas encore publié "Stratégie pour 2020". En ce qui concerne la conception des produits en particulier, cela a eu un impact sur son score.

Sur les 22 groupes mentionnés, cinq obtiennent zéro ou des notes très faibles, notamment parce qu'elles ont refusé de donner des informations (il s'agit de Lactalis, Kraft Foods, Heinz ainsi que les chinois Tingyi et Wahaha). Que signifie leur présence dans ce classement?
Nous pensons que ces entreprises peuvent avoir un impact immense sur l'accès à la nutrition dans le monde. Nous comptons sur elles pour s'investir. Nous avons également pris en compte des données publiques, lorsqu'elles étaient disponibles, afin de réaliser nos évaluations. Bien sûr, les entreprises qui nous ont donné plus d'informations ont pu être évaluées bien plus en profondeur. Parmi elles, plusieurs font réaliser des audits externes. Il s'agit d'un indicateur clé pour mesurer leur degré d'implication dans l'amélioration de l'accès à une nutrition saine.

Votre enquête repose en grande partie sur ces données publiques ou celles que les entreprises ont bien voulu transmettre. Pourquoi ne pas avoir également intégré d'autres sources plus indépendantes, comme par exemple des tests sur les produits?

Pour ce rapport international, nous nous sommes concentrés sur les stratégies et les politiques des entreprises plus que sur les produits en eux-mêmes. Nous avons par exemple pris en compte leurs objectifs de réduction des taux de sucre, de sel ou de graisse, et d'augmentation de produits 'bons pour la santé' comme les légumes dans la composition de leurs produits. Pour évaluer l'application réelle de ces politiques, nous avons lancé après 2013 des projets pilotes en Inde, en Afrique du Sud et au Mexique. Nous envisageons de recommencer en Inde. Mais, pour 22 entreprises de cette taille, la faisabilité d'une telle vérification, pour l'instant, reste impossible pour nous.

Votre indice est également censé servir aux investisseurs. De quelle manière?

Je ne sais pas si certains ont modifié la composition de leur portefeuille en fonction de ces notes. Mais il sert d'abord à mettre en lumière des opportunités économiques. Ensuite, nos arguments peuvent être utilisés lors des rencontres avec des représentants de ces groupes, ou pour formuler des recommandations. Il a surtout un impact comme outil de comparaison entre les groupes.

Mais si ce classement est "récupéré" comme un instrument de communication par les mieux notés, ne risque-t-il pas de manquer son objectif?

Peut-être certains voudront-ils en effet s'attribuer des mérites. Mais, à la fin, il faut quand même noter que 6,4 sur 10 comme meilleure note, ce n'est pas terrible! Nous reconnaissons les progrès, mais il y a encore de nombreux points faibles. Ce qui est très clair, c'est que, depuis 2013, les choses ont bougé bien trop lentement et nous tenons à ce que cet aspect de l'histoire soit également mis en lumière et surtout pris en compte par les groupes pour qu'ils s'engagent vraiment. Le sujet est beaucoup trop grave pour ne pas prendre les questions nutritionnelles au sérieux.

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Le classement final "Access to nutrition index"

Classement Access to nutrition index

Erratum: il a été indiqué par erreur dans une précédente version de cette article que Danone avait été mis en cause dans le cadre d'une de l'enquête de l'Autorité de la concurrence sur le cartel du yaourt. Cette enquête concernait d'autres groupes distribués sous leur nom propre ou comme fournisseurs de MDD.

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a écrit le 14/01/2016 à 14:54 :
"Nous mettons l'accent sur ce qui devrait être amélioré: des étiquetages plus responsables, des portions plus petites, dans le cas de l'alimentation infantile, ne pas dénigrer l'allaitement, une application globale des politiques et pas seulement dans certains pays plutôt que d'autres." Ok : donc, hormis l'allaitement maternel, c'est de la vaste blague. Ils sont donc achetés, comme partout. Kapitale planèt insaïde.
a écrit le 14/01/2016 à 14:31 :
"Ce qui est très clair, c'est que, depuis 2013, les choses ont bougé bien trop lentement et nous tenons à ce que cet aspect de l'histoire soit également mis en lumière et surtout pris en compte par les groupes pour qu'ils s'engagent vraiment"

Merci pour ce témoignage dans lequel on apprend beaucoup. On peut en effet particulièrement déplorer la fin des contrôles d'États concernant les multinationales, voir pire, la dissimulation volontaire de leurs méfaits au profit d'organismes privés qui sont soient compromis avec les institutions qu'ils doivent contrôler, la grande majorité des cas, soient non écoutés parce que n'ayant aucune possibilité de sanction se reposant donc sur le seul bon vouloir des industriels et de l'importance que donnent ceux-ci aux classements d'ONG inconnues publiquement.

Mais l'europe ne veut plus de fonctionnaires et encore moins de contrôleurs car tout ce petit monde, milieu d'affaires et politiciens vit ensemble depuis bien trop de générations pour être capable de contraintes les uns envers les autres, tout ces arrangements qui au final desservent puissamment les intérêts financiers du consommateur et dans ce cas là bien plus importants, les enjeux liés directement à sa santé.

Difficile de ne pas croire en la bonne volonté et en la sincérité de madame KAUER ce qui est du coup encore plus désespérant parce que l'on constate que si ces évaluations n'ont aucune répercussion sur le grand public les industriels s'en moquent complètement. Or ce qui rend ces évaluations populaires ou non ce sont les médias de masse qui bien souvent, 7 milliardaires en france possèdent la quasi totalité des médias, n'en parlent jamais.

L'économie agonise de cette mainmise de quelques uns, en pourcentage de la population, sur l'économie mondiale, ce qui est logique, ce qui l'est beaucoup moins logique par contre c'est que personne n'en parle et tout le monde (experts, spécialistes et autres intervenants maisons régulièrement invités sur les plateaux télé et radios) regardent notre société moribonde tout en continuant de prôner des "solutions" que nous dispensons depuis des dizaines d'années alors que ces dernières ne font qu'un peu plus nous enfoncer.

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