Alimentation : les prix payés aux industriels vont augmenter d'au moins 3% en 2022

Les négociations tendues entre les acteurs de la filière alimentaire devraient déboucher sur une hausse - au minimum - de l'ordre de 3%, selon le gouvernement. Reste à connaître la position définitive de tous les distributeurs. Et la flambée des prix, déjà à l’œuvre depuis plusieurs mois, pourrait se renforcer avec la guerre en Ukraine.

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(Crédits : Reuters)

C'est un jeu de poker-menteur, souvent douloureux, qui se déroule chaque année entre les différents acteurs de la filière alimentation. Les négociations commerciales, qui se tiennent annuellement jusqu'à début mars, ont vocation à fixer les prix payés aux fournisseurs de marques nationales. Et l'équilibre de ces négociations commerciales est délicat : il doit permettre aux paysans de vivre de leur travail, aux industriels de continuer à produire et investir, le tout sans malmener le budget des ménages.

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Hier, 80% des accords attendus entre les enseignes ont été signés. Et l'information à retenir, c'est que pour la première fois en huit ans, les tarifs des produits alimentaires payés aux industriels vont augmenter: de l'ordre de 3% en France en 2022, une première depuis 2014 sous l'effet de l'inflation, a indiqué le gouvernement mercredi. Des blocages subsistent toutefois au niveau de deux grands distributeurs, que le gouvernement n'a pas souhaité nommer.

La hausse exacte n'est pas encore connue, mais le ministère de l'Agriculture confirme qu'elle sera de l'ordre de 3% après huit ans de déflation (0,1% en 2021, 0,3% en 2020), avec des différences en fonction des filières.

Tensions sur les prix renforcée par l'invasion russe en Ukraine

Cette annonce intervient alors que l'ombre de la guerre en Ukraine a plané sur la fin des négociations. Alors que celles-ci été une nouvelle fois tendues, plusieurs observateurs estimaient que ce conflit pouvait redessiner les rapports de force. "Dans une situation où le commerce international est bloqué, arrêter un contrat avec un fournisseur au motif que l'on n'a pas su conclure un accord signifie prendre le risque de ne plus en trouver un autre", explique-t-il, en soulignant que "les producteurs français retrouvent ainsi du poids dans la filière". Difficile en effet pour les distributeurs de ne pas accepter les revendications des producteurs, et donc de se retrouver sans fournisseurs et produits à mettre en rayon.

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Mais au-delà de la conjoncture belliqueuse, une autre donnée planait déjà sur ces négociations : la forte inflation, qui a fait croître les coûts de production des industriels de 6 à 8%. Des contraintes haussières des tarifs des fournisseurs difficilement acceptées par les grands distributeurs, habitués plutôt à négocier en déflation au nom de la défense du pouvoir d'achat des Français.

L'accélération de l'inflation sur 2021 (+1,6%), va encore s'aggraver suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie, qui a fait s'envoler en l'espace d'une semaine les cours mondiaux des céréales et oléagineux à des niveaux historiquement élevés, les deux pays représentant à eux 30% du commerce mondial du blé.

L'Ania demandait 6% de hausse des prix

Pour répercuter l'inflation qui pèse sur les matières premières agricoles et les coûts industriels (énergie, emballages, transport), la principale organisation de l'agroalimentaire, l'Ania, avait réclamé une hausse des prix de vente d'environ 6%.

Dans ce contexte, le Président de la République Emmanuel Macron, lors de l'inauguration du Salon de l'agriculture, samedi, a parlé "souveraineté alimentaire" et "plan de résilience" aux agriculteurs et professionnels de l'agroalimentaire. "Cette guerre durera" et "il faut nous y préparer", a prévenu samedi dernier, avec gravité, le Président, à la fin d'une prise de parole d'une petite demi-heure. "Ce que nous sommes en train de vivre ne sera pas sans conséquences sur le monde agricole et les filières qui sont les vôtres." Il avait évoqué des conséquences "sur l'augmentation des coûts de l'énergie, (...) l'alimentation du bétail, son coût, peut-être même la capacité à fournir".

Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie jeudi, les cours de certaines matières agricoles s'envolent. Les deux pays sont en effet de gros exportateurs de céréales et d'oléagineux : ils assurent notamment à eux seuls 30% du commerce mondial de blé. "Il y a des dépendances très fortes sur le tournesol, les céréales, des dépendances sur l'énergie..., a souligné Jean-Philippe André, qui soutient que la hausse de ces matières premières "serait répercutée dans les prix".

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Jean-Philippe André, président de l'Ania, a indiqué mercredi sur BFM Business qu'il anticipait "un deuxième choc de hausse de coûts" et que la hausse de ces matières premières "sera répercutée dans les prix". "Inévitablement, on va être impactés comme les autres pays européens par la crise ukrainienne", a-t-il insisté.

Emmanuel Macron l'a rappelé hier dans son allocution télévisée : Il a estimé que le pays devait "accepter de payer le prix de la paix, de la liberté, de la démocratie" en "investissant davantage pour moins dépendre des autres continents", et notamment dans l'agriculture.

Un effet positif de la loi Egalim 2 estime le gouvernement

Il faut noter également que ces négociations commerciales de la filière alimentaire était pour le premier fois tenues sous l'égide d'un nouveau cadre en vigueur : la loi Egalim 2. Celle-ci interdit désormais de négocier la partie des coûts imputables aux matières premières agricoles. Des contraintes haussières des tarifs des fournisseurs difficilement acceptées par les grands distributeurs, habitués plutôt à négocier en déflation au nom de la défense du pouvoir d'achat des Français.

Le ministère de l'Agriculture a salué un "effet Egalim 2" sur ces négociations, en référence au texte de loi adapté de justesse fin 2021 pour rétribuer correctement les producteurs face aux hausses des coûts agricoles, et corriger ainsi le manque d'efficacité de la loi Egalim 1. "Sans Egalim 2, ce serait un désastre au moment où on se parle", avait estimé mardi le ministre de l'Agriculture Julien Denormandie.

Le médiateur des relations commerciales agricoles a pour sa part été saisi d'une soixantaine de dossiers d'entreprises n'étant pas parvenues à un accord, un nombre un peu plus élevé que l'an passé. En cas de rupture de contrat avec un fournisseur, "j'invite les directeurs généraux des enseignes de la grande distribution à faire connaître leur position sur les prix à appliquer en 2022", indique-t-il à l'AFP. Il craint en effet que les enseignes maintiennent les mêmes prix qu'en 2021 pendant une période de préavis qui peut durer jusqu'à 12 mois, une attitude "déloyale" par rapport à celles qui ont signé des accords.

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