Grande distribution : la guerre en Ukraine s'invite dans les négociations sur les prix avec les producteurs

En accroissant les coûts de production et la fragilité du secteur agroalimentaire français, la guerre engagée par la Russie renforce leurs demandes vis-à-vis des distributeurs, avec qui des conventions générales de ventes doivent être conclues avant le 1er mars. Dans un contexte difficile pour le commerce international, elle renforce aussi le poids des producteurs français, espèrent les agriculteurs.
Giulietta Gamberini

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Pour les consommateurs, cela impliquera inévitablement des hausses de prix, reconnaissent les acteurs du secteur.
Pour les consommateurs, cela impliquera inévitablement des hausses de prix, reconnaissent les acteurs du secteur. (Crédits : Pixabay / CC)

Depuis le début du conflit, les agriculteurs français ne cessent de le répéter: la guerre engagée par la Russie en Ukraine représente un grand danger pour le secteur agricole, notamment pour certaines filières déjà fragiles. Mais elle pourrait avoir le mérite de sortir de l'impasse les négociations commerciales entre les grands distributeurs et leurs fournisseurs de marques nationales, qui selon la loi doivent aboutir à la signature de conventions générales de ventes avant le 1er mars, sous peine d'amende. C'est du moins ce qu'espère la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (Fnsea):

"Les répercussions de la guerre sur l'économie française et mondiale ont modifié les équilibres et les rapports de force", analyse Yannick Fialip, président de la commission Economie du principal syndicat agricole français, tout en reconnaissant l'existence encore de très nombreuses incertitudes.

Elles pourraient notamment fragiliser les distributeurs, jusqu'à présent en position de force dans ces négociations annuelles:

"Dans une situation où le commerce international est bloqué, arrêter un contrat avec un fournisseur au motif que l'on n'a pas su conclure un accord signifie prendre le risque de ne plus en trouver un autre", explique-t-il, en soulignant que "les producteurs français retrouvent ainsi du poids dans la filière".

Une menace pour "l'activité et la pérennité" de la chaîne alimentaire

Toujours tendues, les négociations commerciales annuelles sur les produits de marques nationales ont été cette année particulièrement difficiles à cause du concours de deux facteurs: la forte inflation, qui a fait croître les coûts de production des industriels de 6 à 8%, et l'entrée en vigueur de la loi Egalim 2, qui interdit désormais de négocier la partie de ces coûts imputables aux matières premières agricoles. Des contraintes haussières des tarifs des fournisseurs difficilement acceptées par les grands distributeurs, habitués plutôt à négocier en déflation au nom de la défense du pouvoir d'achat des Français.

Lire: Prix alimentaires : négociations explosives entre la grande distribution et les fournisseurs

Or, si la guerre en Ukraine va sans doute peser sur les dépenses des ménages à cause de l'augmentation des prix de l'énergie, elle vient aussi encore accroître les coûts supportés par les producteurs de matières premières agricoles et leurs transformateurs, qui évoquent désormais l'existence d'une "menace" pesant sur "la continuité des activités agricoles et alimentaires".

"Les importantes pertes de marges engendrées par une situation d'inflation historique menacent l'activité et la pérennité de notre chaîne alimentaire", écrit dans un communiqué La Coopération Agricole, qui représente les entreprises coopératives agricoles.

Aux distributeurs, elles ne demandent ainsi plus désormais seulement des hausses, mais aussi  "que les modalités des clauses de révision, en termes de temporalité et de seuils, permettent une véritable adaptation à la volatilité des cours des marchés".

L'exécutif, qui depuis le début des négociations défend l'application de la loi Egalim, accroît lui aussi la pression sur les industriels. Samedi, à l'ouverture du Salon de l'Agriculture, c'est le Président de la République lui-même qui s'en est chargé :

"Les négociations doivent aller à leur terme dans les meilleures conditions et j'appelle tout le monde à la responsabilité", a déclaré Emmanuel Macron, en annonçant à la même occasion la préparation d'un "plan de résilience" visant à "sécuriser" au maximum les acteurs de l'alimentation dans ces temps difficiles.

"La pression continuera à être mise sur les transformateurs et les distributeurs, et jusqu'à la dernière minute nous ne lâcherons rien".

Un bilan encore contrasté

A quelques heures de la date butoir, tout bilan est toutefois encore difficile à établir. De nombreux acteurs concernés préfèrent ne pas communiquer sur le pourcentage de contrats signés, afin de ne pas préjuger des évolutions de dernière minute. Chez Lidl, où seulement 10% des références sont des produits de marques nationales, on évoque toutefois 99% de contrats signés, et des difficultés seulement avec les multinationales "ne jouant pas le jeu de la transparence". Chez Lactalis, on fait état de "quelques accords" conclus, d'évolutions "d'heure en heure", et d'un certain optimisme sur le respect de l'échéance. Le 23 février, selon le gouvernement, seules 30% des conventions générales de vente des grands groupes industriels avaient été signées, alors que le taux de signatures des PME était de 75%.

Lire: Négociations des prix dans la grande distribution : sans accords le 1er mars, l'Etat sanctionnera

Le bilan reste aussi contrasté quant aux hausses obtenues.

"La grande majorité des contrats des fabricants PME ont été signés en déflation", affirme la Fédération des entreprises et entrepreneurs de France (Feef), pour qui cela implique "une baisse importante de la marge brute des PME françaises, et donc de leur rentabilité, au détriment des investissements, des innovations et de l'emploi local".

La Fnsea constate en revanche de hausses inédites "de 5 à 15% accordées aux industriels, qui doivent désormais être répercutées sur les producteurs".

En réalité, plusieurs jours voire plusieurs semaines seront encore nécessaires avant de disposer d'un chiffre exact. Et il faudra attendre les résultats de l'observatoire du médiateur des relations commerciales agricoles, prévu en avril, pour savoir si la tendance déflationniste des tarifs des fournisseurs a été cassée, a expliqué le ministère de l'Agriculture à La Tribune. Un véritable bilan de la répartition de la valeur ajoutée entre les maillons de la chaîne alimentaire ne sera en outre possible que lorsque l'Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM), rattaché à France Agrimer, publiera son rapport incluant le compte des entreprises de 2022, en 2023. Quant aux sanctions promises par le gouvernement en cas de non-respect du délai et de pratiques illégales, elles prendront du temps aussi, a reconnu le ministère de l'Agriculture, qui n'exclut toutefois pas de nommer rapidement et publiquement les mauvais élèves.

Une "révolution de la construction du prix"

Mais dans l'attente, quelques enseignements peuvent déjà être tirés de ces négociations 2021, estiment les acteurs concernés. Les bons résultats obtenus par les agriculteurs devront notamment être entérinés dans les négociations autour des marques de distributeurs (MDD), qui se tiennent de gré à gré tout au long de l'année, et qui profiteront également de davantage de recul par rapport à Egalim 2, souligne la Fnsea.

"Nous continuerons de garder la pression", met en garde Yannick Fialip, qui croit néanmoins assister à une "révolution de la construction du prix", à la "mise en place d'une nouvelle relation" avec les distributeurs.

D'autant plus qu'Egalim 2 semble aussi contribuer à un autre mouvement que la Fnsea appelle de ses vœux : un changement de culture chez les producteurs impliquant une plus grande proximité avec les consommateurs et une participation à la construction des prix.

"Cela redonne du sens au métier d'agriculteur", se réjouit le président de la commission Economie.

Des avancées qui pour être complètes demanderaient toutefois une loi Egalim 3, imposant aux distributeurs l'ensemble des coûts de production des industriels, estime la Feef.

Pour les consommateurs, cela impliquera inévitablement des hausses de prix, reconnaît la Fnsea qui, à marges constantes des distributeurs, estime à 10 euros par mois par ménage celles découlant des hausses accordées aux industriels. L'inflation, "premier sujet" d'inquiétude du groupe, "aura forcément des répercussions pour les consommateurs", admet aussi Lactalis.

Mais cela aussi participe de la "révolution":

"On ne peut plus miser que sur les prix bas", estime Yannick Fialip.

Lactalis, comme nombre d'autres industriels de l'agroalimentaire, met d'ailleurs en avant de nouveaux produits gourmands ou plus sains pour convaincre les consommateurs à payer des prix plus élevés. Et pour rendre cette revalorisation de l'alimentation accessible aux populations les plus précaires, le gouvernement mise sur un autre instrument, les chèques alimentaires, dont le modèle ne fait toutefois pas encore consensus.

Lire: Alimentation durable pour tous : les chèques alimentaires sont-ils la solution ?

Giulietta Gamberini

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Commentaire 1
à écrit le 28/02/2022 à 19:13
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La guerre est donc une bonne nouvelle pour la FNSEA, c'est étrange mais je ne suis pas étonné.

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