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Villes et nourriture: un lien aussi banal qu'invisible

Photo de Giulietta Gamberini

Giulietta Gamberini

Publié le 19 juin 2016 à 07:00 - Mis à jour le 10 novembre 2016 à 16:53

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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[ ENTRETIEN ] Comment nourrir les villes? Dans son dernier livre, "Ville affamée" ("Hungry City"), best-seller aux Etats-Unis et au Royaume-Uni en 2008, l'urbaniste Carolyn Steel explore la question et ses multiples implications aux plans des transports, de l'énergie, de l'habitat, mais aussi sous les angles historique et sociologique. Dans un contexte d'urbanisation croissante et de changement climatique de plus en plus préoccupant, le sujet est d'une actualité brûlante.

La ville du futur sera digitale, intelligente, verte, durable... prédisent certains. Une chose est sûre: habitée par des humains, elle a toujours été, est encore, et ne cessera d'être une entité à nourrir. Une évidence souvent oubliée et dont une architecte britannique, Carolyn Steel, explore toutes les implications dans son dernier livre, Ville affamée. Sorti au Royaume-Uni et aux Etats-Unis en 2008, l'ouvrage, dont le titre original est Hungry City, y a été un best-seller. Les éditions Rue de l'Echiquier viennent tout juste d'en publier la traduction française, confiantes dans le fait que, dans un contexte d'urbanisation croissante et de changement climatique de plus en plus préoccupant, le sujet reste d'une actualité brûlante. La Tribune a rencontré cette passionnée d'urbanisme et de nourriture pour qui la ville doit être pensée non plus "comme entité autonome et isolée, mais comme entité organique liée au monde naturel par son appétit", et qui réfléchit à ces liens depuis quelque vingt ans.

LA TRIBUNE - Dans votre livre, vous abordez un thème aussi apparemment banal qu'inédit. Pourquoi?

CAROLYN STEEL - La relation entre nourriture et ville est évidente, comme l'est la question: comment nourrir les villes, qui doivent s'alimenter? Sous ce prisme, la nourriture est un angle d'analyse particulièrement puissant puisqu'il touche à tous les aspects de la ville: transports, énergie, habitat... Pourtant, on a fini par ne plus voir cet élément incontournable de la cité. Aujourd'hui, nous ne côtoyons plus la campagne productrice sans laquelle nous ne pourrions vivre. Les marchés disparaissent là où les gens ne cuisinent plus, comme au Royaume-Uni, à l'exception de certains quartiers à forte immigration. Quand j'ai commencé à travailler sur mon livre, plusieurs personnes m'ont demandé quel était le lien entre nourriture et ville. C'est justement ce paradoxe qui m'intéressait.

A quand remonte ce lien?

La relation entre villes et nourriture est immanente. Les villes sont nées avec l'agriculture, et cette dernière a été la condition de leur survie, les céréales étant le seul aliment pouvant être stocké et ainsi susceptible de nourrir la population citadine. Ensuite, les modalités d'approvisionnement des villes ont façonné leurs civilisations. La différence fondamentale entre Paris et Londres, par exemple, réside dans le fait que la Seine n'est pas accessible aux navires de haute-mer, alors que le Tamise l'est. Pour nourrir Paris, il a donc fallu concevoir un système d'approvisionnement centralisé depuis la province, dont le roi avait la responsabilité. Ce lien entre pouvoir politique et contrôle de la nourriture est toujours présent en France. A Londres, qui n'a jamais connu de crise alimentaire jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale, en revanche, on a pu s'en remettre au libre marché, dont le rôle est toujours essentiel outre-Manche.

Pourquoi en est-on plus conscient aujourd'hui?

La relation entre villes et nourriture a radicalement changé avec l'avènement du train, qui a impliqué trois transformations majeures. Tout d'abord, la nourriture pouvant désormais venir de lieux très éloignés, la taille de la ville n'était plus limitée par la nécessité d'une campagne environnante capable de la nourrir. Deuxièmement, la nourriture étant désormais transformée et stockée en dehors de la ville, elle est devenue de plus en plus "invisible". Enfin, le pouvoir politique a fini par se débarrasser de la responsabilité de l'approvisionnement, refilée aux industriels et au libre marché. Ce n'est qu'au moment des crises que la production alimentaire redevient visible en ville: les potagers urbains de Londres pendant la Deuxième Guerre mondiale, ou ceux de La Havane pendant la crise des années 1990 et de Detroit en 2010 en sont des exemples.

Doit-on déplorer cette "invisibilité"?

Ce transfert du pouvoir au marché est à l'origine de diverses dérives - par exemple, le phénomène des déserts alimentaires urbains, à savoir des quartiers, souvent pauvres, des grandes villes où il est désormais impossible de trouver des aliments frais. Mais il y a aussi le gaspillage alimentaire, la surconsommation d'eau, l'explosion de l'obésité...  Savoir d'où viennent les aliments est par ailleurs devenu de plus en plus difficile car les distributeurs gardent jalousement le secret.

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Le Royaume-Uni, patrie de la Révolution industrielle, a d'ailleurs été le premier pays à perdre sa relation avec la nourriture au nom de l'efficacité. Mais si, grâce à l'industrialisation, nous croyons avoir résolu les deux problèmes qui tournent depuis toujours autour de la question de savoir comment nourrir la ville -produire assez et transporter les denrées-, en vérité, ils nous hantent toujours. Les deux besoins de l'homme -de relation avec les humains comme avec la nature- deviennent d'ailleurs de plus en plus inconciliables au fur et à mesure que les villes grandissent.

Comment corriger ces "dérives"?

La seule approche est de s'interroger sur le type de nourriture et de système alimentaire que nous voulons pour l'avenir. Puisque nous vivons -sans en avoir conscience- dans des lieux modelés par la nourriture, nous pouvons aussi les changer en modifiant notre manière de manger. La nourriture est extrêmement puissante!

Plusieurs voies sont possibles. Dès lors que contrôler la nourriture signifie détenir un pouvoir, une exigence fondamentale est alors de démocratiser la production, par exemple en créant des coopératives ou en s'adonnant à l'agriculture urbaine. Il est aussi essentiel d'internaliser tous les coûts de la production de la nourriture, afin d'éliminer la notion trompeuse d'aliments bon marché -souvent globalement bien plus chers que ceux qui sont "bio"! Cacher le prix de la nourriture est simplement un choix politique: nous continuons de le payer intégralement sans nous en rendre compte. Mais les pouvoirs publics peuvent alors aussi changer radicalement la donne via l'instrument fiscal ou réglementaire. L'éducation au goût à un âge précoce est aussi un levier de transformation puissant.

Vous préconisez donc de revenir au modèle pré-industriel?

Ce que j'imagine n'est pas vraiment un retour en arrière, mais plutôt un "retour vers le futur": vers un monde où la nourriture retrouverait sa juste valeur et la technologie serait un outil plutôt qu'une fin en soi.

Quelle attitude ont montré les décideurs publics vis-à-vis de votre analyse?

Les hommes et femmes politiques britanniques refusent de parler de la question de la nourriture: ils savent qu'il s'agit d'un sujet très émotionnel, sur lequel personne ne veut avoir l'impression d'être sermonné. Parfois, au Royaume-Uni, le sujet prend même une dimension d'opposition entre classes sociales: c'était le cas quand nombre de parents ont protesté contre la décision de certains établissements scolaires de ne plus distribuer de chips dans les cantines. Parler de sécurité énergétique devient alors plus simple que de sécurité alimentaire. Mais les élus locaux, en prise directe avec les distorsions causées par l'industrialisation de l'alimentation, sont heureusement plus disponibles.

Propos recueillis par Giulietta Gamberini

---

>> Pour aller plus loin:

[ VIDEO ] Carolyn Steel, "Food Architect", lors de sa conférence TEDGlobal intitulée :

À lire également

  • Le changement climatique va réduire l'offre de nourriture disponible
  • Les espaces verts, un investissement rentable pour les villes
  • La Ferme 3.0, test grandeur nature de l'agriculture numérique

"Comment la nourriture façonne nos villes" (juillet 2009, 15 min, V.O. sous-titrée en français):

Giulietta Gamberini

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