Voitures électriques: à Bruxelles, les salariés dans la rue contre les fermetures d'usines
latribune.fr
« On pousse les gens à acheter des voitures électriques, alors qu'au niveau des infrastructures on n'est pas prêts », regrette le syndicat belge CSC.
Maurizio Orlando / Hans Lucas via Reuters Connect
Victime des secousses sur le marché européen des voitures électriques, l'usine Audi de Bruxelles, qui emploie environ 3.000 personnes, pourrait fermer ses portes en 2025. Les salariés ont répondu ce lundi à l’appel à une grande manifestation à Bruxelles lancé par les syndicats, alors que des constructeurs demandent à l'Union européenne de décaler les règles renforcées sur les émissions de CO2.
[Article publié le lundi 16 septembre 2024 à 7h43, mis à jour à 13h27] À Bruxelles, un cortège de milliers de travailleurs a répondu à l'appel à la mobilisation contre le risque de fermeture de l'usine Audi (groupe Volkswagen) dès 2025. Ils étaient « plus de 10.000 » d'après les organisateurs, 5.500 selon la police. L'objet de cette lutte sociale, lancée par l'intersyndicale belge : interpeller les dirigeants de l'Union européenne sur la nécessité d'investissements massifs pour « protéger les emplois industriels ». Ce, après l'annonce d'une cure d'austérité sans précédent confirmé début septembre par le groupe Volkswagen.
La direction a en effet indiqué qu'aucune autre voiture du groupe ne serait fabriquée dans cette usine, située dans la commune bruxelloise de Forest, après la sortie des dernières Q8 e-tron l'an prochain. « On devait être une usine pilote, mais on a été piloté pour aller dans le mur », grince Karim Chawki, salarié d'Audi rencontré par l'AFP sur un piquet de grève devant le bâtiment, dans la commune bruxelloise de Forest. « Ils nous parlent de repreneurs, on ne sait toujours rien. On se sent lâchés », enchaîne Régis Lauwereyns, employé à l'atelier peinture.
« Ce qui est fait en Europe est le contraire de ce qu'il faudrait faire. On parle d'austérité alors qu'il faut vraiment investir des milliards et des milliards dans l'industrie »,a déclaré à l'AFP Thierry Bodson, président de la FGTB (socialiste), unie aux deux autres grands syndicats belges dans un front commun.
Et d'ajouter : « On sait que dans les pays européens il faut qu'il y ait un socle de l'ordre de 25% d'activité industrielle autour duquel le reste de l'activité économique se construit... En Belgique on n'est même pas à 20% ».
Mouvement général
Au milieu des pétards et des fumigènes, les manifestants brandissaient des pancartes dénonçant des suppressions d'emplois en cascade et des salariés passés « à la trappe », dans l'industrie ou la distribution. Des délégations étaient venues d'Allemagne, de Pologne, de France ou des Pays-Bas. « Nos vies ne sont pas des lignes de production », proclamait un carton tendu par un salarié du département batteries d'Audi-Bruxelles.
À l'usine de Forest, le travail n'a pas repris début septembre, après la pause estivale. Le conflit s'est envenimé début septembre quand des salariés en grève ont subtilisé les clés de 200 voitures pour empêcher leur sortie de l'usine. Ils les ont finalement restituées. Cette fermeture serait en tout cas synonyme de pertes d'emplois par milliers puisque seul le Q8 e-tron y est assemblé depuis des années.
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Les syndicats belges avaient appelé à une manifestation nationale et des débrayages ont eu lieu dans plusieurs secteurs d'activité. Notamment dans les transports urbains à Bruxelles, où le trafic sur le réseau de trams, bus et métro était perturbé.
Cette manifestation intervient au moment où la question de la concurrence des voitures électriques provenant de Chine est brûlante, et où l'Union européenne se divise sur l'opportunité d'imposer des surtaxes au risque de provoquer des représailles commerciales de la part de Pékin. La semaine dernière, lors d'une visite en Chine, le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a ainsi demandé à la Commission de revoir sa copie.
Une colère «légitime» pour le ministre belge de l'Emploi
Parmi les salariés qui ont installé un campement devant le bâtiment, plusieurs soulignent « les erreurs » des dirigeants, accusés d'avoir tout misé sur l'électrique haut de gamme. « Les Européens ont négligé la production de voitures électriques moyenne gamme alors que les Chinois viennent nous envahir avec des modèles beaucoup moins chers qui prennent des parts de marché », acquiesce Bernard Clerfayt, ministre de l'Emploi dans l'exécutif de la région de Bruxelles, joint par l'AFP.
Selon lui la colère des salariés d'Audi est « très légitime, très compréhensible, d'autant que la direction n'est pas claire sur ses projets ». « Sans doute ses perspectives financières ne sont pas bonnes », poursuit le ministre. Du côté de Volkswagen, le premier groupe automobile européen a vu son bénéfice net reculer de 4,2% sur un an au deuxième trimestre. Les ventes de ses voitures Porsche et Audi, qui permettent de dégager les meilleures marges, ont fondu de 9,6% et de 11,3%.
Pour Jan Baetens, responsable du syndicat chrétien belge CSC, le malaise provient de l'échéance de 2035, qui doit marquer en principe la fin dans l'UE des ventes de voitures neuves à moteurs thermiques au profit du tout électrique. La disposition est contestée, notamment par l'Allemagne. « On pousse les gens à acheter des voitures électriques, alors qu'au niveau des infrastructures on n'est pas prêts », regrette le syndicaliste. Il prédit la mobilisation « d'au moins 10.000 personnes » ce lundi dans les rues de Bruxelles pour interpeller les institutions européennes sur la politique industrielle de l'UE et sur le besoin d'investissements.
Le marché européen des voitures électriques ne progresse plus
Face aux ventes de voitures électriques qui stagnent depuis plus d'un an, certains constructeurs automobiles européens demandent à l'UE d'activer une rare procédure d'urgence pour décaler de deux ans l'application, prévue en 2025, de ses règles renforcées sur les émissions de CO2, selon un document informel cité par Bloomberg et Le Monde, mais non soutenu par Stellantis.
Selon le quotidien, « l'objectif de ce document (...) est de reporter de 2025 à 2027 le durcissement de la norme dite CAFE (Corporate Average Fuel Economy) », qui fixe un seuil moyen de rejets de CO2 pour l'ensemble des véhicules vendus, sous peine d'amendes. Pour obtenir ce report, le texte « plaide pour l'utilisation d'une disposition méconnue, l'article 122.1 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE), une sorte de '49.3 européen', qui permettrait de différer dans l'urgence l'application d'une réglementation, en court-circuitant le Parlement de Strasbourg », résume Le Monde.
Pour tenir les nouveaux objectifs, les constructeurs devraient vendre en moyenne une voiture électrique pour quatre véhicules thermiques, afin de compenser l'excès d'émissions de gaz réchauffant la planète de ces dernières. Or, le marché européen de l'électrique « stagne depuis plus d'un an à moins de 15% pour les voitures particulières et à 7% pour les utilitaires », rappelle la note.
Pour respecter les normes d'émissions de CO2 calculés en moyenne sur l'ensemble des voitures vendues, les constructeurs devront réduire leur production de « plus de 2,5 millions de véhicules » pour ne pas être sanctionnés, a averti sur France Inter, le patron du groupe Renault, Luca de Meo, qui est également président de l'Association des constructeurs européens (ACEA). « On est en train de préparer 2025 maintenant parce qu'on prend les commandes pour les voitures qu'on va livrer. Et là, selon nos calculs, si l'électrique reste au niveau d'aujourd'hui, l'industrie européenne va peut-être devoir payer 15 milliards d'euros d'amende ou renoncer à la production de plus de 2,5 millions » d'unités, a-t-il expliqué. « Il faut qu'on nous donne un peu de flexibilité », a-t-il plaidé. « Mettre simplement des échéances et des amendes sans avoir la possibilité de flexibiliser ça, c'est très dangereux. »