Bâtiment : "La biodiversité est devenue un facteur d'attractivité"

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De plus en plus de cabinets de conseils s'intéressent à la biodiversité urbaine: une véritable filière est en train de naître, avec ses nouveaux métiers, note Pierre Darmet.
"De plus en plus de cabinets de conseils s'intéressent à la biodiversité urbaine: une véritable filière est en train de naître, avec ses nouveaux métiers", note Pierre Darmet. (Crédits : Reuters)
En 30 ans, les populations d'insectes ont chuté de 80%, a récemment calculé une étude internationale. Si l'agriculture est surtout pointée du doigt, le bâtiment et l'urbanisation jouent aussi un rôle dans ce déclin des espèces. Mais la biodiversité urbaine est désormais aussi devenue une attente sociétale, explique Pierre Darmet, secrétaire général du Conseil international biodiversité et immobilier, qui labellise depuis trois ans des projets exemplaires.

LA TRIBUNE - Quel impact a le BTP sur la biodiversité?

PIERRE DARMET - Dans l'ensemble, on ne dispose pas de chiffres, d'autant que la perte de biodiversité et le réchauffement climatique sont deux phénomènes qui interagissent. Il est plus aisé de mesurer cet impact localement, en tenant compte des divers stades du cycle de vie d'une construction. L'exploitation des carrières dont sont extraits la grande partie des matériaux comme le béton implique une modification des espaces naturels (déforestations, déviation de cours d'eau, destruction des zones humides, NDLR). Le questionnement est comparable pour le bois (qui peut être issu de forêts gérées plus ou moins durablement, NDLR). L'imperméabilisation des terres arables pour la construction de routes et de parking conduit pour sa part souvent à une artificialisation des sols souvent irréversibles. Il est estimé que l'équivalent de la surface d'un département français est imperméabilisé tous les 7 ans. Ensuite, l'impact sera plus ou moins important selon le lieu du bâti, son principe constructif et sa capacité à accueillir des végétaux.

Biodiversité et construction sont-elles foncièrement incompatibles?

Non. Au contraire, il existe même des exemples de bâtiments qui, sans intention spécifique, ont contribué positivement à la biodiversité. Je pense notamment au port du Havre, où les toitures de certains espaces logistiques sont devenues le lieu de développement d'une extraordinaire variété de mousses et de lichens.

Comment mieux construire pour mieux préserver la biodiversité?

Il est indispensable de tenir compte de trois facteurs interconnectés: la quantité d'espèces qui peuvent profiter de l'action mise en place, mais aussi la qualité du milieu dans lequel on s'insère et sa connexion avec d'autres espaces verts dans le cadre de continuités écologiques. Ainsi, un immeuble au centre de Paris n'aura pas le même impact qu'une construction en milieu périurbain ou rural. Il faut donc d'abord bien choisir les espaces à urbaniser et éventuellement compenser, par exemple via la débétonisation de friches voire la création de forêts. Il s'agit ensuite de trouver des solutions spécifiques à chaque lieu afin d'y implanter un maximum d'espèces différentes et si possible de connecter cet îlot avec d'autres dans le cadre d'une trame.

Qu'apporte la technologie dans ce domaine?

Il existe un nombre croissant d'innovations permettant de réduire l'impact des constructions sur la biodiversité: parkings en étages ou filtrants pour laisser passer l'eau, bâtiments sur pilotis, béton accueillant diverses espèces d'insectes, murs végétaux demandant de moins en moins d'eau, substrats légers pour faciliter la création de jardins sur toitures etc. L'organisation des chantiers peut également être revue au profit de la biodiversité, notamment en valorisant l'économie circulaire: des gravats peuvent servir d'excellents substrats, notamment en toitures. Certains matériaux de construction usagés permettent de recréer des milieux pauvres, favorables à une grande diversité d'espèces.

Et le numérique?

Plus la nature se développe en ville, plus le numérique va être indispensable afin d'en faciliter l'entretien et de maintenir un équilibre: je pense notamment au développement de capteurs surveillant l'état de santé et l'irrigation des plantes. Il peut également jouer un rôle pédagogique dans la découverte du vivant sans trop alourdir le paysage: via la réalité augmentée par exemple. Mais la nature, y compris en ville, peut aussi jouer le rôle opposé: celui d'un havre de paix et de déconnexion. Il convient de trouver un juste équilibre.

Qu'apporte la biodiversité au bâtiment et à la ville?

L'un des principaux bénéfices est la réduction des îlots de chaleur, puisque le présence de végétaux dans un milieu minéral peut permettre de faire baisser la température de 2°C en moyenne et jusqu'à 4°C, selon une étude de l'Agence parisienne du climat de juillet 2017. Des sols non imperméabilisés peuvent également permettre d'imaginer de nouveaux systèmes de collecte des eaux. Mais il faut en être conscients, dans une ville comme Paris, l'impact des formes de végétalisation sur la biodiversité est forcément relatif. Le rôle de la biodiversité urbaine est alors surtout celui de reconnecter les humains à la nature, au profit de leur bien-être. C'est pourquoi l'accessibilité des projets de jardins et espaces verts est primordiale.

Où en est la France?

Nous avons commencé plus tard que les Anglo-saxons à nous intéresser à ces sujets: notamment en 2010, année de la biodiversité. Et à la différence d'autres pays, le moteur chez nous n'a pas été la contrainte législative, la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages datant de 2016. Mais aujourd'hui une organisation comme le Conseil international biodiversité et immobilier (CIBI) n'a rien de comparable à l'étranger. Et certaines de nos innovations s'exportent jusqu'en Chine.

La transition vers un bâtiment plus respectueux de la biodiversité est-elle créatrice d'emplois?

Il est difficile de quantifier le marché mais un avis du Conseil économique social et environnemental (CESE) rendu en 2016 a laissé entrevoir des perspectives positives. De plus en plus de cabinets de conseils s'intéressent à la biodiversité urbaine: une véritable filière est en train de naître, avec ses nouveaux métiers, comme celui d'animateurs chargés de la pédagogie de la nature en ville qui permettent aux habitants de participer aux divers projets. Le jardinier devient un médiateur. Les métiers manuels de la nature sont, par ce biais, justement revalorisés. Car à la livraison d'un bâtiment, le travail du maçon s'achève et celui du jardinier ne fait que débuter. Le jardinier-animateur de biodiversité urbaine accompagne le développement du végétal et développe les relations entre les citadins et les formes de nature en ville.

Que faudrait-il pour aller plus loin?

Les acteurs, qui jusqu'à présent travaillaient en silos, doivent apprendre à travailler ensemble: c'est d'ailleurs le principal but du CIBI. Il est aussi important de permettre aux porteurs de projets de mieux valoriser leurs actions au profit de la biodiversité: c'est pourquoi nous attribuons un label, le BiodiverCity® Construction, l'obtention duquel implique aussi un processus d'appropriation de la pluralité des enjeux. Mais le principal moteur est déjà là: l'attente sociale, dont les promoteurs sont déjà conscients. Lors de l'élaboration d'un projet, l'aspect financier n'est plus le seul qui compte: comme la sélection des projets pour le Grand Paris l'a clairement montré, l'attractivité est souvent le facteur permettant de gagner un appel d'offre, et la biodiversité en est un facteur.

Propos recueillis par Giulietta Gamberini

Pierre Darmet

(Pierre Darmet. Crédits photo: DR)

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Commentaires
a écrit le 26/10/2017 à 21:43 :
c'est vrai que des lotissements en général finissent par être de très riches lieux végétaux divers, mais attendre quoi d'un parking d'hypermarché sur des ha de goudron!
a écrit le 25/10/2017 à 12:59 :
Je transmettrai l'article aux promoteurs qui, dans mon quartier, achètent systématiquement les maisons avec jardin pour tout raser et y planter des immeubles avec 2m² de pelouse pour ajouter "au milieu de la verdure" dans les pubs de vente, ça va bien les faire rire :-(( !!
a écrit le 25/10/2017 à 10:21 :
Pas simple d'unir le milieu du BTP et celui des écologistes forcément surtout opposés on se doute et pourtant, nos politiciens étant sous la domination du lobby agro-industrielle les méthodes des empoisonneurs/destructeurs ne sont pas prêtes de s'arrêter et il va bien falloir essayer de compenser au moins en partie le fléau que ces gens là représentent pour la faune et la flore.

Mais quel dommage que nos politiciens appartiennent aux destructeurs de la planète quand même hein.

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