"Saint-Gobain ne pourra pas atteindre la neutralité carbone seul" (P.-A. de Chalendar)

INTERVIEW EXCLUSIVE. Le groupe coté spécialisé dans la fabrication et la distribution de verres et de matériaux de construction vient de dévoiler sa feuille de route pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Malgré la crise économique et sanitaire actuelle, le PDG de Saint-Gobain Pierre-André de Chalendar entend y investir 100 millions d'euros par an en moyenne d'ici à 2030.

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Pierre-André de Chalendar, PDG de Saint-Gobain.
Pierre-André de Chalendar, PDG de Saint-Gobain. (Crédits : Jean Chiscano)

LA TRIBUNE - Quel est l'impact du reconfinement sur l'activité de votre groupe ?

PIERRE-ANDRÉ DE CHALENDAR - Le reconfinement impacte surtout l'Europe, bien que le contexte ne soit pas le même entre avril et aujourd'hui, et la situation toujours très différente d'un pays à l'autre. Actuellement, nos usines continuent de fonctionner, mais surtout nos clients du bâtiment sont très actifs : c'est une différence majeure comparée au printemps dernier.

Outre-Manche, où l'activité a le plus chuté, la construction, lors du premier confinement, y était notamment considérée comme un secteur non-essentiel. Nous avions donc dû fermer nos usines et surtout nos agences de distribution.

En France, si les hésitations du gouvernement avaient créé des difficultés, provoquant un écart de 4 points de PIB avec l'Allemagne, dont 2 liés au bâtiment, le troisième trimestre a été très fort. À la différence de l'Allemagne où il n'y a pas eu d'effet de rattrapage.

Au niveau européen, la dynamique globale est néanmoins favorable, et j'ai la conviction que le profil de croissance de Saint-Gobain post-Covid devrait être supérieur à celui d'avant-crise. En Europe, par exemple, la rénovation, qui représente environ 50% de nos ventes, soit plus de 10 milliards d'euros de chiffre d'affaires, devrait connaître un surcroit d'activité durable sur les prochaines années.

D'autant qu'à la différence du premier confinement, le maintien de la chaîne d'approvisionnement en matériaux de construction, en commerce de gros ou de détail, a été autorisé par l'exécutif...

Effectivement, au moment de l'annonce du confinement le 17 mars, nous avons dû fermer pendant deux-trois jours nos enseignes de distribution, mais nous avons repris très rapidement dès que les protocoles sanitaires ont été mis au point, plus vite que certains de nos clients qui ont mis plus de temps à s'adapter. En revanche, Lapeyre a dû rester fermé durant toute cette période. Toutes nos usines tournaient. Aujourd'hui, alors que le bâtiment a effectivement été désigné par le président de la République comme un secteur essentiel, tout est ouvert, tout fonctionne et nous avons un niveau d'activité normal. Plus que le confinement, en ces mois d'hiver, c'est davantage la météo qui pourrait avoir un impact sur notre activité. Pour l'instant, celle-ci n'est pas mauvaise.

Vous avez animé une "task force" sur la rénovation des bâtiments pour le gouvernement. Trouvez-vous le plan de relance dédié à la hauteur des enjeux ?

Le plan de relance dédié à la rénovation énergétique est calibré de façon satisfaisante. Il est en phase avec les recommandations de notre groupe d'experts composés notamment d'énergéticiens, d'industriels, et de fédérations professionnelles.

Les travaux de rénovation dans le résidentiel privé vont ainsi monter en puissance avec Ma Prime Rénov' désormais accessible à tous et applicable aussi pour une rénovation globale. Cette aide avait été supprimée pour les déciles de revenus 9 et 10, c'est-à-dire pour les ménages les plus aisés, alors qu'il s'agit de ceux qui réalisent le plus de travaux. Ce problème est désormais résolu.

Les dossiers n'étant ouverts que depuis octobre, il est toutefois trop tôt pour mesurer l'impact de cette décision, mais les carnets de commande des artisans sont déjà très bien remplis. Le seul risque est l'engorgement des autorités administratives pour traiter toutes les demandes.

Le gouvernement s'investit également sur les bâtiments publics, et a déjà reçu près de 8 milliards d'euros de propositions de travaux, venant notamment des écoles, des hôpitaux et des universités. C'est un très bon signal, sachant que ces investissements sont sources de futures économies d'énergie.

Tous ces travaux permettent en outre d'augmenter la valeur d'usage des actifs concernés. La rénovation acoustique des établissements primaires, secondaires et d'enseignement supérieur accroît la qualité d'écoute, essentielle à l'enseignement. De même que des centres de soin réhabilités sont plus faciles à nettoyer et à désinfecter.

Même si le seuil des marchés publics sans passer par appel d'offres a été relevé à 100.000 euros, le choc de simplification se fait attendre...

Il faut en effet que les démarches ne soient pas trop compliquées et que l'instruction des dossiers aille plus vite. De la même manière que Point.P aide les artisans, et La Maison Saint-Gobain les particuliers, nous pouvons aussi accompagner les écoles, les hôpitaux et les universités qui rencontrent des blocages qui ne sont pas seulement budgétaires.

Dans le même temps, les artisans et les entreprises du bâtiment doivent continuer à bénéficier de bonnes formations, malgré les coûts que cela suppose. C'est indispensable pour monter en puissance. La Confédération de l'artisanat et des petites entreprises du bâtiment (CAPEB) et la Fédération française du bâtiment (FFB) en sont pleinement conscientes.

Vous venez de dévoiler votre feuille de route pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Pourquoi maintenant ?

En 2015, dans le cadre de l'accord de Paris, nous avions pris l'engagement de réduire de 20% nos émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2025. Nous allons sans doute faire mieux, puisque nous les avons déjà baissées de 15% par rapport à 2010.

Nous avons annoncé, l'an dernier à l'ONU, notre volonté d'atteindre la neutralité carbone en 2050. En attendant 2050, nous avons besoin d'objectifs intermédiaires. Nous avons donc pris de nouveaux engagements de réduction de nos émissions d'ici à 2030, objectifs validés par l'initiative Science-Based Targets, qui évalue et approuve de manière indépendante les objectifs des entreprises pour accélérer la transition vers une économie bas-carbone.

Pour autant, Saint-Gobain ne pourra pas atteindre la neutralité carbone seul. Nous allons continuer à alléger l'intensité énergétique de nos procédés de fabrication, en faisant des économies sur nos consommations et en recourant aussi à de l'énergie décarbonée. C'est là que le soutien des gouvernements est essentiel. Cela ne dépend pas que de nous. En Allemagne par exemple, passer nos fours à l'électricité, qui est majoritairement d'origine fossile, ne réduirait pas nos émissions, contrairement à la France. Alors, nous prenons le temps nécessaire pour faire les meilleurs choix. L'enjeu est d'être prêt en 2030 à opérer des changements plus profonds.

Par exemple, le four d'une usine de verre plat a une durée de vie de vingt ans. Si nous voulons que notre parc soit compatible avec le zéro carbone, il faut que les usines de 2030 soient déjà alignées ; nous avons dix ans pour y parvenir !

Comptez-vous jouer sur tous les scopes ?

Dans les dix ans, nous entendons réduire nos émissions directes et indirectes (scopes 1 et 2) de CO2 à 9 millions de tonnes, soit une baisse de 33% par rapport à 2017 ; et de 16% les émissions sur le scope 3, pour la totalité des catégories pertinentes pour Saint-Gobain, par rapport à 2017. Pour 2025, ces objectifs sont à iso-production, alors que pour 2030, ils sont en valeur absolue, ce qui signifie que nous devrons être capables d'absorber notre croissance potentielle pendant cette période sans émissions complémentaires.

Vous y consacrerez d'ici à 2030 un budget d'investissements et de recherche et de développement "ciblé". Quels en seront les montants ? Combien pour chaque verticale du groupe ?

Il est trop tôt pour vous donner un montant exact, mais l'ordre de grandeur sera de 100 millions d'euros par an en moyenne. Cela montera progressivement en régime. Les sommes prévues pour 2021 ne seront pas de même nature que celles de 2025 ou 2028, à l'approche de l'échéance de 2030.


À court-terme, nous allons accélérer les investissements pour baisser les consommations d'énergie sans modifier les procédés. Il nous faut encore au moins deux-trois ans de R&D pour changer drastiquement les choses. D'ici là, les mix énergétiques des différents pays pourront de surcroît évoluer.

Qu'en sera-t-il précisément des outils digitaux permettant d'ajuster la consommation d'énergie au plus proche des besoins ? Il est question du lancement d'un programme à grande échelle, associant implantation de capteurs, utilisation d'algorithmes dans les chaînes de production et formation des ingénieurs...

Nous avons toute une série d'activités où nous mesurons très bien les consommations et d'autres pour lesquelles les résultats sont moins précis. Il faut systématiser ces démarches. Mettre des capteurs sur des fours à 1.200 °C ou 1.500 °C, ce n'est pas évident, mais gagner 2°C par exemple tout le long du cycle de fabrication, ce n'est pas neutre.


Pour gagner ainsi en régularité, nous devons davantage utiliser les données. Certes, nous remontons déjà beaucoup d'informations sur les procédés à différentes étapes de la chaîne, mais cela suppose d'avoir des collaborateurs capables d'interpréter et d'utiliser ces éléments. Cela passera par des experts, mais aussi le renforcement de la formation des ingénieurs dans ce domaine pour réussir l'optimisation de nos procédés dans les usines de façon plus systématique.

Vous restez un acteur qui produit des économies d'énergie grâce à votre catalogue de matériaux. Comment comptez-vous traiter l'aval ?

Saint-Gobain est effectivement d'abord et avant tout un apporteur de solutions pour lutter contre le réchauffement climatique. Par exemple, un double vitrage isolant, durant sa durée de vie, permet effectivement d'économiser plus de 100 fois les émissions de gaz à effet de serre liées à sa production. En intégrant cette donnée, nous serions déjà très au-dessus de la neutralité carbone ! Mais cela ne nous exonère pas de travailler sur notre propre empreinte environnementale et sur nos procédés.

Nos nouveaux produits lancés sur le marché - dans le verre plat, la laine de verre, la plaque de plâtre... - peuvent être indépendants les uns des autres, ou combinés dans des systèmes plus larges. En réalité, ils sont d'autant plus efficaces en matière énergétique, s'ils sont pensés dans une approche holistique pour adresser l'enveloppe globale d'un bâtiment.

Ces solutions innovantes sont par ailleurs développées et déployées selon les régions. Nous avançons par exemple sur la préfabrication en Allemagne. Nous disposons en effet d'une large gamme de solutions de construction légère qui peuvent facilement remplacer les techniques de construction traditionnelles à forte intensité de carbone à base de béton ou de brique.

Comment ce plan d'actions va-t-il justement se décliner dans votre programme de décentralisation "Transform and Grow" ?

La feuille de route net zéro carbone mobilise naturellement toutes les équipes. Dès 2021, elle sera déclinée dans chacun de nos pays d'implantation. Tous devront adopter leur propre marche à suivre, tant sur les actions que sur les procédés industriels, et la lancer au plus tôt, en s'appuyant sur la connaissance du marché et des contextes réglementaires locaux.

Nous allons y associer l'ensemble des collaborateurs. Ils pourront identifier les sujets de mobilité, de gestion de bâtiments et/ou de bureaux ou de sites industriels qui devraient être revus. La création d'un fonds carbone, qui s'appuiera sur un prix interne du carbone pour les déplacements en avion, les locations de voiture, la consommation énergétique des bâtiments pour commencer, aidera à promouvoir et accélérer les initiatives durables plébiscitées par ces mêmes salariés. Je pense à ceux qui entreprendront de rénover leurs locaux ou de changer leur flotte de véhicules pour des voitures électriques par exemple. Les petits ruisseaux feront les grandes rivières.

Concernant notre plan de transformation - Transform & Grow -, nous avons, en seulement deux ans, récolté les fruits de notre nouvelle organisation géographique par pays. Il a notamment été beaucoup plus facile de gérer la pandémie localement.

L'autre volet du plan était la rotation accélérée de notre portefeuille : nous avons déjà réalisé près de 4 milliards d'euros de chiffre d'affaires de cessions, de même que nous entendons poursuivre nos acquisitions. Celle de l'américain Continental Building Products pour plus d'un milliard d'euros l'hiver dernier est déjà un grand succès.

Pourquoi d'ailleurs vous apprêtez-vous à céder Lapeyre ?

Lapeyre est très à part chez Saint-Gobain. Les fenêtres sont certes au cœur de notre stratégie pour l'habitat et la rénovation énergétique, mais c'est la seule entreprise du groupe qui vend pour l'essentiel à des particuliers. Sa philosophie et ses méthodes de ventes sont très éloignées du reste de notre activité de distribution tournée vers les professionnels. Ce n'est pas dans notre ADN. Et nous n'étions plus le meilleur actionnaire. Nous avons retenu le meilleur projet pour continuer le redressement de Lapeyre.

Quels autres objectifs poursuivez-vous avec votre raison d'être "Making the world better home" dévoilée en octobre dernier ? Pourquoi est-elle en anglais ?

Reformuler notre raison d'être a été un grand exercice d'appropriation collective qui a mobilisé pas moins de 15.000 collaborateurs. Nous avons organisé des ateliers, recueilli des contributions individuelles et résumé tout cela en une page. Chacun des mots est important et traduit le grand enthousiasme de toutes nos équipes.

"Making" renvoie à notre tradition industrielle : nous transformons la matière, nous fabriquons des matériaux. "The world" se réfère à notre ADN international et multi-local. Idem avec "better" pour l'innovation. Enfin "home" est très fort en anglais, renvoyant à la planète comme au chez-soi, à l'endroit où l'on travaille, où l'on habite et où l'on se déplace. De nature émotionnelle, ce mot n'a pas d'équivalent en français. Avec cette raison d'être, Saint-Gobain assume son ambition d'améliorer la vie de tous en faisant de la planète un espace de vie plus juste, plus harmonieux et plus durable.

Pourriez-vous devenir une entreprise à mission ?

Nous n'avons pas jugé nécessaire d'inclure cette raison d'être dans nos statuts car nous l'appliquons déjà au quotidien. Être une entreprise à mission est quelque chose de très différent et d'assez compliqué. Nous ne sommes pas convaincus par le cadre juridique actuel, mais cela ne veut pas dire que nous n'y réfléchirons pas de nouveau dans quelques années.

D'ici à quelques années et même maintenant, la jeunesse risque de devenir la génération sacrifiée du fait du coronavirus. Quelles réponses pouvez-vous leur rapporter ?

Nous ne pouvons pas répondre à tous les maux de la société française, mais nous essayons d'être attractifs et solidaires. Nous avons décidé d'augmenter le nombre d'apprentis que nous accueillons chez Saint-Gobain. De 1.700 en 2019, nous devrions atteindre les 2.000 en 2020. Nous avons créé deux centres de formation (CFA) dans les métiers commerciaux et techniques.

Outre ces efforts spécifiques pour l'embauche des jeunes, nous prévoyons de recruter de 4.000 à 5.000 profils en France, comme nous le faisons chaque année. Nos activités sont des gisements d'emplois pour demain. Nous avons d'ailleurs suggéré au gouvernement de lancer des campagnes publicitaires de recrutement, à l'image de celles pour l'armée il y a quelques années. Il faut redonner aux métiers du bâtiment toute l'attractivité et la noblesse qu'ils méritent !

Lire aussi : Face à la crise : le coronavirus vecteur de changement dans le BTP (3/3)

Propos recueillis par César Armand et Philippe Mabille

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Commentaire 1
à écrit le 16/11/2020 à 11:26
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Ben oui parce qu'une entreprise aussi florissante soit elle quand elle a des actionnaires se retrouve seule au final, et même avec bien plus d'enemis de façon générale interieurs ou extérieurs. La finance a totalement oublié ce pour quoi elle a é...

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