Pénurie de médicaments : l'urgente relocalisation de l'industrie pharmaceutique en France

Pénurie alimentaire, pénurie d'essence... et maintenant pénurie de médicaments. Alors que la demande grimpe depuis quelques semaines, de nombreux médicaments sont désormais introuvables en pharmacies. En réponse à cela, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé a annoncé plusieurs mesures de rationnement, vivement critiquées par certaines organisations qui dénoncent plutôt la mondialisation de la production.
« L'enjeu, qui est majeur, c'est que ce ne sont pas des médicaments produits en France », a déclaré François Braun le 20 novembre.
« L'enjeu, qui est majeur, c'est que ce ne sont pas des médicaments produits en France », a déclaré François Braun le 20 novembre. (Crédits : Pixabay)

Dans les pharmacies françaises, certains médicaments manquent à l'appel depuis quelques mois, et le phénomène frappe désormais des médicaments largement utilisés. « La situation actuelle est très préoccupante », confie à La Tribune Thomas Borel, directeur des affaires scientifiques et RSE au Leem (Les Entreprises du Médicament). Cet été, c'est notamment le paracétamol qui a connu de grandes difficultés d'approvisionnement, et les pharmacies peinent désormais à se procurer de l'amoxicilline.

Le 18 octobre, l'agence du médicament (ANSM) a effectivement annoncé que cet antibiotique, le plus prescrit de France, connaît une pénurie sous sa forme de sirop destiné aux enfants. « D'autres formes orales, plutôt destinées à l'adulte, font également l'objet de tensions », précise l'ANSM dans un communiqué. La pénurie d'amoxicilline sera résolue « dans les semaines, les mois qui viennent », a affirmé le ministre de la Santé, François Braun, le 20 novembre dernier et s'agissant du paracétamol, « nous aurons réglé ce problème dans les semaines qui viennent, avec des stocks qui seront revenus à un niveau normal ».

Une reprise inattendue de la demande

Selon les autorités sanitaires, ce phénomène est en partie dû à une hausse non-anticipée de la demande après deux années marquées par la pandémie du Covid-19 et les multiples restrictions sanitaires qui avaient limité la propagation de virus. « Cette année, de janvier à octobre, la demande d'amoxicilline est aux alentours de 40 millions de boîtes alors qu'en 2020 et en 2021 on était très en deçà, plutôt autour de 30 millions de boîtes », précise le ministère.

Par ailleurs, « les stocks n'ont pas été à la hauteur habituelle », a détaillé l'ANSM lors d'une conférence de presse, les industriels ayant des difficultés à revenir à leur niveau de production pré-pandémie. Surtout que les tensions géopolitiques dues à la guerre en Ukraine n'arrangent pas la situation avec la flambée des prix des matières premières et des coûts énergétiques. « L'envolée des prix nous laisse penser que beaucoup d'entreprises du médicament ne seront pas en mesure de garantir la mise à disposition des traitements qu'elles fabriquent ou commercialisent en France », constate Thomas Borel.

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Obligation légale de deux mois de stock de sécurité

Pour pallier ces ruptures de stock, les autorités ont pris de nombreuses mesures d'urgence, à l'instar d'un rationnement limitant la quantité de médicaments que peut commander chaque pharmacie. Elles ont aussi appelé les médecins et les patients à n'utiliser les antibiotiques d'amoxicilline qu'en cas de nécessité, ces médicaments n'ayant aucun pouvoir contre la bronchiolite, par exemple, dont la France connaît une épidémie actuellement. Concernant le paracétamol, « les pharmaciens ont également limité le nombre de boîtes (vendues par personne, ndlr) à deux puisqu'il s'agit d'un produit pouvant être donné sans ordonnance », explique le ministre de la Santé. Pour autant, les industriels maintiennent que ce produit ne connaîtra pas de rupture.

« Nous avons également interpellé les industriels du secteur pour augmenter les chaînes de production, qui travaillent sept jours sur sept et 24 heures sur 24 », déclare François Braun avant d'ajouter : « nous avons remobilisé l'ensemble du secteur et interdisons la revente d'amoxicilline à d'autres pays ». L'avertissement de l'ANSM au début du mois sur l'existence de fortes tensions a, en effet, poussé la France à interdire aux grossistes-répartiteurs (intermédiaires entre les industriels et pharmacies) toute exportation d'amoxicilline hors du territoire national.

Ces mesures s'ajoutent à l'obligation légale de deux mois de stock de sécurité pour les industriels instaurée en septembre 2021. En effet, pour les médicaments d'intérêt thérapeutique majeur (MITM) à l'instar de l'amoxicilline, les industriels doivent préserver un certain stock. Pour 422 médicaments (sur 6.000 MITM), l'ANSM a même porté l'obligation à quatre mois de stocks de sécurité, « en cas de risques de ruptures ou de ruptures de stock réguliers constatés dans les deux années civiles précédentes ». Néanmoins, l'amoxicilline n'est pas concernée et si le stock de cet antibiotique a permis d'amortir le choc, « ce n'est pas suffisant dans le cas présent pour pouvoir éviter les risques de rupture », a admis l'agence vendredi dernier.

Une nécessaire relocalisation de la production de médicaments

Dans ce contexte, les solutions annoncées par l'ANSM n'ont pas convaincu tous les acteurs du secteur. D'autant que, « le phénomène n'est malheureusement pas nouveau, il s'agit d'un problème chronique qui s'accroît depuis une dizaine d'années », explique Thomas Borel du Leem. Depuis quelques années, le nombre de pénuries de médicaments en France ne cesse d'augmenter. « En 2021, nous avons reçu 2.160 signalements de ruptures de stock et de risques de ruptures tandis qu'en 2019, avant la pandémie, ce chiffre était de 1.504 », déclare l'ANSM à La Tribune.

Les réponses apportées par l'ANSM « ne s'attaquent pas aux causes structurelles du problème », a estimé dans un communiqué l'Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament (OTMeds), regrettant « la réaction tardive et légère de François Braun qui est, à cet égard, déconnectée de toute réalité ».

« Deux ans et demi après le début de la pandémie et neuf mois après le début de la guerre en Ukraine, et de ses conséquences prévisibles sur le prix de l'énergie et de la matière première, il est inacceptable et irresponsable que des mesures politiques fortes n'aient toujours pas été prises par l'État », précise l'observatoire à La Tribune.

Face à cela, l'organisation appelle à une relocalisation massive de la production de médicaments en France, voire à une production publique. En effet, dès 2019, le Leem expliquait qu'avec l'éclatement des différentes étapes dans plusieurs sites mondiaux, « le risque de rupture est d'emblée très élevé en cas de problème sur la chaîne de production ».

« L'enjeu majeur est que ce ne sont pas des médicaments produits en France », a concédé François Braun le 20 novembre, soulignant que le plan d'investissements « France 2030 » du gouvernement visait à « rapatrier toutes ces industries qui produisent ces médicaments essentiels en France et en Europe pour assurer notre souveraineté ». Le gouvernement met en avant que de multiples incitations financières ont déjà été mises en œuvre afin d'encourager les industriels du secteur à rapatrier leur production en France. De plus, si le secteur pharmaceutique affirme ses bonnes dispositions en matière de relocalisation, il se dit freiné par la lourde réglementation européenne et juge le système français de santé publique insuffisamment incitatif en lui imposant des prix de vente peu élevés. « C'est une raison de plus pour confier la production à des acteurs publics, qui permettront d'éviter des ruptures aux conséquences dramatiques », réplique l'OTMeds.

(Avec AFP)

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Commentaires 13
à écrit le 26/11/2022 à 12:19
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Bonjour, pour fabriquer des médicaments, ils faut beaucoup de main d'oeuvre, donc ils étaient importants de délocaliser ils y a 20 ans ... Sujet de réflexion..

à écrit le 26/11/2022 à 11:11
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La situation n’ est pas nouvelle des lle début des années 2000 l agence du médicament tirait la sonnette … qu on fait les Lr et le ps au courant car au pouvoir successivement ? Comme pour la désindustrialisation rien .. plus préoccupés par leurs lu...

à écrit le 26/11/2022 à 10:05
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ce voeux pieux est ridicule!!! plus personne ne veut venir dans votre pays!!!!!!!! depuis le plan juppe, les seules mesures prises sont celle de la baisse des prix des medicaments....( et leur remplacement par des generiques, enfin sauf quand y a pen...

à écrit le 26/11/2022 à 9:41
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Souvenir : Un récent rapport de Frost & Sullivan, un cabinet de conseils consacré à la croissance internationale, met en lumière la tendance à la délocalisation provoquée par le fardeau financier que représente la conception des médicaments, actue...

à écrit le 26/11/2022 à 8:36
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OUi mais le paracétamol possède un puissant lobby incitant les médecins le prescrivent abondamment faisant que ceux qui en ont besoin en général en ont de gros stocks chez eux, plusieurs et quand ils osnt sympas ils en proposent bien osuvent aux autr...

à écrit le 25/11/2022 à 19:47
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Les médicaments ne servent pas à gagner du fric mais à soigner les gens. Les grands labos européens sont très rentables et fabriquent beaucoup de cash. Qui est souvent gaspillé dans des rachats de start-up de R&D qui n'ont finalement pas le bon pro...

le 25/11/2022 à 22:29
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Comme vous le dite les Laboratoire produise du fric, et dans notre pays avec les génériques imposés la conséquence est que les laboratoires vendent dans les autres pays. Relocalise servira à rien si les laboratoires français ne peuvent pas concurrenc...

le 25/11/2022 à 22:52
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Les pharmas qui achètent des petits labo ou startup c'est l'histoire de la pharma sinon rien n'existe, faut mettre les pieds sur terre. Les startups ou petit labo sont sur de nouvelles molécules, de nouvelles médications acquises par pur hazard, par ...

le 26/11/2022 à 9:09
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Selon le Ministère du Budget, les laboratoires ont gagné 7 milliards d'euros au cours des deux dernières années. En 2021, la Direction des études statistiques du ministère de la Santé indiquait qu'il y avait eu 168,2 millions de tests Covid réalisés...

à écrit le 25/11/2022 à 17:49
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Produire c'est bien mais il faut des quantités suffisantes pour avoir un facteur d'échelle. C'est pour ça qu'on va produire du paracétamol pour l'UE (et peut-être d'autres molécules en UE pour les pays membres). Mangez des pommes ça éloigne le médeci...

à écrit le 25/11/2022 à 16:36
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C'est beau le tiers monde généralisé grâce à la mondialisation

à écrit le 25/11/2022 à 14:40
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la Suisse, pays de l'industrie pharmaceutique, est aussi en pénurie de médicaments (Swissinfo, 23/11/2022)...

le 25/11/2022 à 17:09
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Certes, la Suisse est un pays néolibéral par excellence et compte seulement 8.7 millions d'habitants, mais elle a massivement délocalisé sa production de médicaments vers la Chine et l'Inde. Sans compter qu'une fois les patentes levées, les médicamen...

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