Eaux alternatives : comment Suez tente de s'imposer au Moyen-Orient

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Mise en service en juin dernier et installée non loin de la capitale, Mascate, la station de dessalement de Barka IV fournit 20% des besoins en eau portable du sultanat d'Oman.
Mise en service en juin dernier et installée non loin de la capitale, Mascate, la station de dessalement de Barka IV fournit 20% des besoins en eau portable du sultanat d'Oman. (Crédits : DR)
Avec Barka IV, construite par Suez, le sultanat d'Oman a ouvert sa plus grande station de dessalement. Un enjeu décisif pour la région du golfe Persique qui investit afin de satisfaire une demande croissante en eau potable.

Des bâtiments industriels, des grilles, quelques affiches avec des logos d'entreprises et, au loin, la mer, où flottent des bouées de balisage... À partir de ces quelques indices, le visiteur non averti aura du mal à deviner ce qui se passe dans cette périphérie urbaine du sultanat d'Oman, à proximité de la ville de Barka. Pourtant, sous ses pieds, dans un labyrinthe de tuyaux, 600.000 mètres cubes d'eau salée coulent chaque jour. À mesure qu'elle traverse une série de bassins et de filtres cachés par des préfabriqués métalliques, elle est transformée en eau potable, qui sera consommée par les habitants de la capitale du pays, Mascate.

Construite par Suez en un an et demi - « un temps record » selon l'entreprise -, l'usine de dessalement d'eau de mer Barka IV a été inaugurée il y a à peine trois mois, en juin 2018. Depuis, elle est gérée par le groupe français qui, en 2016, a remporté auprès de l'autorité locale en charge de l'approvisionnement en eau du sultanat (la Oman Power and Water Procurement Company, OPWP) un contrat de financement, construction et exploitation de la station d'une durée de 20 ans.

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Station de dessalement de Barka IV

[L'usine de dessalement de Barka IV. Crédit : DR]

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Une multiplication d'appels d'offres internationaux

Les 276 millions d'euros nécessaires pour la construction ainsi que pour les frais financiers et de structure ont été apportés à 80% par des prêts bancaires et à 20% par un consortium incluant, aux côtés de Suez - qui a sorti de ses caisses 11 millions d'euros -, son actionnaire Engie.

Avec une capacité de production de 281.000 mètres cubes d'eau potable par jour, la station de dessalement est désormais la plus grande d'Oman, dont elle assure 20% des besoins. Elle se veut aussi novatrice : la technologie de l'osmose inverse - désormais dominante dans le dessalement de l'eau - y est doublée d'un système de pré-traitement adapté aux eaux turbides du golfe Persique, alors que la consommation énergétique de la station est, selon Suez, « inférieure à celle d'autres centrales du pays ».

Barka IV, dénommée ainsi car trois autres stations de production d'eau et/ou d'électricité sont présentes sur le site, constitue surtout une nouvelle concrétisation de la stratégie de Suez au Moyen-Orient, axée sur le renforcement de son offre en « eaux alternatives ». En raison des besoins d'une population croissante, de plus en plus urbanisée et aux revenus en hausse, ainsi que d'une industrie en cours de développement et de diversification, la demande en eau des pays du Golfe ne cesse en effet d'augmenter.

En Oman par exemple, entre 2016 et 2023, [la demande en eau] devrait croître de 5% chaque année, en passant de 746.000 à 1,1 million de mètres cubes par jour, selon des données de Suez. Or la région, qui accueille 6,3% de la population mondiale, ne bénéficie que de 1,4% de la ressource planétaire d'eau douce.

L'approvisionnement en eau devient ainsi un enjeu stratégique, en termes géopolitiques comme de croissance. Conscientes du problème, les autorités locales multiplient ainsi depuis quelques années les programmes d'investissements, en s'ouvrant de plus en plus aux partenariats public-privé (PPP) : une manière « d'attirer des investissements et de l'expertise que le pays ne possède pas et ne souhaite pas acquérir », explique Andrew Rae, le directeur général adjoint d'OPWP.

Présent depuis les années 1950

Dans le sultanat d'Oman, dont 100% de l'eau potable vient de la mer, et qui compte disposer de six nouvelles usines de dessalement avant 2024, trois appels d'offres pour le financement, la construction et la gestion de trois stations d'une capacité totale de 600.000 mètres cubes d'eau par jour devraient être lancés avant 2019.

En Arabie saoudite, qui est déjà le premier producteur d'eau dessalée du monde avec ses 5,1 millions de mètres cubes quotidiens, six appels d'offres pour des PPP devraient s'ajouter en 2019 aux cinq déjà en cours. Ensemble, ils devraient permettre de plus que doubler la production d'eau potable. Suez calcule qu'entre 15 et 20 appels d'offres devraient être lancés dans les pays du Golfe en 2019. La région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord concentre d'ailleurs 47% du marché mondial du dessalement qui croît de 8% par an depuis les années 2000. En 2018, on comptait 16.000 stations opérationnelles ou en construction dans 150 pays.

Pour pleinement profiter de ces nouvelles opportunités, Suez s'appuie sur une présence déjà établie dans la région. Le groupe, qui était présent dès les années 1950 à Riyad, pour le traitement d'un gisement d'eau potable, compte désormais 1.000 salariés dans les pays du Golfe. En 2017, il y a réalisé 243 millions d'euros de chiffre d'affaires - sur 3,9 milliards à l'international. Si 180 millions d'euros de ses recettes proviennent d'Oman, il est également présent dans le dessalement en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Globalement, chaque jour, il produit dans la région 1,5 million de mètres cubes d'eau dessalée.

Suez mise également sur sa "longueur d'avance" acquise dans la technologie de l'osmose inverse, fondée sur la filtration de l'eau salée par des membranes, qui supplante de plus en plus l'ancienne technique de distillation dans le dessalement.

L'acquisition en 2017 de GE Water - désormais intégrée dans le groupe via la création de la filiale Suez Water Technologies & Solutions (Suez WTS) -, qui lui a apporté quelque 2.000 brevets, a permis d'accroître son expertise en matière de membranes et de reminéralisation de l'eau dessalée, phase finale nécessaire pour la rendre potable, explique Denys Neymon, DG de la Global Business Line infrastructures de traitement.

Alimenté par l'énergie solaire

Le groupe mène d'ailleurs des programmes de recherche et développement afin de relever l'ultime défi du dessalement : « verdir » le processus en diminuant la consommation énergétique - déjà réduite par trois depuis les années 1970, mais qui représente encore « deux tiers des coûts opérationnels » des stations -, et en privilégiant l'utilisation des énergies renouvelables. Dans les pays du Golfe, un projet pilote est justement mené à Abou Dhabi, dans la « ville verte » de Masdar, afin de parvenir à alimenter le dessalement à 100% par l'énergie solaire.

Les besoins d'eaux alternatives des pays du Golfe dépassent néanmoins le seul dessalement. Le recyclage des eaux usées en constitue aussi un important volet : l'Arabie saoudite voudrait retraiter et réutiliser, à l'horizon 2030, 100% des eaux usées domestiques et 80% des eaux industrielles, alors que les Émirats arabes unis espèrent augmenter de 95% leurs capacités de recyclage entre 2017 et 2036.

Suez qui, dans la région, traite déjà 1,2 million d'eaux usées par jour, convoite également ce marché. Au Qatar, le groupe exploite d'ailleurs déjà depuis une décennie la station de Doha West, où 85% des 280.000 mètres cubes d'eau traitée quotidiennement - produites par un million d'habitations - sont recyclés à des fins d'irrigation, mais aussi de réalimentation des nappes aquifères.

Au Koweit, Suez a également hérité d'une joint-venture de GE Water avec le groupe Kharafi qui gère une usine de recyclage des eaux usées municipales de la capitale. Les 375.000 mètres cubes traités chaque jour, utilisés par l'agriculture et l'industrie ainsi que pour alimenter des aquifères, des réservoirs naturels de stockage d'eau souterraine, satisfont 26% de la demande en eau du pays.

L'acquisition de GE Water doit d'ailleurs aussi permettre à Suez de se positionner face à la demande croissante « d'eaux alternatives » - par les industriels, confrontés non seulement à la rareté de la ressource, mais également à des contraintes réglementaires et à des conflits d'usage grandissants. L'industrie représente un tiers du marché mondial d'eau dessalée, et regarde elle aussi l'eau recyclée comme l'une des « alternatives » nécessaires à son développement.

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ENCADRÉ

Le traitement des déchets, l'autre grand besoin des pays du Golfe

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Centre d'enfouissement des déchets ménagers d'Al Amerat, à Oman

[Le centre d'enfouissement des déchets ménagers d'Al Amerat, à Oman, a une capacité de 400.000 tonnes par an. Crédit : DR]

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Dans les pays du Golfe, les mêmes phénomènes qui font exploser la demande d'eau engendrent une augmentation exponentielle de la production de déchets. Dans le sultanat d'Oman, celle-ci devrait ainsi croître de 172% entre 2012 et 2025, selon des chiffres de la Banque mondiale cités par Suez, alors que dans l'ensemble de la région les tonnages produits par an et par habitant sont déjà largement supérieurs à la moyenne mondiale.

Ces pays émergents n'ont toutefois pas encore développé de systèmes de collecte et de traitement à la hauteur des enjeux environnementaux. Ils continuent d'enfouir les deux tiers de ces déchets dans des décharges, souvent dépourvues de tout système de récupération de liquides émis comme le méthane - malgré la contribution de ce dernier aux émissions locales de gaz à effet de serre. Mais ils commencent à se fixer des objectifs d'amélioration, en lançant des programmes d'investissement assortis d'appels d'offres internationaux en partenariat public-privé afin de développer la collecte, la valorisation énergétique et/ou le recyclage ainsi que la modernisation des décharges.

Suez, déjà présent depuis 1977 aux Émirats arabes unis dans la collecte des déchets industriels, et plus récemment dans celle des déchets municipaux et le nettoyage des rues, se positionne aussi sur ce marché prometteur. Au sultanat d'Oman notamment, il a remporté depuis 2010 quatre contrats pour la gestion de centres d'enfouissement de déchets ménagers. L'un d'entre eux, situé à Al Amerat, d'une capacité de 400.000 tonnes par an, traite l'ensemble des déchets solides municipaux de Mascate. Il est déjà doté d'une unité de traitement des lixiviats, - des effluents complexes nécessitant une expertise particulière - qui respecte les standards européens et devrait bientôt être aussi habilité à récupérer le biogaz. Cette année, le groupe a également remporté le contrat d'exploitation d'un centre de stockage de déchets industriels dangereux d'une capacité de 42.000 tonnes par an à Sohar, ville portuaire qui concentre à elle seule 90% des déchets industriels du pays.

Globalement, dans les pays du Golfe, Suez collecte 1.200 tonnes de déchets par jour, et en traite 3.500 tonnes. Il compte également trois milliers de clients dans le Le centre d'enfouissement des déchets ménagers commerce et l'industrie.

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