Nucléaire : le sprint d’Orano pour remplacer l’uranium enrichi russe, notamment aux Etats-Unis

Alors que les énergéticiens occidentaux veulent réduire leur dépendance à l'entreprise russe Rosatom pour s’approvisionner en combustible nucléaire, Orano espère capter une partie de ce nouveau marché. La société tricolore compte en effet saisir l'occasion pour lancer au plus vite l’extension de son usine d’enrichissement de l’uranium au Tricastin (Drôme), afin d’augmenter de 30% ses capacités de production d’ici à la fin de la décennie.
Le site Orano de Tricastin (Drôme).
Le site Orano de Tricastin (Drôme). (Crédits : MG)

La guerre en Ukraine n'a décidément pas fini de bouleverser la géopolitique de l'énergie. Et pour cause, il n'y a pas que les livraisons russes de gaz qui risquent de s'amenuiser en Europe : l'uranium enrichi, ce combustible nécessaire au fonctionnement des centrales nucléaires, se voit lui aussi embarqué dans le conflit majeur qui secoue le Vieux continent.

Car sur ce segment critique, la Russie représente toujours près d'un tiers des approvisionnements des Occidentaux. Lesquels se trouvent donc exposés à une possible rupture des contrats par Moscou, poussant certains d'entre eux, notamment outre-Atlantique, à s'en détacher au plus vite.

Nouvelles perspectives de marché

De quoi ouvrir de nouveaux marchés à l'entreprise française Orano (ex-Areva), spécialisée dans la gestion des combustibles nucléaires. Concurrente du russe Rosatom sur l'enrichissement de l'uranium, la société tricolore compte en effet saisir l'occasion pour augmenter de 30% ses capacités de production en la matière, sur son site du Tricastin (Drôme). L'objectif : alimenter dès 2028 les électriciens en quête d'un nouveau fournisseur avant qu'ils ne se tournent éventuellement vers l'autre grande entreprise exportatrice d'uranium enrichi, l'anglo-germano-néerlandaise Urenco, laquelle travaille également sur un possible programme d'extension.

Du 1er février au 9 avril, chacun sera donc appelé à donner son avis sur le projet d'extension des capacités d'enrichissement au Tricastin, dans le cadre de la Commission nationale du débat public, avant une décision de lancement « idéalement prise dans l'année », explique-t-on chez Orano. Il s'agira ensuite de reproduire à l'identique une partie de l'usine actuelle inaugurée en 2011, où de l'uranium naturel sous forme gazeuse, non adapté à l'utilisation dans les centrales, est centrifugé afin d'augmenter sa teneur en U235, l'isotope permettant le procédé de fission dans les réacteurs nucléaires. Et ce, pour un coût total estimé entre 1,3 et 1,7 milliard d'euros.

Usine extension Orano

L'espace dédié à la construction de l'extension des capacités d'enrichissement a déjà été choisi par Orano, dans le prolongement de son usine actuelle.

Capter les clients américains

L'investissement est certes colossal, mais si l'on en croit Orano, le jeu en vaut la chandelle. Car l'entreprise tricolore pourrait ainsi capter près de la moitié de la nouvelle demande occidentale d'uranium enrichi liée à la réduction de la part du marché russe, explique-t-on dans ses rangs. Celle-ci est en effet estimée « entre 5 à 8 millions d'unités de travail de séparation (UTS) par an », soit l'équivalent de 50 à 90 millions de foyers alimentés en électricité. Or, l'extension de l'usine du Tricastin permettrait à Orano d'augmenter sa production annuelle d'uranium enrichi de 3,5 millions d'UTS dès la fin de la décennie, en passant de 7,5 millions aujourd'hui (12% du marché mondial) à 11 millions d'UTS.

Et dans cette stratégie bien rodée, la société compte d'abord sur la soif en combustibles nucléaires des électriciens américains. Car contrairement à l'Union européenne, Washington a décidé de limiter rapidement son exposition à Rosatom : en vertu du Russian Suspension Act, les importations russes de ce précieux combustible ne devront pas dépasser 15% d'ici à 2030, contre 28% en 2021 (environ 4 millions d'UTS). Les Etats-Unis comptent même aller encore plus loin, puisque des réflexions sont en cours afin de graver dans le marbre un nouvel objectif ambitieux de 0% d'import russe dès 2025. « A ce stade, nos discussions avec les clients américains sont les plus avancées », glisse-t-on chez Orano.

Lire aussiNucléaire : la Russie menace d'arrêter de vendre son uranium enrichi aux Etats-Unis

D'autant que d'autres pays pourraient suivre, en décidant « d'y mettre fin par des sanctions ou des restrictions à l'importation », ajoute-t-on au sein de l'entreprise. Même si ce n'était pas le cas, la Russie risque de « décider elle-même de restreindre ses exportations comme pour le gaz », souligne-t-elle par ailleurs. Son message est clair : au vu du contexte, l'extension permettrait d'éviter d'éventuelles « pénuries de combustibles nucléaires », dommageables à la « sécurité d'approvisionnement ».

La France dépend de la Russie pour recycler l'uranium de retraitement

Néanmoins, Orano ne compte pas, pour l'instant, prendre la place de Rosatom sur un autre pan de la gestion du combustible : le recyclage de l'uranium de retraitement (URT). Contrairement à l'enrichissement en amont, qui consiste à transformer chimiquement la roche naturelle afin de fabriquer un combustible nucléaire, le recyclage de l'URT touche à l'aval du cycle. Il s'agit en fait de la gestion du combustible usé, afin qu'il puisse être réutilisé après son passage en réacteur.

Or, aujourd'hui, ni la France, ni aucun autre pays d'Europe de l'Ouest, ne disposent de l'outil industriel nécessaire pour recycler l'uranium issu des combustibles irradiés une première fois dans les centrales nucléaires d'EDF. L'électricien a ainsi toujours fait appel à la Russie pour ce procédé industriel et l'électricien français continue de commercer avec Tenex, la filiale de Rosatom. Le fruit de ce partenariat s'est d'ailleurs matérialisé en France le 29 novembre dernier, avec la livraison en France de la première cargaison d'uranium de retraitement enrichi en Russie. Et l'éventuelle extension de l'usine d'enrichissement du Tricastin n'y changera rien : « Il n'y aura pas de modules pour enrichir l'URT », confirme-t-on chez Orano.

Pourtant, l'entreprise affirme être « capable de le faire », à condition de construire une unité dédiée. Dans son usine d'enrichissement actuelle, deux des 14 modules ont d'ailleurs été construits pour accueillir de l'URT. Mais la conversion de celui-ci, l'étape préliminaire qui vise à le purifier et à le transformer avant son enrichissement, s'est vu stopper dès 2008, faute de contrat suffisant.

« Avec la crise financière, le prix de l'uranium naturel a chuté, si bien que les électriciens ont préféré s'approvisionner dans les mines plutôt que de recycler le combustible déjà utilisé », explique-t-on chez Orano.

Or, au vu de l'évolution des cours et des limites de l'entreposage des combustibles usés, dont les capacités approchent de la saturation, la stratégie a changé : chez EDF, la part d'uranium recyclé dans les prochaines années devrait augmenter, jusqu'à couvrir 25% des besoins. Reste à voir si les contrats en question reviendront à Orano, prêt à construire de nouveaux outils industriels, ou resteront liés à la Russie malgré le contexte géopolitique.

Lire aussiNucléaire : une première en 10 ans, de l'uranium recyclé en Russie arrive en France pour EDF

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Commentaires 2
à écrit le 28/01/2023 à 13:23
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Il était temps , quelle gabjie !!! Fin des années 80 eurodif et l.usine GB1 (Georges Besse 1) fournissait le parc nucléaire français,puis l'usine Melox fournissait du combustible en consommant du plutonium. Puis vinrent les écolos les socialistes q...

à écrit le 28/01/2023 à 2:27
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Le monde a besoin d'énergie pas chère , la Russie le sait. l'Europe elle, après 30 ans, y réfléchi encore. Produire du carburant nucléaire à tarif concurentiel, je sais pas, je veux voir.

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