Audrey Bourolleau : « Avec HECTAR, nous voulons participer au renouvellement des générations agricoles »

Elle dirige HECTAR, un campus agricole qu'elle a co-fondé avec Xavier Niel. Audrey Bourolleau entend bien former les agriculteurs de demain dans le but clairement affiché de renouveler les générations. Et quand on sait que 160 000 fermes seront à reprendre d'ici 3 ans en France, la tâche est immense. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°8 "Du champ à l'assiette - Mieux produire pour bien manger", actuellement en kiosque).

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(Crédits : Denis Allard/Leextra pour La Tribune)

Elle est à la tête d'HECTAR, « le plus grand campus agricole du monde » qu'elle a co-fondé avec Xavier Niel. HECTAR, c'est son programme d'engagement ; un programme gratuit destiné aux porteurs de projets agricoles. Car, pour celle qui fut conseillère agriculture de l'Élysée de 2017 à 2019, c'est clair, l'avenir est dans nos terres, à condition d'en prendre soin. D'ailleurs, elle est également cheffe d'exploitation, un rôle qu'elle tient avec grand professionnalisme. Une belle revanche pour cette petite fille d'agriculteurs à qui on disait de ne surtout pas suivre le sillon familial, car à l'époque, l'avenir était ailleurs.
Et lorsqu'Audrey Bourolleau vous reçoit sur le campus, à Coignières dans la vallée de Chevreuse, on comprend vite l'agilité transverse qui règne sur le site. De la salle de code informatique au champ de pâturage, la rencontre entre la technologie et la terre nourricière prend ici tout son sens. Un futur agricole plutôt enthousiasmant.

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Pourquoi avoir créé HECTAR et quelle en est la vocation ?

Audrey Bourolleau La vocation d'HECTAR c'est d'éclairer sur le métier d'agriculteur de demain et d'apporter des solutions. Je voulais créer un projet d'intérêt général, prendre une juste part dans ce qui va être un grand défi pour un secteur en pleine transition. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à une situation inédite : 160 000 fermes vont être à reprendre dans les 3 à 5 ans en France, nous devons faire face à un renouvellement des générations qui ne s'est jamais produit sur un laps de temps aussi court. Nous devons également prendre en compte l'enjeu du défi climatique. Plus de 20 % des sols souffrent d'érosion aujourd'hui. Avec HECTAR, nous voulons participer au renouvellement des générations tout en préservant la planète et en premier lieu les sols agricoles. Nous avons donc élaboré un fonctionnement qui repose sur trois socles : la formation des futurs chefs d'entreprise agricole, l'accélération avec les start-ups de solutions grâce à la DATA et l'innovation et, enfin, la sensibilisation des jeunes à ces solutions-là. Ce sont des métiers d'avenir qui participeront à ce que nos sociétés soient un peu plus alignées. Il faut pour cela trouver des modèles qui soient viables économiquement, socialement justes et dont le défi environnemental soit positionné sur l'agriculture régénératrice, celle qui met les sols au cœur des pratiques. Je tiens au triptyque « formation - accélération - sensibilisation », dans tout ce que nous faisons. Grâce à lui, nous aurons de la robustesse face aux grandes mutations.

Qui sont celles et ceux qui viennent à vous ?

A.B. Une grande partie de ces personnes ont 30-35 ans, elles sont plutôt diplômées (bac + 3-4 en moyenne). Soit elles ont un actif familial agricole et souhaitent poursuivre, soit elles étaient dans un autre secteur et ont envie de retourner dans les territoires, retrouver ce sens des métiers de la terre. Mais en majorité, ce sont de nouveaux entrants, y compris les enfants d'agriculteurs qui se considèrent comme tels car ils ont vu les limites de ce qui a été vécu familialement ; ils ont envie de faire les choses différemment.

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Comment abordez-vous la formation ?

A.B. Nous plaçons nos porteurs de projets dans une posture économique de chef d'entreprise, sur le schéma suivant : ils achètent la terre (ils ne l'héritent pas puisqu'ils sont nouveaux entrants), et ils placent une structure d'investissement sur 15 ans, car il faut se poser la question de « comment on rentre et comment on sort » dans ces métiers-là. En réalité, envisager le métier comme on envisage de faire carrière, c'est un premier pas dans la transformation. Mais cela reste encore très tabou dans le monde agricole en place ; beaucoup d'exploitants me disent : « Agriculteur, c'est le métier d'une vie, on doit y rester de A à Z ». Sauf que les nouvelles générations ne pensent plus comme ça.

Est-ce que pour autant les porteurs de projets que vous accueillez ont conscience de la réalité du métier ?

A.B. Une fois l'aspect économique (achat de la terre, du matériel) vu et que nous abordons ensemble l'aspect social, et donc le temps de travail, nous constatons que bien souvent c'est un point non maîtrisé car nos apprenants ne comptent pas le temps administratif ni le temps des compétences. Pourtant le constat est clair : quand on fait le jeu de mettre de l'économie sur un modèle entrepreneurial, un temps de travail d'un chef d'entreprise et de ses salariés, et que, par ailleurs, la transition environnementale demande de la compétence et des changements de pratique, eh bien forcément il faut mettre en place plusieurs axes ! Il faut, par exemple, être très bon dans les champs techniquement, diversifier son activité, faire de la vente directe, transformer les produits à la ferme, être producteur d'énergie... Plusieurs solutions de diversification sont possibles. Mais pour cela, il faut avant tout commencer par faire son diagnostic territorial : que voulez-vous faire, quel type de production, quel type de métier, avez-vous un potentiel de vente directe, d'agrotourisme, de production d'énergie verte ? Il est nécessaire d'être dans une posture de création de valeur et, bien sûr, de trouver les personnes qui vont travailler à vos côtés. En fait, le monde agricole devient hybride. C'est une notion sur laquelle nous travaillons avec la chercheuse Gabrielle Halpern. Nous publierons prochainement le fruit de nos travaux.

C'est donc un métier qui se transforme durablement...

A.B. Tout à fait. Il devient hybride et différent. Hybride, car, comme je viens de le dire, un chef d'entreprise agricole peut également être fournisseur d'énergie verte, gérant d'une structure d'accueil touristique, d'un lieu de vente... Différent, car il peut faire autrement. En tant que cheffe d'exploitation, j'ai choisi le non travail du sol, c'est-à-dire le zéro labour (responsable de l'érosion, ndlr) et l'agriculture biologique. Ce que l'on ne peut pas faire sans élevage. C'est ce qu'on appelle l'agriculture de conservation des sols pratiquée par 4 % d'agriculteurs aujourd'hui. Après chaque moisson, on met des couverts végétaux (on va planter du trèfle par exemple) qui vont protéger la terre comme une peau. Cette technique comporte toutefois un bémol. Car le couvert peut parfois prendre le dessus sur la céréale ce qui nécessite le recours au glyphosate et aux herbicides pour sauver la récolte. Or, nous avons fait le choix de n'utiliser aucun herbicide. Et si la récolte est perdue, eh bien, ce sont les vaches qui viennent pâturer et manger les couverts. Nous les faisons avancer sur un système de pâturage tournant dynamique, le cycle de l'herbe étant de 21 jours.

Mais s'il y a moins de récoltes, cela ne signifie-t-il pas qu'il y a moins de production ? Comment nourrir 10 milliards de personnes en 2050 ?

A.B. Pour moi, il y a deux points. Quand je demande aux chefs d'entreprise quels sont leurs indicateurs de performance, beaucoup me parlent de rendement à l'hectare alors qu'il faudrait évoquer la marge à l'hectare. La performance n'est pas le rendement que je produis, c'est la valeur que je crée. Il faut inverser le logiciel de pensée. Cela dit, le monde agricole change beaucoup. On n'y perçoit plus la notion de performance économique. À quoi cela sert-il de produire beaucoup, si l'on vend à un cours qui n'est pas bon ? Ne vaudrait-il pas mieux le transformer sur ma ferme ? Quels sont les bons ratios pour créer de la valeur ? Toutes ces questions se posent de plus en plus dans le secteur. La notion de performance est remise en question aujourd'hui. Le deuxième point c'est qu'il existe un consensus autour de l'assiette durable. On sait qu'il va falloir une part plus importante de légumineuses pour nourrir tout le monde d'autant plus que la part de viande sera plus mesurée dans nos assiettes. Nous allons produire différemment ce dont nous avons besoin, pour un régime alimentaire sur lequel tout le monde s'est accordé.

HECTAR est-elle une école à part ?

A.B. Oui. HECTAR est une business school agricole. Rien qu'en Île-de-France, 3 000 exploitations de plus de 200 hectares sont à reprendre ; c'est de l'ordre d'1,2 million d'euros l'acquisition. Un vrai business modèle est indispensable. Nous passons beaucoup de temps à modéliser ces briques de création de valeur. Quand certains veulent se diversifier par exemple, il faut pouvoir leur apporter un éclairage suffisant. Par exemple, quelle est la bonne taille pour un maraîcher qui souhaite se lancer dans la production photovoltaïque sur une serre ? Ou, à partir de quand peut-on décider de se lancer dans l'agrotourisme ? Quelle est la contrainte réglementaire juridique ? Nous voulons offrir des solutions clés en main pour nos porteurs de projets. Notre rôle est de les sécuriser. Je n'ai pas imaginé HECTAR pour remplir des formations, je l'ai imaginé pour avoir de l'impact et dire les choses sans complaisance. Nous n'hésitons pas à dire quand le projet est trop fragile. Au final, nous rendons service.

Quels sont les programmes que vous proposez ? Et comment mesurez-vous les retours ?

A.B. Quand nous avons ouvert HECTAR, nous avons créé deux parcours. Le premier, « Tremplin », est un programme d'accélération : on ausculte le business plan, on sécurise. Nous réalisons un vrai coaching, un mentoring très personnalisé sur cinq semaines. À la suite de quoi les porteurs de projets décident de refaire une formation ici ou ailleurs, de se lancer ou pas, mais au moins nous faisons une sécurisation rapide du projet. Nous mesurons l'impact d'HECTAR non pas au nombre de gens installés, mais au nombre de gens que nous faisons pivoter, c'est-à-dire qui sont rentrés dans un de nos programmes en ayant déjà leur vision acquise du projet et qui au moment de mettre le doigt sur un sujet économique, social ou environnemental ont compris qu'ils devaient être plus agiles. HECTAR leur permet de pivoter et de se sécuriser. Le deuxième parcours, « HECTAR Entrepreneur », est de 6 mois sur site avec des personnes dont le projet est plus abouti. C'est un programme plus approfondi débuté en janvier. Nous analyserons les retombées cet été.

Face à la crise effroyable du secteur agricole dans laquelle est dénoncée une grande précarité (on compte un suicide d'agriculteur par jour), nous assistons néanmoins à un retour vers la terre de la part de la jeune génération et de ceux qui veulent changer de vie. Comment expliquez-vous cela ?

A.B. Il n'y a pas de crise des vocations, au contraire, il y a une envie. Ce sont les modèles qui sont remis en question aujourd'hui. Je suis convaincue que le métier d'agriculteur est un grand métier d'avenir. C'est la raison pour laquelle je me suis lancée et engagée dans le projet HECTAR. Il n'y a rien de plus entrepreneurial que d'être agriculteur. Sur ce point, je pense que la plus grande révolution est sociologique. C'est nous tous collectivement qui changerons la vision, l'image que nous avons de l'agriculteur. Je vous donnais l'exemple de l'Île-de-France et de l'investissement à 1,2 million... Peu de gens savent que ce sont des investissements de cet ordre. Or, il est essentiel d'assumer ce rôle très entrepreneurial, de le valoriser comme on le fait avec un chef d'entreprise de PME. Mon message est le suivant : mettre en avant ces nouveaux visages du monde agricole et les valoriser.

Une figure nouvelle qui aujourd'hui peut compter sur les nouvelles technologies...

A.B. Pour moi, la révolution n'est pas technique, on a les solutions aujourd'hui. Agro-techniquement, on sait faire les transitions environnementales. Je le répète, nous sommes en train de vivre une révolution sociologique. Car, quel imaginaire projette-t-on sur le métier de l'agriculteur ? Pourquoi pense-t-on que le chef d'entreprise agricole doit forcément conduire son tracteur ? Personnellement, je ne sais pas conduire de tracteur, je ne sais pas semer et je me suis même posé des questions sur ma légitimité, devrais-je savoir le faire ? Car on vous met le doute tout le temps. Pour autant, je sais commercialiser, contractualiser, et j'ai de très bons chefs de culture dans les champs. Suis-je pour autant illégitime aux yeux de mes pairs ? Demain, c'est quoi un chef d'entreprise agricole ? C'est un métier complexe. Et bien sûr, il y a aussi des chefs d'entreprise qui conduisent leur tracteur et qui sont très bons dans leurs champs, ce n'est pas le sujet, mais dans ce cas, il ne faut pas oublier qu'ils ont besoin d'un commercial. Ce sont réellement des chefs d'entreprise qui doivent s'entourer de compétences choisies.

Les porteurs de projets ont-ils la volonté visible d'œuvrer pour sauver la planète ?

A.B. Tous les projets portent une dimension agro-écologique ; il existe une réelle envie de faire sa part. Ce qui fut le plus étonnant en revanche, c'est l'engagement des codeurs. Ces derniers viennent d'univers très variés comme ceux du jeu vidéo ou de la cosmétique ; ils n'ont pas le rapport au temps long et, de fait, ne comprennent pas les modèles agricoles qui ont des spécificités de temporalités particulières : je sème une fois, je récolte une fois. Il était donc clair que nous avions besoin de nouveaux talents dans le code. C'est pourquoi nous avons créé une spécialisation agricole à l'École 42 (école de codage fondé par Xavier Niel, ndlr). Nous avons été très étonnés du succès. Dès la première journée, nous avons reçu 75 candidatures alors que nous ne proposions que 15 places. Tous avaient la volonté de coder utile. Nous entendions « je mange trois fois par jour », « je veux limiter l'impact environnemental », « je ne veux plus gérer de la data pour gérer de la data, je veux le faire si ça a du sens ». Le sens porté est immense bien sûr de la part des porteurs de projets, mais encore plus dans l'écosystème que nous sommes en train de fédérer autour d'HECTAR. C'est une grande satisfaction d'assister à la rencontre des codeurs avec des agriculteurs et des éleveurs. On décloisonne nos préconçus, nos préjugés, c'est une grande chance. Bien sûr, il faut que les start-ups trouvent leur marché et les agriculteurs leurs modèles. Mais, chacun de nous peut faire une petite part du champ.

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Article issu de T La Revue n°8 - "Du champ à l'assiette - Mieux produire pour bien manger ?" Actuellement en kiosque

Un numéro consacré à l'agriculture et l'alimentation, disponible chez les marchands de presse et sur kiosque.latribune.fr/t-la-revue

T La Revue n°8

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Commentaires 3
à écrit le 05/03/2022 à 12:07
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En permaculture avec 1000 mètres carré on produit autant que l'agro-industrie avec un hectare.

le 06/03/2022 à 10:09
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Cela est dans un autre monde !!! Ce n’est pas grâce à la permaculture que l’on peut nourrir la France vu la chute de production que l’on a via ce système de production au bout de peu de temps. Tout type de culture a un effet sur le sol et sa compos...

le 06/03/2022 à 12:13
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"Cela est dans un autre monde !!!" @ multipseudos cancéreux: Non c'est vrai il y a sur youtube une vidée d'une expérience très sérieuse venant d'un monsieur très sérieux qui ont généré une ferme sur 1000 m2. "Une plante qui pousse sur un sol par exem...

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