Quelle agriculture pour demain ?

Conscients de la nécessité d’une transition vers des modes de production plus écologiques et durables, les agriculteurs se tournent de plus en plus vers de nouvelles pratiques. Agroécologie, permaculture, biodynamie, agriculture biologique, naturelle, régénératrice, de conservation, ou encore agriculture numérique et urbaine… Devenus pluriels, ces schémas culturaux, souvent transverses, ont tous leurs particularités. En quoi se différencient-ils ? Quels sont leurs atouts et leurs points faibles ? Lesquels feront l’agriculture de demain ? Décryptage. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°8 "Du champ à l'assiette - Mieux produire pour mieux manger", actuellement en kiosque).
(Crédits : Istock)

Lancée au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la Révolution Verte a vu les modes de production agricoles se transformer de manière radicale. Grâce notamment à la généralisation de la mécanisation, à l'utilisation d'intrants chimiques (engrais et produits phytosanitaires) et à la sélection variétale, les rendements par hectare et par travailleur se sont spectaculairement accrus. Et ce, à moindre coût. S'il fut longtemps considéré comme une victoire, cet essor de la productivité agricole ne s'est pas fait sans dommages. Selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), les systèmes alimentaires sont aujourd'hui à l'origine de plus d'un tiers des émissions de gaz à effet de serre. L'agriculture est également la première cause de disparition des espèces végétales et animales dans le monde (Ipbes). Au déclin de la biodiversité et à l'impact climatique s'ajoutent davantage de ravages, désormais clairement établis : impact sanitaire des pesticides (cancer, maladies neurologiques, infertilité, anomalies du développement fœtal...), pollution des sols, des nappes phréatiques, des rivières et des mers... Pour les agriculteurs, le bilan n'est pas plus heureux : deshumanisation du métier, endettement, dépendance vis-à-vis des filières et des marchés... Et comme si cela ne suffisait pas : même sur le plan technique, le modèle n'est plus viable ; l'artificialisation et la simplification des paysages ayant conduit à l'épuisement des terres.

Des pistes inspirées de l'agroécologie

Cette crise agricole majeure survient alors que le secteur fait face à un triple défi : s'adapter au réchauffement, limiter l'impact climatique et augmenter encore davantage la production. Car la croissance démographique ne s'est en rien affaiblie. L'ONU estime que d'ici à 2050, la demande agricole mondiale devrait bondir de 70 % par rapport aux années 2005-2006. La filière agricole se tourne donc de plus en plus vers des voies permettant de concilier plus efficacement et durablement enjeux socio-économiques et enjeux environnementaux. Ces nouvelles formes d'agriculture, loin d'être révolutionnaires, sont inspirées de l'agroécologie, une façon de concevoir des systèmes de production qui s'appuient sur les fonctionnalités offertes par les écosystèmes. Longtemps pratiqués uniquement par un petit groupe d'agriculteurs marginaux, ces schémas culturaux (l'agriculture biologique, la permaculture, l'agriculture de conservation, l'agroforesterie...) sont désormais considérés avec le plus grand sérieux par les institutions spécialisées comme la FAO. D'autant que l'apparition de nouveaux outils technologiques dédiés au secteur promet de faciliter la transition vers cette agriculture plus écologique, mais plus complexe et plus exigeante en travail que le modèle agricole conventionnel. Vous l'aurez compris, l'agriculture de demain s'annonce plurielle. Parfois avec des concepts qui se ressemblent, en tous les cas s'entrecroisent. Petit lexique des termes à connaître.

L'AGROECOLOGIE, UNE SOURCE D'INSPIRATION

Ce mot-valise - fusion d'agronomie et d'écologie - désigne une démarche agricole qui utilise les services rendus par les écosystèmes, plutôt que de chercher à les substituer par des intrants (engrais, pesticides, fongicides...). En d'autres termes, elle consiste à faire l'usage le plus intensif possible des ressources naturelles renouvelables ou pléthoriques (soleil, carbone et azote présents dans l'atmosphère, eaux de pluie, éléments minéraux dans le sol, etc.) tout en ayant le moins possible recours aux ressources épuisables (énergies fossiles, gisements de phosphates, etc.) et aux intrants chimiques. L'agroécologie est une source d'inspiration dont se réclament différents systèmes de production agricoles, souvent transverses, incluant l'agriculture biologique, la biodynamie, la permaculture, l'agriculture naturelle, l'agriculture de conservation ou encore l'agroforesterie. Les définitions qui y sont associées sont néanmoins très variées, notamment selon les pays, ce qui peut engendrer une certaine confusion. Aux États-Unis et en Allemagne, l'agroécologie est surtout considérée comme une discipline scientifique visant à promouvoir le développement rural et la préservation de l'environnement. Au Brésil, le terme est d'abord apparu dans le cadre d'un mouvement social visant la promotion d'une agriculture familiale et la recherche de souveraineté alimentaire. En France, le terme s'entend le plus souvent comme un modèle alternatif à l'agriculture industrielle à l'origine d'un ensemble de pratiques. Une note d'analyse publiée en 2013 par le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation résume ainsi les principes de l'agroécologie : « S'appuyer au maximum sur les fonctionnalités des écosystèmes, maximiser la biodiversité fonctionnelle et renforcer les régulations biologiques dans les agroécosystèmes, afin de concilier plus durablement enjeux socio-économiques et environnementaux. »

LA PERMACULTURE, UNE PHILOSOPHIE

Selon l'université Populaire de Permaculture et l'association française Brin de Paille, la permaculture se définit comme « une science de conception de cultures, de lieux de vie et de systèmes agricoles humains utilisant des principes d'écologie et le savoir des sociétés traditionnelles pour reproduire la diversité, la stabilité et la résilience des écosystèmes naturels ». La permaculture ne se limite donc pas à des pratiques agricoles. Il s'agit plutôt d'une sorte de philosophie ou éthique basée sur des idéaux de partage équitable visant à prendre soin à la fois de la nature et des hommes. Né dans les années 1970, ce courant a été popularisé par deux Australiens, le biologiste Bill Mollison et l'essayiste David Holmgren, dans un livre référence intitulé Perma-Culture 1, une agriculture pérenne pour l'autosuffisance et les exploitations de toutes tailles (1978). Le terme est, lui, issu de la contraction de « permanent agriculture », expression anglaise désignant l'ensemble des façons de cultiver la terre en préservant sa fertilité naturelle. Dans son aspect agricole, la permaculture regroupe un ensemble de méthodes culturales qui permettent de maintenir la fertilité naturelle du sol grâce à une occupation optimale du terrain et une diversité maximale de productions, sans recours aux produits phytosanitaires et très peu à la mécanisation. En cela, le mouvement s'inspire de l'agriculture naturelle : pratique qui limite très fortement les interventions humaines sur les cultures.

L'AGRICULTURE NATURELLE, L'ART DE LAISSER FAIRE

Développée par le Japonais Masanobu Fukuoka dans les années 1970, l'agriculture naturelle est une pratique agricole qui consiste à « laisser faire » le plus possible la nature. Elle repose sur plusieurs principes énoncés par son fondateur dans le livre La révolution d'un seul brin de paille : ne pas labourer le champ, ne pas ajouter d'engrais ou de pesticides, ne pas retirer les mauvaises herbes, ne pas tailler les cultures, etc. Les seules activités humaines autorisées sont l'ensemencement et la récolte.

 L'AGRICULTURE BIOLOGIQUE, LA SEULE FORME LABELLISEE

L'agriculture biologique est une forme de culture labellisée. Elle est soumise à un cahier des charges qui exclut le recours à des produits chimiques de synthèse (engrais et pesticides), ainsi qu'aux OGM. Elle est soumise à une réglementation européenne appliquée par tous les États membres. En complément de cette réglementation, certains produits et activités sont encadrés par des cahiers des charges nationaux. Les produits issus de l'agriculture biologique sont facilement identifiables grâce à deux labels officiels : le logo européen « l'Eurofeuille », ou le logo « AB » français. Si l'agriculture biologique s'inspire à certains égards de l'agroécologie, elle s'en éloigne par l'utilisation de pesticides d'origine naturels (p. ex. : la bouillie bordelaise dans les vignes).

 L'AGRICULTURE DE CONSERVATION, PRESERVER LA FERTILITE DES SOLS

Le terme a été créé par l'Organisation des Nations Unis pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) en 2001. Cette forme d'agriculture repose sur l'idée de préserver la fertilité des sols agricoles, en les protégeant contre les processus de dégradation qui peuvent les affecter, en particulier en luttant contre l'érosion. Cet effort de conservation repose sur trois grands principes : la couverture maximale des sols, l'absence de travail de la terre (seule la perturbation de la ligne de semis est tolérée) et la diversification des espèces cultivées (rotations longues et cultures associées). Si elle permet une grande biodiversité, l'agriculture de conservation nécessite toutefois le recours à des herbicides de synthèse - et notamment le glyphosate. C'est pourquoi on l'oppose communément à l'agriculture biologique, qui elle, en revanche, a recours au labour.

L'AGRICULTURE REGENERATIVE, OU RENEGERATRICE : RESTAURER LES CAPACITES NATURELLES DU SOL

Comme son nom l'indique, cette forme d'agriculture se démarque des autres « chapelles » de l'agriculture durable par ses objectifs et son champ d'action spécifique : la régénération des sols. Cela dit, elle se base sur des pratiques comparables à celles de l'agriculture de conservation, dont elle peut être considérée comme une sous-catégorie.

 L'AGROFORESTERIE, FAIRE DES ARBRES NOS ALLIES

L'agroforesterie est un système d'exploitation des terres consistant à associer sur une même parcelle des arbres, arbustes ou haies à des cultures ou des animaux. Ce mode de production sert plusieurs objectifs : une meilleure utilisation des ressources, une plus grande diversité biologique et la création d'un microclimat favorable à l'augmentation des rendements. Entre autres services, les arbres, par l'intermédiaire de leurs racines et de leurs feuilles, favorisent l'alimentation en eau et la fertilité des cultures de surface. Ils limitent également la fuite de nitrate dans les couches profondes du sol, réduisant ainsi la pollution des nappes phréatiques. Les arbres et les haies permettent, en outre, une diversification des habitats favorable à l'installation d'espèces utiles tels des pollinisateurs. En ce sens, l'agroforesterie est considérée comme une composante essentielle de la démarche agroécologique.

L'AGRICULTURE BIODYNAMIQUE, UNE AGRICULTURE BIOLOGIQUE EN VERSION ESOTERIQUE

Cette méthode de culture associe les pratiques de l'agriculture biologique (dont elle répond au cahier des charges) à des pratiques ésotériques. Reposant sur une approche holistique, c'est-à-dire qui considère que tout est lié, la biodynamie intègre des rituels liés au cosmos et notamment aux phases de la Lune. Ses bases dogmatiques ont été posées en 1924 dans une série de conférences données par Rudolf Steiner, fondateur de l'anthroposophie, une doctrine spirituelle. Vénéré comme un génie visionnaire par certains, ce philosophe et pédagogue autrichien fait le plus souvent figure de charlatan auprès des agronomes. Il convient néanmoins de remarquer qu'en dépit de l'absence d'explication rationnelle à certaines pratiques, de récentes études scientifiques ont démontré de nombreux bienfaits à ce mode de culture.

 L'AGRICULTURE NUMERIQUE, UNE REVOLUTION EN MARCHE

L'adoption des technologies numériques par le secteur agricole n'est pas nouvelle. L'imagerie satellite, par exemple, est utilisée pour le suivi des surfaces agricoles depuis la fin des années 1980. Mais le phénomène prend ces dernières années une ampleur inédite. Voici venu le temps des drones et des robots de surveillance, des capteurs de température et d'humidité, des colliers connectés pour le bétail ou encore des caméras intelligentes dans les fermes. Une multitude de start-ups développent des solutions innovantes pour assister les agriculteurs dans leurs tâches de tous les jours. Loin de se limiter à des objectifs purement économiques, ce nouvel écosystème technologique, désigné sous le nom d'AgriTech - ou simplement AGTech -, ambitionne une véritable transformation en profondeur du secteur agricole. Son but ? Faciliter la transition d'une agriculture intensive à une agriculture plus écologique. Parmi la pléiade d'exemples de start-ups ayant récemment vu le jour, la start-up occitane Naïo Technologies fabrique par exemple des robots de désherbage qui constituent une alternative bienvenue aux herbicides. La jeune entreprise nantaise Weenat propose, de son côté, des capteurs météorologiques connectés qui permettent aux exploitants de mieux gérer leurs ressources, notamment en eau.

 L'AGRICULTURE URBAINE

Toit-jardins, fermes périurbaines, micro-fermes, jardins collectifs... Les projets d'agriculture urbaine sont en plein essor. Ces pratiques qui consistent à accueillir et mener des actions de production de fruits, légumes et autres aliments en milieu urbain ou péri-urbain suscitent depuis quelques années un véritable engouement. Au-delà de la tendance, alimentée par le besoin de certains citadins de renouer avec la nature, le retour des actions d'agriculture en ville répond à des enjeux environnementaux, sociaux, économiques et même sanitaires. Les vertus de durabilité et de résilience qui y sont associées sont multiples : gestion écologique des eaux de pluie, séquestration du carbone, développement de la biodiversité, valorisation des déchets organiques, circuits courts de production, de transformation et de distribution, confort thermique des bâtiments, lutte contre les îlots de chaleur, sensibilisation à l'alimentation durable...

LA NOUVELLE AGRICULTURE®, UNE MARQUE CREEE PAR DES AGRICULTEURS

La Nouvelle agriculture® est une marque créée en avril 2017 par les agriculteurs adhérents à la coopérative Terrena et à destination des consommateurs. À mi-chemin entre agriculture biologique et conventionnelle, les produits vendus en grande surface sous la marque La Nouvelle Agriculture®, sont issus d'exploitations qui se sont engagées à respecter 11 principes : éviter les traitements antibiotiques, ne pas utiliser les OGM, assurer une traçabilité du champ à l'assiette, respecter un cahier des charges pour le bien-être animal, améliorer l'alimentation des animaux grâce au partenariat avec l'association Bleu-Blanc-Cœur, limiter les intrants chimiques, maîtriser les filières, préserver et développer la biodiversité, réduire les émissions de CO2, faire contrôler les élevages par un organisme indépendant, et enfin innover pour produire toujours mieux.

L'AGRICULTURE DU VIVANT, UN MOUVEMENT DE COOPERATION QUI S'INSPIRE DE L'AGROECOLOGIE

Pour une agriculture du vivant est une association lancée en 2018 et qui vise à promouvoir les pratiques agricoles inspirées de l'agroécologie à travers la coopération de tous les acteurs de la filière, à savoir les producteurs, coopératives et négoces, industriels, distributeurs, etc.

 ...........................................................................................................

Article issu de T La Revue n°8 - "Du champ à l'assiette - Mieux produire pour bien manger ?" Actuellement en kiosque

Un numéro consacré à l'agriculture et l'alimentation, disponible chez les marchands de presse et sur kiosque.latribune.fr/t-la-revue

T La Revue n°8

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 2
à écrit le 04/03/2022 à 9:21
Signaler
Pour pouvoir inventer l agriculture de demain,: il faudrait peut que les quelques agriculteurs vivent decement de leur métier. Dans 10 ans , 2/3 des agriculteurs actuels seront à la retraite. Ce n est pas de gentil barbus qui nourriront les bobos!...

à écrit le 26/02/2022 à 9:20
Signaler
Malbouffe, perturbateurs endocriniens et cancer tant que le lobby agro-industriel tiendra notre alimentation en otage et vu qu'il n'est jamais remis en cause on voit mal ce qui peut s'améliorer. A cosa nostra ils sont pas prêt de faire leur potager.

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.