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Economie française : un retour douloureux à la situation des années 1980

Ivan Best

Publié le 24 novembre 2012 à 17:56 - Mis à jour le 24 novembre 2012 à 18:01

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Les similitudes sont de plus en plus grandes entre la situation de l'économie française actuelle et celle du début des années 1980 : faible compétitivité, déficit extérieur, restrictions budgétaires, le tout couronné par une croissance poussive qui provoque l'aggravation du chômage. Or, les recettes utilisées trente ans auparavant, comme la dévaluation, ne sont malheureusement plus possibles, avec la zone euro.

Bien sûr, les différences sont nombreuses entre la politique économique du premier président socialiste de la cinquième République, François Mitterrand, et celle du second, François Hollande.
L'un avait beaucoup promis avant d'arriver au pouvoir, l'autre moins. Le premier a attendu près de deux ans avant de changer de cap économique, le second six mois, en optant, contrairement à ce qu'il avait défendu pendant sa campagne, pour une recherche de compétitivité via la baisse du coût du travail. Mais à voir la situation économique à laquelle tous deux ont été confrontés, et qui a motivé ce changement de cap, l'idée s'impose d'un parallélisme, de similitudes, entre l'économie française de 1983 et celle d'aujourd'hui. Des ressemblances qui ne devraient pas s'estomper de sitôt.

Une économie profondément transformée...
Entre 1983 et aujourd'hui, soit près de trente ans après le « tournant de la rigueur », l'économie française a évidemment changé. Même ceux qui ont vécu le début des années 80 l'ont souvent oublié, l'Etat jouait un rôle infiniment plus grand qu'aujourd'hui. Et visible au quotidien : qui se souvient que le prix de la baguette de pain comme celui de l'essence et beaucoup de biens courants étaient déterminés par la rue de Rivoli, autrement dit le ministère des Finances, dont c'était l'une des nombreuses missions ? L'économie a été beaucoup libéralisée, depuis, aussi bien par la droite - gouvernement Chirac (1986-88), qui a notamment libéralisé les prix - que par la gauche, avec Pierre Bérégovoy ministre des Finances, qui a largement ouvert la porte aux marchés financiers, en lieu et place du traditionnel financement purement bancaire.

... mais avec des invariants
Les conditions de fonctionnement des entreprises, notamment industrielles, n'ont pourtant pas été bouleversées. Le capitalisme a ses invariants. Avant d'investir, un entrepreneur se pose deux questions simples, mais déterminantes : vais-je pouvoir écouler mes produits ? Ai-je une chance de gagner de l'argent? Une réponse positive à ces deux interrogations est nécessaire avant de se lancer. Aussi bien en 1983 qu'en 2012.
Or, il y a trente ans comme aujourd'hui, la réponse est, trop souvent, doublement négative. Les entrepreneurs doutent du marché potentiel. Et leur profitabilité en baisse les conduit à renoncer à investir, de peur de perdre de l'argent.
Comme au début des années 80, les entreprises françaises sont aujourd'hui insuffisamment compétitives. Il y a trente ans, c'était parce que les salaires avaient continué d'augmenter malgré le deuxième choc pétrolier, de 1979, et avaient encore crû avec la revalorisation du smic décidée par le nouveau président Mitterrand. Aujourd'hui, les produits industriels français peinent à se vendre aussi en raison de la hausse des salaires du début des années 2000, notamment quand le ministre des Affaires sociales, François Fillon, a fortement revalorisé le smic en 2003, ce qui a accru les coûts de production. Mais aussi et surtout à cause de la concurrence acharnée venue de l'Est ou d'Asie, que les industriels français n'ont pas su éviter, faute de montée en gamme suffisante. Le résultat est le même : trop chers dans leur catégorie, les produits français ont du mal à se vendre, surtout à l'étranger.

Déficit commercial, profits en baisse, et croissance faible
Conséquence, un déficit commercial élevé, culminant à 2,6% du PIB en 1983, et à 3,5% du PIB en 2012. Et les industriels peinant à écouler leurs produits, ils serrent leurs prix, voire sont contraints de les baisser. D'où, un effet de ciseaux désastreux pour les profits, entre des prix de vente stagnants ou en baisse, et une hausse des salaires qui ne se dément pas, quelle que soit la situation (plus de 2% l'an). Voilà pourquoi le taux de marge (part des profits bruts dans la valeur ajoutée) a chuté sensiblement, de plus de trois points, entre 2008 et 2011, revenant à 28,6%, son plus faible niveau depuis... les années 80 (1985, exactement).
Autre similitude, non pas du côté de l'offre, cette fois, mais de la demande : restrictive, la politique budgétaire contribue à affaiblir l'activité économique. En 1983, face à la contrainte extérieure, au double déficit de la balance commerciale et du budget, le ministre de Finances Jaques Delors met en ?uvre une politique fiscale restrictive. Les prélèvements obligatoires passent de 41% du PIB en 1982 à 42,4% en 1984. C'est bien ce que fait François Hollande, qui les fait grimper de 45% en 2012 à 46,5% du PIB en 2013.

Une baisse du pouvoir d'achat en 2012, la plus forte depuis... 1984
La conséquence ? Un affaiblissement du pouvoir d'achat : celui-ci baissera dès cette année - les hausses d'impôt avaient commencé sous la présidence Sarkozy -, enregistrant une chute inconnue depuis... 1984. Tôt ou tard, la consommation s'en ressent, et avec elle l'activité des entreprises qui en dépendent, notamment dans les services. Les restaurateurs n'ont pas de problème de compétitivité à l'international, mais ils disent subir aujourd'hui une baisse de la fréquentation des restaurants, directement liée à la baisse du pouvoir d'achat.
Ce contexte économique est à l'origine, bien sûr, d'une croissance très faible. Elle serait de 0,4% en 2013, elle était de 1,2% en 1983. Ce deuxième chiffre paraît relativement élevé, aujourd'hui. François Hollande s'en contenterait. Mais on a oublié qu'à la fin des années 70, crise ou pas, le PIB augmentait chaque année de plus de 3%... Avec une expansion divisée par trois, les Français ressentaient bien une rupture de croissance.
Et ils apprenaient chaque mois que le nombre de chômeurs s'était envolé. Une autre similitude avec la période actuelle.

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Dévaluation et restrictions salariales, la recette des années 80

Comment est-on sorti de cette situation pendant les années 80 ? Les recettes employées sont-elles encore de mise aujourd'hui ? A l'époque, la compétitivité des entreprises est rétablie par deux moyens : une dévaluation du franc vis-à-vis du deustch mark, de 20% entre 1983 et 1987, qui permet évidemment de baisser les prix des produits français à l'export, et de rétablir la balance commerciale. Et une rigueur salariale d'une ampleur inconnue. Après le blocage de prix de 1982, les entreprises publiques, qui donnent alors le « la » en matière salariale, continuent de peser fortement sur leur évolution. En 1984, le salaire moyen baisse, en francs constants. Dès 1984, les marges des entreprises recommencent à grimper, la profitabilité revient.
Le contre choc pétrolier, à savoir la chute des cours du pétrole fin 1985 début 1986 est comme une cerise sur le gâteau, permettant de redonner un peu de pouvoir d'achat aux salariés, sans augmenter leurs rémunérations, tout en contribuant largement au rétablissement des profits.

Le cumul de deux types de chômage
Et aujourd'hui ? La dévaluation est évidemment impossible. Et la baisse des salaires ne ferait qu'accentuer la chute de la demande. Quant à espérer un reflux soudain et massif du prix de l'énergie... Certains se prêtent à rêver à l'eldorado que pourraiten représenter les gaz de schiste. Mais de là à ce qu'il devienne réalité...
Le risque est donc que l'économie française connaisse, pendant plusieurs années, une croissance faible, et les deux types de chômage répertoriés par les économistes, comme ce fut le cas au début des années 1980: un sous-emploi dit « keynésien », lié à une insuffisance de la demande, et un chômage de type « classique », c'est-à-dire dû à une rentabilité des entreprises trop faible : même avec une perspective de débouché, les entreprises hésitent à embaucher, car le risque est élevé d'une production non rentable. La voie de sortie est bien sûr la recherche d'une compétitivité accrue. Mais, comme a pu le dire un Premier ministre, «la pente est rude.. .».
A compter du tournant de la rigueur, en 1983, les Français ont attendu quatre ans avant de retrouver une croissance forte. Nous risquons de devoir patienter encore plus longtemps...

Ivan Best

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