Enquête : Quelle vision pour l'industrie française à moyen terme ?

L'industrie française du photovoltaïque développe des stratégies de résistance face à la crise du marché, provoquée en France par le moratoire et l'ambition limitée de l'Etat (avec une trajectoire-cible de 500 MW par an) et à l'international par une guerre des prix sans précédent. La filière manque de visibilité à court terme et beaucoup d'entreprises misent sur un changement de politique énergétique dès 2012, dans la foulée des présidentielles, avec une évolution de la réglementation sur le solaire.

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Dans ce troisième et dernier volet de notre enquête sur l'industrie solaire en France (*), GreenUnivers.com décrypte la vision des acteurs en place à moyen terme, au-delà de 2012-2013. Sans boussole, pris dans une tempête solaire mondiale, la majorité des dirigeants tentent néanmoins de comprendre les évolutions en cours et de mettre en place les stratégies gagnantes pour se faire une place sur un marché qui s'annonce très prometteur.

Une R&D qui n'en est qu'à ses débuts
Le solaire semble être la seule énergie renouvelable capable de révolutionner véritablement l'énergie dans le prochain siècle : système d'énergie non mécanique, multi-taille (de quelques W à plusieurs dizaines de MW), multi-matériaux (silicium, couches minces, solaire organique, pigments photosensibles), production décentralisée poussée et possibilité d'intégration quasi sans limites (bâtiment, équipements, objets, vêtements...). Des raisons qui représentent autant d'espoirs pour les uns que de craintes pour d'autres, notamment dans des secteurs énergétiques conservateurs.
"90 % des dépenses de R&D effectuées dans l'histoire du photovoltaïque l'ont été ces 24 derniers mois", nous indiquait récemment Éric Sauvage, directeur général de la filiale française du producteur allemand de modules solaires Centrosolar. Autrement dit, le solaire en est encore à ses balbutiements et pourrait bien engendrer des révolutions encore difficiles à imaginer.

Le solaire n'est plus une finalité...
Mais la plupart des entreprises que nous avons interrogées misent plus sur des innovations incrémentales que sur la recherche de technologies de rupture. "Nos innovations se font dans les domaines de la performance énergétique des bâtiments, de façon à apporter au marché des solutions pertinentes pour les bâtiments du futur. Le photovoltaïque, qui était à l'origine un but en soi, n'est plus qu'un élément constitutif de ces solutions énergétiquement performantes", explique Pascal Janot, PDG de Systovi.
Une évolution qui influe sur la stratégie de l'entreprise : "Notre métier va énormément évoluer dans les trois prochaines années. Il faut que nous arrivions le plus rapidement possible à la parité réseau de façon à nous affranchir des aides de l?État. Le marché du solaire va entrer dans une phase de concentration au niveau mondial, et seules quelques niches échapperont à ce phénomène. Nous cherchons donc à les identifier rapidement et nous pensons que la construction énergétiquement performante pourrait être l?une d?entre elles."
Les niches, seule voie de salut de l'industrie française face aux géants chinois (Suntech, Yingli...) ou américains (Sunpower...) ? Thierry Miremont, DG de Photowatt est, lui, sûr d'une chose : sa société ne peut raisonnablement pas se mêler à la guerre des volumes et des prix que les acteurs asiatiques ont lancé, notamment en ce qui concerne les modules. Quels sont alors les leviers pour se différencier ?

...mais un élément de la performance énergétique globale
Michel Denieul, directeur technique de SNA Solar, qui a mis au point une tuile solaire, croit aussi beaucoup aux marchés de niches. Selon lui, les briques technologiques permettant de faire la différence sont nombreuses : "L'avenir appartient à la RT 2012 dans le bâtiment et une offre énergie renouvelable va devenir obligatoire dans le bâtiment neuf. C'est un premier point positif. Ensuite, j'attends l'arrivée du compteur dit intelligent Linky, avec la possibilité de pouvoir gérer les problématiques de pointe électrique. Les modèles vont évolués avec les solutions de stockage. Le solaire représente dans ce cadre une partie de la solution." Il évoque aussi la piste du module intelligent, du monitoring, du smart grid.
Dans la même veine, de nombreux espoirs portent sur les bâtiments à énergie positive (Bepos), attendus à l'horizon 2020, où la production d'électricité du bâtiment sera supérieure à sa consommation énergétique. Une opportunité pour le solaire qui, à ce même horizon, devrait avoir atteint la parité réseau en Europe et ne dépendra donc des aides publiques pour se développer.
Les Bepos posent la question du solaire distribué, où la production se fait sur le lieu de consommation. Ce qui débouche sur la question des micro-réseaux, où le photovoltaïque peut être développé dans une logique de micro-quartier énergétique, avec des technologies étudiées en conséquence. "Il existe des marchés où il est possible de se faire une place, il faut néanmoins avoir la taille adéquate. C'est le problème en France du manque d'entreprises de taille intermédiaire", précise néanmoins Michel Denieul.

Taille critique et qualité, un double leitmotiv
Si le marché photovoltaïque mondial a commencé son mouvement de concentration, Fonroche pense que "le marché des particuliers en France est en train de se concentrer vers les grands acteurs historiques capables d'assurer des garanties et la maintenance sur le long terme des installations, tout en offrant des produits de grande qualité". Dirigé par Yann Maus, Fonroche a engagé une politique d'intégration, "avec la maîtrise globale de toute la chaîne de valeur. Une stratégie qui lui permet de générer des flux récurrents de revenus sur l'exploitation, tout en réduisant les risques sur chaque segment de marché (conception, production, assemblage, installation, maintenance)."
La taille idéale est un élément qui va devenir important, voire vital. Jean-François Perrin, DG de MPO Energy, producteur de cellules qui prévoit une capacité de production de 140 MW en 2013, insiste aussi sur cette notion : "Un volume minimal de production est nécessaire pour financer les activités de R&D qui seules permettront de produire des cellules avec les meilleures performances".
À côté de ce schéma, l'ensemble de la filière brandit d'une même voix la qualité, la maîtrise des impacts environnementaux, la créativité ou encore la culture de l'excellence. Un refrain qui sonne comme un écho au label AQPV, ou Alliance Qualité Photovoltaïque, réunissant les industriels des modules "made in France".

2015-2020 : des perspectives de marché très positives
Innover sur des marchés de niches, appréhender le problème énergétique dans sa globalité, atteindre une taille critique, prôner l'excellence, adopter une conduite permanente du changement, ou encore avoir un coup d'avance sur le marché sont les principes auxquels l'industrie française tente de se raccrocher à défaut d'avoir une vision de long terme en matière de politique publique. Mais s'ils traversent des turbulences fortes et s'ils manquent cruellement de visibilité, les industriels restent portés par des perspectives radieuses à plus long terme.
Une puissance de 40 GW a été installée à fin 2010 dans le monde, dont 30 GW rien qu'en Europe, avec un marché annuel de 13 GW. L'Association européenne du solaire, l'Epia, prédit que le marché annuel pourrait passer à 35 GW d'ici à 10 ans, avec un rythme de 19 GW en 2015 si le marché est bien piloté. Selon divers scénarios, l'Europe pourrait avoir installé entre 80 GW (fourchette basse) et plus de 200 GW (fourchette haute) de solaire en 2020.
Au niveau mondial, le potentiel des pays situés dans la ceinture solaire de la planète est estimé entre 60 et 250 GW en 2020, et entre 260 et 1.100 GW en 2030, indique l'Epia. Dans son scénario positif, le rythme annuel du marché global pourrait être de 43 GW en 2015, contre 20 GW environ estimé en 2011. Et d'ici 2015, les capacités installées cumulées pourrait être comprises entre 131 et près de 196 GW. Après 2020, l'histoire du solaire pourrait véritablement commencer avec l'entrée de la planète dans l'ère de la parité réseau. De quoi encourager les industriels français à résister et persister pour tenter de profiter de ce futur eldorado.

(*) : Cette enquête a été réalisée en août et septembre 2011. Sur la douzaine d'industriels recensés en France, ayant déjà un outil de production en service, neuf ont bien voulu nous répondre : Auversun, Elifrance, Fonroche, MPO Energy, Photowatt, SNA Solar, Solarezo, Systovi, Voltec Solar.

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