OPINION. « Bienvenue dans la "post-mondialisation" ! »
Aurélien Colson, Cédomir Nestorovic et Thomas Friang

Photo d'illustration
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Aurélien Colson, Cédomir Nestorovic et Thomas Friang

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Le business as usual cherche à imposer sa routine. Pourtant, la guerre de haute intensité est revenue sur le continent européen. Les détroits vitaux pour les flux du commerce mondial sont menacés. L'ordre économique international est totalement remis en cause. Le marché global se fragmente au fil des sanctions économiques et des guerres douanières.
C'est parce que nous ne vivons pas la fin du monde globalisé, mais la fin de la mondialisation heureuse. La globalisation telle qu'on l'a connue (si ce n'est fantasmée) depuis les années 1990 n'existe plus. La conviction qui a prévalu à travers toutes les crises de cette époque — le retour à la normale arrivera — a vécu.
Nous sommes entrés dans la « mondialisation malheureuse ». Ici, les interdépendances économiques ne sont plus célébrées pour leur contribution à la paix ; elles deviennent de profondes failles géopolitiques.
Bienvenue dans la post-mondialisation.
Dans cette nouvelle ère, trois grands brasiers peuvent enflammer tout le système économique mondial.
La Russie, en agressant l'Ukraine, a fait exploser l'illusion d'un ordre européen stable. L'Europe, la région la plus prospère et la plus solidaire du monde, vit désormais avec la guerre à ses portes. Son modèle énergétique s'en trouve bouleversé. Sa sécurité, longtemps déléguée à bon prix au partenaire américain, doit être mise à niveau par un effort d'investissement sans précédent.
L'Iran et Israël viennent de se livrer une guerre ouverte, arrêtée par un cessez-le-feu fragile. Ces premiers pas vers un conflit majeur au Moyen-Orient ont déjà agité les principales places financières. La menace d'un blocage du détroit d'Ormuz, par où transite 25 % du pétrole et 20 % du GNL mondial, n'est pas totalement éloignée.
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En mer de Chine méridionale, un abysse géopolitique pourrait engloutir plus de 30 % du commerce international et 90 % de la production mondiale de semi-conducteurs. Si la Chine devait imposer un blocus dans le détroit de Taïwan ou reprendre Taipei par la force, la mondialisation subirait un arrêt cardiaque.
Dans la post-mondialisation, ce n'est donc plus le marché qui organise l'économie, mais la géopolitique.
Pour les décideurs, l'instabilité est partout : ambiguïté stratégique, paix relative, libre-échange verrouillé, fluidité logistique interrompue, volatilité financière même sur les actifs sûrs, accès aux données mis en danger... L'incertitude règne et pèse lourd sur les investissements.
La rationalité économique est brouillée par la rationalité géopolitique : la main invisible du marché est remplacée par des coups de coude parfaitement tangibles, servant des politiques de déstabilisation voire de prédation. In fine, la cascade des chocs géopolitiques plonge les états-majors d'entreprise dans un réel état de sidération.
Dans ce contexte, les entreprises doivent se réinventer, investir et s'équiper. Il faut ajouter au comité exécutif un leader capable d'anticiper les ruptures stratégiques sur le modèle économique grâce à une veille géopolitique et de véritables capacités de prospective.
La post-mondialisation fera émerger, dans la nécessité et la douleur, la fonction de Chief Geopolitical Officer (CGO). Avec une mission : servir d'aiguillon à chaque autre membre du Comité exécutif. Pour mieux fiabiliser la chaîne de valeur. Pour mieux localiser les actifs stratégiques. Pour mieux sélectionner les marchés de débouchés. Pour mieux guider la transition ESG à travers les affres du backlash. Pour mieux réconcilier agilité numérique et souveraineté technologique...
Cette fonction a déjà émergé chez des groupes américains ou asiatiques. Les entreprises européennes doivent accélérer leur mutation. L'autonomie stratégique n'est pas qu'un concept pour les États membres de l'UE : c'est une réalité pratique pour tout son tissu économique.
Car dans la post-mondialisation, il est stérile d'opposer internationalisation et relocalisation. Le monde d'après est nécessairement interconnecté ET fracturé. Quand le Royaume-Uni a acté le Brexit et donc affirmé son « désir de partir, mais pas trop loin », Londres nous a donné un signe avant-coureur de cette polarisation paradoxale de l'économie mondiale.
Ce monde-là appelle une autre culture du leadership en entreprise : prévenir les disruptions, piloter l'incertitude avec conviction, organiser la résilience sans tarder. On reconnaîtra ainsi les capitaines d'industrie capables de piloter à travers le brouillard de la post-mondialisation.
Aurélien Colson, Cédomir Nestorovic et Thomas Friang