OPINION. Dette publique : « Renoncer à notre souveraineté ou investir dans l’avenir, il faut choisir !»
Serge Guérin et Vincent Touzé
« Sans déficit public, de nombreux épisodes conjoncturels difficiles comme la crise financière de 2009 et celle de la pandémie de Covid-19 auraient entraîné des conséquences encore plus désastreuses » (Par Serge Guérin, sociologue et Vincent Touzé,...
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OPINION. À deux jours du discours de politique générale de François Bayrou, la question de la gestion de notre dette est plus que jamais à mettre sur la table. Par Serge Guérin, sociologue et Vincent Touzé, économiste.
L'appel du Premier ministre François Bayrou à réagir face au montant colossal de notre dette publique n'est pas une surprise. Qu'il demande un vote de confiance avant le début des débats budgétaires a sa logique. À quoi bon reporter à plus tard, le verdict démocratique de l'Assemblée nationale qui ne pourra se traduire que par un rejet du budget ou du gouvernement si ce dernier devait forcer l'adoption en activant l'article 49.3 ?
Prescience des rédacteurs de notre constitution, avec ou sans gouvernement, le pays aura un budget, mais en l'absence de feuille de route, qu'en penseront les acheteurs de nos obligations publiques ? Pas seulement, les citoyens, par souci patriotique ou de recherche de bon placement, car encore confiant dans l'avenir du pays, mais les investisseurs en provenance de pays comme l'Allemagne, un pays à forte capacité de financement en raison d'une forte épargne nationale et d'une faible offre d'obligations souveraines pour cause de bonne gestion budgétaire depuis de nombreuses années.
Proposer le redressement des finances publiques après tant d'années de politique budgétaire expansionniste est un acte responsable. Nombreux seront ceux qui hurleront pour dénoncer la rigueur aux effets récessifs désastreux. Les arguments seront d'autant plus faciles à proférer que le discours est déjà bien rodé, la rhétorique facile à entendre. Malheureusement, ils seront surtout des invitations à procrastiner et à nourrir la démultiplication de débats propices à un verbalisme stérile et aux propositions court-termistes. Au final, des orientations pour faire très peu, voire rien. Juste gagner du temps, mais jusqu'à QUAND ?
«La défiance des marchés financiers aurait des effets économiques très violents»
La procrastination est le pire des choix, car cela conduit à attendre une fin qu'on n'aura pas décidé. Doit-on soumettre le destin de notre Nation à la bonne volonté des investisseurs internationaux ou au contraire réajuster notre modèle économique et social sans y renoncer ? Le verdict d'une défiance des marchés financiers aurait des effets économiques très violents : l'État ne serait plus capable de financer son excès de dépenses courantes (135 milliards prévus pour l'année 2025) ni de rembourser les obligations publiques arrivant à échéance (175 milliards d'OAT en 2025, 190 en 2026 et 223 en 2027 ; outre ces OAT, environ 200 milliards de Bons du Trésor sont aussi à rembourser dans les 12 prochains mois).
Faut-il attendre la banqueroute, une crise ingérable de l'Euro et de l'Europe ? À côté, le verdict de l'Assemblée nationale sera surtout politique, ou plutôt tactique : le gouvernement sera chassé pour être remplacé par un autre qui sera confronté aux mêmes impossibilités budgétaires et qui devra faire face à une situation aggravée. Pourtant, l'absence de majorité absolue à l'Assemblée nationale devrait être une chance à saisir pour se rassembler sur l'essentiel de nos valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité, et défendre un socle crédible et durable de financement de l'État.
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Ce socle ne serait pas figé dans le temps et pourrait s'ajuster au gré des alternances sans sacrifier la soutenabilité de long terme des finances publiques. Au-delà du calendrier et de l'ampleur du redressement de notre pays, l'annonce du Premier ministre est aussi un appel à rendre des comptes : qu'avons-nous fait de l'argent public, quelle a été la contrepartie de cette dette, et surtout comment en sommes-nous arrivés là ? On peut refuser cette proposition et la voir seulement comme une posture politique. Ce serait bien dommage. D'autant que les citoyens paraissent bien plus lucides qu'une partie de la classe politique : selon une étude Via Voice de juillet 2025, 79,8% des Français se disent inquiets du niveau d'endettement et 82,5% de la hausse des déficits publics...
Nos 3.500 milliards de dette publique correspondent à l'accumulation des déficits budgétaires passés depuis cinquante ans. Collectivement, nous avons dépensé plus que nous étions prêts à mettre en commun. Ces déficits ne reflètent pas que le prix de nos renoncements, ceux qui auraient été portés par nos votes passés et une succession de gouvernements pas assez courageux pour subir le coût politique du redressement budgétaire et préférant vivre d'un clientélisme politique basé sur des mesures rassurantes, confortablement financées par la dette. Il est important de rappeler que la politique budgétaire sous-jacente à l'accumulation de cette dette a d'abord joué un rôle essentiel pour réguler les cycles économiques.
« La dette a permis de sauver le présent et de préserver l'avenir »
Sans déficit public, de nombreux épisodes conjoncturels difficiles comme la crise financière de 2009 et celle de la pandémie de Covid-19 auraient entraîné des conséquences encore plus désastreuses en termes de chômage, de faillites d'entreprises et de destruction du capital. De telles crises ont des effets permanents, les amortir grâce à la dette nous a permis de sauver le présent et de préserver l'avenir. Reste à savoir comment mieux prévenir de telles crises...
La politique budgétaire a aussi pu endormir le pays sous l'édredon de la dette au lieu d'agir et de faire face, en particulier pour investir suffisamment dans la recherche et les technologies d'avenir, dans la décarbonation de l'économie, de faire de la connaissance des savoirs et d'une culture de base l'enjeu premier de l'école, d'adapter notre système de retraite et de santé au vieillissement démographique, de réguler l'immigration, de valoriser mieux et encourager le travail...
Mais à un moment, le poids du passé ne doit pas nous priver d'avenir. Il est évident que la France vivra d'autres épisodes conjoncturels récessifs majeurs ou crises profondes. Avec un tel niveau de dette publique et de déficit budgétaire, notre capacité de résistance est considérablement affaiblie, voire nulle. Quid d'une nouvelle crise financière, un nouveau confinement ? Qui achètera notre dette ? Qu'exigeront-ils ?
Faudra-t-il renoncer temporairement à notre souveraineté politique à défaut de l'avoir insuffisamment assumée ? En outre, face aux grands défis à relever que sont la transition énergétique, le vieillissement démographique et le retour de tensions géopolitiques majeures, la France a également besoin d'un État riche avec de fortes capacités à financer des projets collectifs pour réinscrire le pays dans un désir d'avenir.
Si les ambitions politiques peuvent attendre encore un peu, l'avenir de la Nation ne le peut pas. Il est grand temps de se parler, de s'écouter et de trouver des terrains d'entente.
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Par Serge Guérin, sociologue, professeur Inseec GE, auteur de « Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? » et Vincent Touzé, économiste, OFCE - Sciences Po.