OPINION. « Quand l'adaptation aux conséquences du dérèglement climatique passe par le mercantilisme et la territorialité »

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Alors que chaque jour voit s'éloigner un peu plus les chances de satisfaire aux accords de Paris, il est plus que temps que l'UE prenne pleinement conscience des funestes conséquences qu'un réchauffement planétaire supérieur à 2 degrés aura sur ses structures économiques et sociales, et notamment sur la disponibilité des ressources nécessaires tant à son développement qu'à son autonomie stratégique. Pour survivre, l'UE doit renouer avec les stratégies mercantilistes et territoriales.
Le pouvoir d'achat est la préoccupation principale de la quasi-totalité des pays occidentaux. Or, le réchauffement planétaire va affecter la productivité agricole, altérer les stocks d'eau douce et entrainer des tensions pour l'accès aux ressources critiques (nécessaires à l'industrie, la défense, la tech et plus largement à l'électrification de la société). Nul doute qu'un choc inflationniste de grande ampleur pour l'accès à ces ressources essentielles porterait l'estocade à nos démocraties déjà passablement malmenées.
Or, c'est précisément sur la prise de conscience d'une distribution inégale des ressources qu'a prospéré le courant mercantiliste entre les 16e et 18e siècles. Celui-ci postule qu'un État doit s'approprier les territoires qui abritent les ressources nécessaires à sa prospérité, à plus forte raison quand il n'est pas bien doté naturellement. Le commerce est vu comme un jeu à somme nulle : si l'un gagne, l'autre perd. Cette conception de l'économie, qui justifie les conquêtes coloniales et les guerres commerciales, est associée à des mesures protectionnistes et une forte intervention de l'État dans l'économie.
Toute ressemblance avec la doctrine poursuivie par l'administration Trump depuis sa réélection ne serait, naturellement, pas fortuite. Elle qui a fait de la guerre commerciale son modus operandi, qui ressuscité le département de la guerre, et qui lorgne sur le Groenland et le Canada, territoires riches en terres agricoles, en ressources halieutiques, en eau douce et en métaux rares. Il en va de même avec la « diplomatie du blé » que la Russie active en Afrique, ou la guerre d'expansion qu'elle mène en Ukraine, territoire fortement pourvu en ressources. Quant à la Chine, dont les sous-sols sont riches, elle fait main basse sur une large part des capacités extractives et de raffinage des métaux à l'échelle mondiale et poursuit sa stratégie expansionniste dite des « nouvelles routes de la soie » tout en se constituant une armée à même de sécuriser ses territoires d'influence.
Comme le rappelle le chercheur en sciences politiques de l'Université de Chicago Michael Albertus dans son ouvrage (Land Power : who has it, who doesn't, and how that determines the fate of societies), notre vie actuelle est déterminée par les choix qui ont été réalisés dans la répartition des terres au cours des siècles précédents. Ainsi, la capacité à contrôler et sécuriser des territoires sera l'une des principales clés de notre adaptation aux défis posés par le changement climatique. C'est cette voie qu'empruntent la Russie, la Chine et les USA.
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Si l'UE n'a pas les moyens, et encore moins la volonté, de mener une politique expansionniste, celle-ci doit a minima sortir de la naïveté et de la passivité si elle ne veut pas devenir l'annexe, voire la proie, des puissances prédatrices susmentionnées. Et cela commence par rétablir la capacité à sécuriser militairement ses territoires et ressources, sans avoir à dépendre d'autrui. L'UE doit également affirmer sa voix par-delà ses frontières continentales naturelles. L'Arctique illustre parfaitement cet enjeu. Ce territoire riche en métaux et hydrocarbures attise toutes les convoitises. Il est aussi une zone tampon entre l'OTAN, la Russie et la Chine. On attendrait de l'UE, dont 3 pays siègent au Conseil de l'Arctique, et 6 autres (dont la France) y officient en tant qu'observateurs, qu'elle ne soit plus la seule à s'enferrer dans une politique multilatérale quand les autres grandes puissances ne cachent même plus leurs ambitions impérialistes, au mépris d'ailleurs des questions environnementales.
Adopter une politique territoriale ne doit cependant pas être assimilé à une déclaration de guerre. Un territoire qui n'est pas revendiqué ou défendu est naturellement convoité et est source de conflits fréquents. A l'inverse, la sécurisation militaire d'un territoire réduit les appétences et donc la fréquence des conflits. La question de l'Arctique n'est qu'un élément illustratif de la nécessité pour l'UE de développer des politiques d'adaptation qui reconnaissent la nécessité de sécuriser militairement ses territoires et les ressources qui lui seront nécessaire dans un monde à +2°C.
La gouvernance européenne, drapée du voile du multilatéralisme, de l'état de droit et d'une approche pacifiée des relations internationales, n'est plus adaptée à la situation. On doit le regretter, mais aussi en prendre acte et en tirer les conclusions qui s'imposent. Il est temps pour l'UE, sans renoncer aux possibilités offertes par la diplomatie, d'assumer, par la force si nécessaire, son devoir de protéger son territoire, et d'œuvrer à la prospérité de sa population. Si le droit international n'est plus respecté, alors le développement d'une armée - et de la volonté de s'en servir - est un mal nécessaire, non pas tant pour renouer avec une quelconque nostalgie nationaliste, que pour s'adapter à un monde que le changement climatique va rendre plus compétitif et violent. Comme le dit l'adage indien : « paix trompeuse nuit plus que guerre ouverte ».
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(*) Eric Muraille, Biologiste, Immunologiste, DR F.R.S.-FNRS, Université Libre de Bruxelles
Philippe Naccache, Enseignant-chercheur en Sustainability, Inseec Grande Ecole (Groupe Omnes Education)
Julien Pillot, Economiste, enseignant-chercheur, Inseec Grande Ecole (Groupe Omnes Education)
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