OPINION. « Trump réindustrialise l'Amérique avec la Chine dans le viseur »
Marc Guyot et Radu Vranceanu

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Donald Trump et son administration ont fait de la réindustrialisation un objectif stratégique de premier ordre. Pourtant, l'industrie traditionnelle n'est pas le secteur où l'on crée le plus de valeur par heure travaillée. Les services liés à la valorisation de la R&D, domaine dans lequel les États-Unis excellent, sont bien plus intéressants d'un strict point de vue de maximisation de la valeur créée. Relocaliser des productions industrielles aux USA se traduira par un prix à payer en termes de moindre efficacité économique et financière, mais aussi en termes d'émissions de carbone. En revanche, dans une perspective géopolitique, un gain positif est réalisable.
La Chine du « président à vie » Xi Jinping présente aujourd'hui une base manufacturière puissante. En 2024, le secteur manufacturier représentait environ 25 % du PIB chinois contre 10 % aux États-Unis. Selon l'économiste Richard Baldwin, en 1995, la Chine ne représentait que 3 % des exportations mondiales de produits manufacturés. En 2020, sa part était passée à 20 %. Cette industrie forte lui permet de dominer plusieurs nouveaux secteurs d'avenir industriels comme l'énergie solaire, la construction navale et l'automobile électrique, mais également des domaines de haute technologie tels que les télécommunications, la robotique et l'intelligence artificielle. Ces brillants succès civils se traduisent aussi dans le domaine militaire avec le développement d'armements sophistiqués, comme l'a montré le dernier défilé militaire du 2 septembre sur la place Tian'anmen à Pékin. Une base industrielle forte permet en effet de convertir rapidement les ressources civiles vers la production militaire et d'accroître les chances de victoire, comme le démontre la résilience de l'armée russe dans sa guerre d'agression en Ukraine.
Pendant des années, les dirigeants chinois ont cherché à convaincre les Occidentaux des valeurs pacifiques inhérentes au confucianisme et ont communiqué sur le concept de « Peaceful Rise ». On peut s'interroger sur la poursuite par la Chine contemporaine d'un double objectif de paix et de croissance. En effet, sous Xi Jinping, la Chine ne fait plus aucun secret de ses intentions de « réunification » avec Taïwan — y compris par la force, et multiplie les manœuvres militaires dans le détroit de Taiwan. Elle cherche à intimider ses voisins comme l'Inde ou encore les pays de l'Océan Pacifique tels que les Philippines. Les déclarations de Xi Jinping sur la mise en place d'un nouvel ordre mondial, entouré de Vladimir Poutine et Kim Jong un, sont révélatrices de cette évolution.
Face à cela, Donald Trump veut maintenir le statut de superpuissance des États-Unis. Il est convaincu que la force fait un retour dans les relations internationales et que les chances américaines de remporter une guerre contre tout pays contestant leurs intérêts passent par une armée puissante. Celle-ci réclame une base industrielle de défense bien plus robuste que celle dont disposent actuellement les États-Unis. Les carences sont évidentes : en 2023, la production américaine de munitions ne suffisait pas à couvrir les besoins de l'Ukraine et d'Israël, pourtant deux théâtres d'opérations limités. Dans l'urgence le Pentagone a dû compenser ces lacunes en achetant des obus à la Corée du Sud. Les pénuries de missiles pour le système Patriot sont notoires. Quant à la construction navale, elle reste très en deçà de la production chinoise, ce qui représente une menace majeure pour une éventuelle défense de Taïwan. Le fait que la Chine contrôle la production mondiale de terres rares — un facteur de production essentiel pour l'armement de pointe — a imposé la prise de contrôle par le Pentagone d'entreprises minières américaines pour renforcer leur autonomie.
Considérer la base industrielle de la défense sans prendre en compte l'ensemble du secteur manufacturier est une erreur du fait des nombreux transferts d'innovation du civil vers le militaire et réciproquement. Une base industrielle forte peut être mobilisée à tout moment vers la production militaire. Ainsi, seul un pays disposant d'une base manufacturière générale forte peut faire face à un conflit qui s'installe dans le temps. Ainsi il est clair que pour Trump, l'Amérique doit absolument consentir à des sacrifices pour investir dans sa réindustrialisation. Ce sacrifice financier et climatique est le prix à payer par les Américains pour renforcer la puissance des États-Unis telle qu'il la conçoit.
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Le chemin de Donald Trump vers la réindustrialisation stratégique nous semble se déployer en quatre volets :
Les tarifs douaniers constituent le 1er volet et le socle de cette stratégie. En principe, ils doivent réduire les importations et favoriser un mouvement de relocalisation de la production sur le sol américain, y compris par des entreprises étrangères.
L'énergie constitue le 2e volet de la réindustrialisation. L'exemple allemand a montré l'importance d'une énergie bon marché pour le développement industriel. La volonté de Trump de lever les contraintes sur la production d'énergies fossiles s'inscrit clairement dans cette logique. Les énergies renouvelables sont les bienvenues à condition d'être compétitives par rapport aux énergies fossiles. Trump semble accorder un intérêt particulier au développement du nucléaire et de la géothermie.
Le 3e volet est la pression au réarmement des alliés. L'augmentation de leurs dépenses militaires se traduit le plus souvent par l'importation d'armes américaines du fait des nombreuses carences des bases industrielles de défense européennes, mais aussi des alliées asiatiques et du pacifique. Cette demande supplémentaire devrait renforcer, par un effet d'échelle, l'efficacité de la production d'armement américain.
Le 4e et dernier volet, plus inattendu, est une politique de dépréciation du dollar à même de renforcer l'effet protecteur des tarifs. L'ordre monétaire international reposant sur le dollar, sa demande mondiale comme monnaie de transaction et comme réserve de valeur n'a jamais fléchi. Cette forte demande avait mécaniquement maintenu le dollar à un niveau élevé. Les attaques de Trump contre l'indépendance de la Fed, ses pressions pour baisser les taux, les rumeurs de taxation des intérêts sur les bons du Trésor détenus par les étrangers ou encore de restructurations forcées de la dette ont contribué à une érosion de la confiance dans le dollar, d'où sa dépréciation par rapport à la plupart des monnaies. L'administration américaine assume ce résultat. Pour les importateurs américains, des tarifs douaniers combinés à un dollar plus faible sont une double peine. En revanche, pour les producteurs locaux, la protection conférée par le tarif est renforcée par le dollar faible. Les grandes entreprises du secteur manufacturier, souvent en position d'exportateurs, bénéficient également du dollar faible.
La brutalité décomplexée et ostentatoire de la politique de Donald Trump choque, à juste titre, les âmes de bonne volonté. La théorie du commerce international comme fondement de la paix est en miettes et avec elle la globalisation des échanges qui sont de plus en plus fragmentés. L'aggiornamento est sévère pour l'Union européenne dont l'ADN repose sur le libre-échange et la concurrence loyale, tandis que le changement climatique en constitue la préoccupation stratégique centrale.
Marc Guyot et Radu Vranceanu