OPINION. « Vers une dette souveraine made in France »
Gabriel Gaspard

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Gabriel Gaspard

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Chaque fois qu'un gouvernement perd le contrôle des comptes publics et s'engage, dans un pur esprit libéral, à réduire les dépenses, à créer de nouveaux impôts ou à lancer de grandes réformes structurelles, résonne inlassablement le même refrain abondamment actionné par les gouvernements successifs et affirmé par le gouverneur de la Banque de France : « réduire l'incertitude budgétaire et fiscale, condition de la confiance, de la croissance et de notre souveraineté, afin de ne pas dépendre des agences de notation et des marchés internationaux ». Or si notre marge de manœuvre est étranglée par nos créanciers et le coût croissant des intérêts, pourquoi ne pas mobiliser le surplus d'épargne des ménages pour créer des fonds citoyens, « nationaliser » notre endettement et enfin lever ce verrou financier ?
En 2024, la dette mondiale frôle les 235 % du PIB global. Dans la zone euro, la dette publique s'est stabilisée autour de 87,4 % du PIB, au-delà du plafond maastrichtien de 60 %. La France, dont la part de dette non-résidente (54,7 %) dépasse celles du Japon (13,7 %) et des États-Unis (25 %), s'appuie largement sur les marchés étrangers. La Banque de France et les Premiers ministres instrumentalisent ce risque d'attaque financière ou de dégradation par les agences américaines pour légitimer leurs choix budgétaires. Du FMI à Mario Draghi, tous appellent à des budgets crédibles, à une croissance durable et à un environnement propice à l'investissement pour affronter les crises climatiques et sociales.
En 2024, la dette mondiale a atteint 251 000 milliards de dollars, soit plus de 235 % du PIB mondial, selon le FMI. Tandis que la dette publique reste élevée à 93 % du PIB, portée par des déficits persistants et des coûts postpandémie, la dette privée a reculé à son plus bas niveau depuis 2015, représentant 143 % du PIB. Les États-Unis et la Chine affichent des niveaux de dette publique et privée particulièrement élevés, tandis que les économies émergentes montrent des trajectoires contrastées. Face à cette situation, le FMI appelle les gouvernements à adopter des stratégies budgétaires crédibles et à stimuler la croissance pour contenir les risques liés à l'endettement global.
À la fin du quatrième trimestre 2024, la dette brute des administrations publiques dans la zone euro s'établit à 87,4 % du PIB, en légère baisse de 0,7 point de pourcentage sur le trimestre et stable en glissement annuel. Dans l'ensemble de l'UE, ce ratio atteint 81,0 % du PIB, contre 80,8 % à fin 2023. Le FMI préconise de renforcer la coordination budgétaire au sein de l'Union et d'adopter des politiques axées sur une croissance durable pour contenir les risques liés à un endettement généralisé.
Selon l'Insee, en France, la dette publique continue de crever le plafond maastrichtien des 60 % du PIB, alourdissant le fardeau des générations futures. Mais du côté privé, la donne est tout aussi préoccupante : l'endettement des sociétés non financières flirte avec 110 % du PIB, tandis que le ratio d'endettement des ménages atteint près de 60 % de leur revenu disponible, un record en dix ans. Cette double contrainte — publique et privée — érode la résilience du système financier et bride le pouvoir d'investissement. Pour y remédier, il est impératif que le gouvernement adopte un cadre budgétaire pluriannuel crédible et crée un environnement propice à l'investissement privé, fondé sur une croissance durable et l'innovation.
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En septembre 2025, la dette publique française s'élève à 113,2 % du PIB, tandis que les dépenses publiques représentent 57,1 % du PIB et les recettes de 51,3 %, plaçant la France parmi les plus endettées de la zone euro. Face à cette situation, le gouvernement a présenté le 15 juillet 2025 un plan pluriannuel visant à réaliser plusieurs dizaines de milliards d'économies dès 2026 pour ramener le déficit sous 3 % du PIB. Selon la Banque de France, dans l'hypothèse d'une politique budgétaire inchangée, le déficit devrait atteindre 5,4 % du PIB en 2025 et la croissance s'établir à 0,7 % cette année, avant de progresser à 0,9 % en 2026 et 1,1 % en 2027, mais l'incertitude fiscale pourrait freiner la consommation et l'investissement privés.
Dans son discours du 16 septembre 2025 à Bruxelles, un an après son rapport initial, Mario Draghi dresse un constat sévère de l'inertie de l'Union européenne face aux défis technologiques, énergétiques et géopolitiques. Il fustige les « bureaucrates » et la « complaisance » des États membres, appelle à mettre en pause l'IA Act et à accélérer la dérégulation pour libérer l'innovation en intelligence artificielle. Il réclame une émission conjointe de dette européenne pour financer des projets structurants et propose de fédérer les initiatives soit au niveau de l'UE, soit via des coalitions volontaires. Son appel à traiter l'Europe moins comme une confédération rigide et plus comme une fédération agile vise à préserver sa compétitivité et sa souveraineté dans un monde marqué par l'urgence et le retour des rivalités entre grandes puissances.
Il est temps d'interroger nos responsables politiques et financiers : pourquoi, la dette de la France augmente depuis 1978 ? Pourquoi la Banque centrale européenne BCE évite de prêter directement aux États via des établissements de crédit publics, empêchant la France d'accéder à un financement public souverain ? Pourquoi ne pas mobiliser l'épargne nationale à travers des fonds citoyens, pour réduire notre dépendance aux marchés mondiaux ? Et surtout, pourquoi s'obstiner dans une politique de l'offre inefficace, au lieu d'engager une véritable stratégie d'investissement public au service du climat, de la cohésion sociale et de la souveraineté économique, etc. ?
La BCE peut prêter à des établissements publics de crédit français aux mêmes taux que ceux pratiqués pour les banques commerciales. Ces mêmes établissements publics pourraient ensuite prêter à la France aux mêmes taux avec des frais réduits et rendre supportables les coûts de refinancement des dettes anciennes. De quoi soulager la France qui se retrouve étranglée par les coûts de refinancement fait via les banques commerciales. L'Article 123.2 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne le confirme : « Le paragraphe 1 ne s'applique pas aux établissements publics de crédit qui, dans le cadre de la mise à disposition de liquidités par les banques centrales, bénéficient, de la part des banques centrales nationales et de la Banque centrale européenne, du même traitement que les établissements privés de crédit ».
En France, la création monétaire reste abondante, mais mal répartie : en 2024, les dépenses publiques ont représenté 1 650 milliards d'euros environ, tandis que les charges d'intérêt de la dette se sont élevées à 58,0 milliards d'euros (2,0 % du PIB) en faisant l'un des postes les plus lourds du budget public. Malgré cela, l'austérité prévaut, justifiant réformes structurelles et coupes budgétaires sous le prétexte d'une rareté des ressources.
Sur près de trois décennies, la politique d'offre pro-business n'a pas permis d'inverser durablement la tendance : entre 1990 et fin 2023, la productivité globale a crû d'environ 0,87 % par an en moyenne, alors que les aides publiques aux entreprises atteignaient 211 milliards d'euros en 2023 d'après le Sénat après 25,9 milliards d'euros en 1990 soit un taux d'évolution moyen de 22 % par an. Plus inquiétant : la productivité horaire a reculé de 4,1 % entre fin 2019 et fin 2023, traduisant l'essoufflement d'un modèle centré sur les subventions et la dérégulation.
Pour prévenir une crise majeure, il faudrait mobiliser près de 280 milliards d'euros sur une ou plusieurs années en fonction du flux nets cumulés des principaux placements financiers (112,3 milliards d'euros en 2023 et 112,8 milliards d'euros en 2024) : 100 milliards d'euros pour le climat, 40 milliards d'euros pour la dépendance, 50 milliards d'euros pour la solidarité, 80 milliards d'euros pour la ruralité et 10 milliards d'euros pour les PME. Ces montants ne viendraient pas de nouveaux emprunts, mais de l'épargne des ménages, exceptionnellement élevée en 2024 : l'épargne brute a atteint 343,4 milliards d'euros et l'encours des principaux placements financiers 6 356,4 milliards d'euros, dont 955,7 milliards d'euros sur produits réglementés et 742,7 milliards d'euros sur dépôts à vue. L'idée : créer de nouveaux livrets publics, plafonnés, garantis et rémunérés, pilotés par des caisses de crédit publiques finançant localement les projets d'intérêt général.
En appliquant le multiplicateur budgétaire du FMI (1 % du PIB -> +2,7 % de PIB, +10 % d'investissement privé, +1,2 % d'emploi) aux 280 milliards d'euros annuels, pour un PIB de 2 900 milliards d'euros en 2024, le % du PIB investi est de 9,7 %. Nous obtenons un gain du PIB de +26,2 %, un gain d'investissements privé de +97 % et un gain d'emploi de + 11,6 % (Sur la base des 30,4 millions de personnes en emploi fin 2024, 11,6 % × 30,4 millions ≃ 3,53 millions de postes créés). Ces estimations reposent sur un effet linéaire du multiplicateur et supposent des projets d'investissement de haute qualité.
Sur un horizon de huit ans (c'est proche de la durée de vie économique moyenne des infrastructures publiques), le gain cumulé de 26,2 % du PIB (soit environ 760 milliards d'euros sur un PIB de 2 900 milliards d'euros) revient à près de 95 milliards d'euros de PIB supplémentaire chaque année.
Avec un taux de recettes publiques de 51,4 % du PIB, cela représente quelque 48,8 milliards d'euros de recettes fiscales et sociales additionnelles par an. En 2025, le solde budgétaire de l'État s'établit à -138,996 milliards d'euros. En retranchant 48,8 milliards d'euros de recettes supplémentaires, soit l'équivalent de 1,7 % du PIB, le déficit cible de 5,4 % pour 2025 tomberait à environ 3,7 % du PIB à comparer au budget proposé par l'ancien Premier ministre qui a visé une baisse du déficit public à 4,6 % du PIB, grâce à un effort combiné de 43,8 milliards d'euros.
Gabriel Gaspard