Cantona ou la voix de l'inconscient

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N'enterrons pas trop vite l'initiative Cantona. Même si les Français n'ont - heureusement - pas retiré leur argent de la banque, même si l'intéressé lui-même s'est à moitié défilé, son succès médiatique ne peut pas être considéré comme anecdotique. Le footballeur a dit tout haut ce à quoi la France d'en bas et du milieu rêve tout bas comme un exutoire à sa colère : se faire justice soi-même. Ce n'est pas un hasard si ce désir de vengeance a fait écho dans les pays durement touchés par la crise comme l'Espagne, lrlande ou le Royaume-Uni. Au même titre que Julien Assange, Éric Cantona fait figure d'homme libre, héroïque et scandaleux. Les Français adorent. C'est l'esprit vendetta, cher à la Corse, forme de justice privée et primitive qui se nourrit d'un sentiment d'injustice et de la résistance à une domination politique. S'ils ont choisi de répondre par l'indifférence et le mépris à cette provocation, les financiers et économistes de tout poil devraient prendre la mesure de ce coup d'épée dans l'eau : poids de l'irrationnel sur le rationnel, de l'émotionnel sur les croyances, en un mot du psychologique sur l'économique. Comprendre que l'économie ne saurait décidément être une science dure. Débarrasser la théorie de son déguisement idéologique et admettre que rien ne se passe comme prévu.Renvoyer Cantona dans ses dix-huit mètres de compétence n'est pas judicieux. Bien sûr qu'il n'est pas compétent en matière financière. Peu importe. À la façon du bouffon, il révèle l'état de révolte, le sentiment d'écoeurement et de défiance vis-à-vis des puissants. Croire qu'il suffit de le passer sous silence pour enrayer sa capacité de nuisance fait penser à ces familles qui gardent des secrets dans leurs placards, comme autant de bombes à retardement. Et continuer dans « l'entre-soi » des gens intelligents ne fait qu'agrandir le fossé entre les Français (un de plus), entre ceux qui savent et ceux qui n'y comprennent rien, mais s'inquiètent de voir les premiers abuser de leur ignorance. C'est parce que le débat économique se complexifie, et reste entre initiés, qu'il désespère nos concitoyens. Avec sa proposition, Cantona a injecté un espoir. Il a fait rêver. Et réhabilité les bandits d'honneur.Le rêve est un puissant moteur. Il faut y prêter attention. Exactement comme des parents prendraient au sérieux l'acte insolent de leur adolescent. Comme un appel à un monde meilleur et plus juste. Il faut aussi y prêter attention parce que Cantona n'est pas seul à entrer dans la contestation active. Le dernier ouvrage du diplomate Stéphane Hessel, au titre évocateur ? « Indignez-vous » ? rencontre un large écho. Considérant la légitimité des valeurs plus importante que la légalité d'un État, l'ancien résistant engage les citoyens à protester et désobéir quand quelque chose leur paraît illégitime. De fait, au nom de la défense de l'intérêt général, des Français refusent d'appliquer certaines mesures. Même si leur aura médiatique est moindre, ces contestataires émettent des signaux de résistance. Ainsi, samedi dernier, se tenait à Paris le premier « forum des résistants dans les services publics », à l'initiative d'un réseau d'enseignants du primaire. Ces 3.000 « désobéisseurs » organisés ont signé une charte proclamant qu'ils n'appliqueraient pas certaines réformes jugées nuisibles. Tout comme ces postiers soucieux de défendre un service public en péril qui refusent d'envoyer les clients vers les automates en les servant eux-mêmes. Ou encore ces conseillers de Pôle emploi qui répugnent à ne passer que quatre minutes au téléphone. Façon d'agir pour remettre un peu d'humanité dans un système jugé absurde par ses acteurs. Façon aussi de suppléer à des gouvernants estimés irresponsables. Façon enfin d'exercer une autonomie face à des normes ressenties comme ineptes. Sauf que se faire « justice soi-même » est un geste irrationnel, une boîte de Pandore du cycle infini de la violence réciproque. Car l'offensé y devient à son tour l'offenseur. Acte arbitraire et passionnel, il entraîne de nouvelles vengeances. Inspirons-nous alors de la devise de René Char : « Agir en primitif et penser en stratège. »Par Sophie PétersÉditorialiste

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