La crise financière est un vrai roman

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Les « Péchés capitaux », de Sophie Gherardi, n'usurpent pas leur sous-titre : « Le roman de la crise financière ». Nous sommes emmenés dans un conte douloureusement humain, une terrifiante et émouvante galerie de portraits qui, le plus souvent, grimacent dans le miroir de la crise mais, parfois aussi, y affirment la force révélée de leur caractère. Distinguons ces portraits, en reprenant une définition ironiquement esquissée par l'auteur, les « pro boni », qui, dans un latin bien décliné, aiment donc les bonus (et plus généralement le gain), et les « pro bono », qui tentent, avec des succès divers, de trouver le chemin du bien collectif dans le champ de mines qu'ils traversent.La cupidité étant un vice naturel porté au rang de système par la société de marché, on ne s'étonnera pas que les « pro boni » soient, de loin, les plus nombreux. Nombreux mais étonnamment divers. Dans son excès le plus total, la cupidité dérive en malhonnêteté criminelle : Madoff et Kerviel la symbolisent, même si les mettre dans le même sac est un peu vexant pour le premier.Plus souvent, l'appât du gain conduit à une démesure coupable : celle d'Angelo Mozilo, le roi des subprimes, qui fit rêver les pauvres avant de les mener à leur perte ; ou celle de Dick Fuld, à qui on laissa tout de même six ans avant la chute de Lehman pour mettre 500 millions de dollars de côté. Mais, à l'autre extrême, la cupidité peut prendre l'allure du génie philanthropique, quand Warren Buffett, dans un timing parfait de la crise, mise 5 milliards de dollars sur Goldman Sachs, lesquels, intérêt et principal, viendront peut-être bientôt rejoindre les 37 qu'il a déjà donnés à la fondation de Bill Gates.Il y a enfin notre bonne vieille cupidité ordinaire et sympathique : la crédule « Mme Loison », qui, achetant des actions Natixis à 20 euros, s'est laissé convaincre de ce placement de mère de famille supposé capable de doubler tranquillement la mise. Ce vice ordinaire n'est pas le moins dangereux tant il peut endormir le citoyen dans une ambiance de prospérité financière naturelle que chacun, à sa mesure, espère pouvoir revendiquer.Dans l'ordre des « pro bono », ceux qui cherchent le bien commun avec un bonheur contrasté, le casting n'est pas moins épatant. Nous ne sommes pas surpris de lire comment Jean-Claude Trichet, d'une plage de Saint-Malo, « en caban, les cheveux ébouriffés par le vent », sut, avec intelligence et lucidité, devenir non conventionnel avant les autres, en août 2007. Il survit mieux à la plume de Sophie Gherardi que ses honorables correspondants américains : Hank Paulson, bien sûr, taxé de « grand bluff » et qui, nourri chez Goldman, paraît inapte à la réelle indépendance d'esprit ; mais aussi Ben Bernanke, qui, dans un moment critique, semble manquer de confiance en soi et, sensible à tort aux critiques qui lui reprochent d'avoir sauvé Bear Stearns, ne renouvelle pas l'exercice pour Lehman, avec les résultats que l'on sait.D'autres profils, moins connus, méritent la visite : pour le meilleur, quand Jim Cramer, célèbre chroniqueur de « Mad Money » sur CNBC, tente de secouer la Fed en s'écriant à l'antenne, quelque temps avant le grand krach : « Qu'ils ouvrent le guichet du crédit, bon sang ! Armageddon a commencé ! » Et pour le pire, quand David Oddsson, gouverneur de banque centrale et poète (sympathique mais douteuse combinaison), transforme un petit pays en gigantesque hedge fund pour mener l'Islande à la faillite.En nous racontant ainsi une histoire terriblement humaine, Sophie Gherardi nous décrit malheureusement aussi une humanité terriblement aveugle qui s'était mise à croire collectivement à la prospérité sans borne et à l'enrichissement sans fin.Mais tous ne sont pas tombés dans le piège : l'ancien président Jiang Zemin, mis en scène dans un scénario subtil, observe, non sans plaisir, son successeur, Hu Jintao, devenir le vrai patron du G20. Sophie Gherardi veut-elle nous dire que le prix de nos erreurs sera rien moins que le basculement du monde ? n « Péchés capitaux. Le roman de la crise financière ». Sophie Gherardi, Grasset, 219 pages, 13 euros.(*) auteur de « l'Argent sans maître » (Descartes & Cie)

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