SEX AND SCENES (7/7) - Dernier opus de notre série : redécouvrez une scène de sexe qui a marqué le cinéma. À Manhattan, sado et maso croisent Kim et Mickey. Un Strip-tease culte, mais les deux acteurs n'ont pas vécu le tournage de la même façon. Coulisses.
Qui se souvient que derrière le sulfureux film d'Adrian Lyne 9 Semaines 1/2, sorti en 1986, avec Kim Basinger et Mickey Rourke, se cache un chef-d'œuvre de la littérature érotique ? Paru en 1978 sous le titre Nine and a Half Weeks (Le Corps étranger, éditions Au diable Vauvert), le court et intense roman fut d'abord publié sous le pseudonyme d'Elizabeth McNeill, mais on sut d'emblée qu'il s'agissait d'une histoire vraie rédigée sous la forme d'un journal.
De la première rencontre à la scène finale, la narratrice décrit crûment et sans complaisance une relation qui devient progressivement sadomasochiste et destructrice à force de fascination réciproque. Dès la phrase d'ouverture, le ton est donné : « La première fois que nous avons couché ensemble, il m'a tenu les mains derrière la tête. » L'écrivaine assène aussi cette formule choc, à la fois programme et avertissement : « Si vous n'avez jamais crié, si vous n'avez jamais perdu tout contrôle, vous ne pouvez pas imaginer ce que c'est. »
Lecteurs et futurs spectateurs sont prévenus. Le livre est en réalité l'œuvre d'Ingeborg Day, dont la véritable identité ne fut révélée qu'en 1983. Malgré la publication en 1980 d'une autobiographie, Ghost Waltz, on sait peu de choses sur cette autrice, à l'exception de son enfance autrichienne et du passé nazi de son père. En 2011, elle s'est suicidée, emportant ainsi ses secrets. Cette autofiction, comme on dirait désormais, demeure sa principale œuvre, à laquelle le film d'Adrian Lyne a donné une popularité mondiale.
Né en 1941, ce cinéaste britannique, comme nombre de réalisateurs anglais de sa génération (Ridley Scott et Alan Parker en tête), fit ses armes dans la publicité avant de tenter sa chance à Hollywood. Si son premier film, Ça plane, les filles ! (1980), n'attire guère les foules, il triomphe trois ans plus tard avec Flashdance, dont Jennifer Beals tient le rôle principal, véritable succès mondial. Dans ce contexte très favorable, il adapte le livre signé Elizabeth McNeill avec l'aide de trois scénaristes : Patricia Louisianna Knop, Sarah Kernochan et Zalman King. Un seul mot d'ordre : aller à l'essentiel, c'est‑à-dire accentuer les aspects érotiques et sexuels du récit. Là où le roman restait allusif, le film se veut explicite. Il n'y aura donc pas une scène osée mais plusieurs, dont une qui surpassera les autres : un strip-tease ravageur de l'héroïne devant son amant.
Qui pour incarner l'héroïne ?
Comme toujours à Hollywood, le casting devient un casse-tête pour la production et le réalisateur dès qu'un scénario inclut des scènes de nu. Comme toujours, ce n'est pas du côté masculin que les difficultés se focalisent. Et pour cause : alors que se multiplient les scènes de relations sexuelles sans tabou en de multiples lieux, la vedette masculine n'est jamais totalement dénudée à l'écran ! Ce qui n'est évidemment pas le cas de sa partenaire féminine, que l'on voit nue sous toutes les coutures ou presque.
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Pour incarner John Gray, ce jeune yuppie un brin désabusé, pervers et pygmalion sexuel à la fois, Adrian Lyne pense d'abord à Sam Shepard puis choisit finalement un pur produit de l'Actors Studio, Philip Andre Rourke, dit Mickey, qui vient tout juste d'imposer son jeu décalé et son physique cabossé, d'abord chez Coppola (Rusty James en 1983) puis chez Cimino (L'Année du dragon, un an avant 9 Semaines 1/2).
Face à lui, des stars féminines confirmées comme Jacqueline Bisset, Kathleen Turner, Demi Moore et Isabella Rossellini préfèrent carrément renoncer à ce rôle sulfureux au possible. Lyne se tourne donc vers une débutante, tout comme Paul Verhoeven le fera pour Basic Instinct (1992) en choisissant Sharon Stone (lire le premier épisode de notre série « Sex and scenes », La Tribune Dimanche du 13 juillet). De son nom d'état civil Kimila Ann Basinger, mannequin avant de devenir actrice, elle a connu un début de notoriété en 1983 en interprétant Domino Petachi, la James Bond girl de Jamais plus jamais d'Irvin Kershner, au côté de Sean Connery.
Un défi tordu
Mais Kim Basinger n'a pas forcément gardé un bon souvenir de la préparation et du tournage du film d'Adrian Lyne. Ainsi durant le casting, elle rencontre pour la première fois de sa vie son futur partenaire de jeu, Mickey Rourke. Le réalisateur, également présent, lance immédiatement un défi pour le moins tordu à celle qui, dit-il, ne cesse de l'intriguer : ramasser des billets de banque qu'il venait de jeter par terre... Et Rourke de lui demander alors sans vergogne : « Tu portes des bas ? Tu pourrais les enlever ? »
Choquée, la future Elizabeth McGraw (c'est le nom de son personnage dans le film) s'enfuit immédiatement du bureau du cinéaste. Puis, de retour à son domicile, elle découvre un bouquet de fleurs envoyé par ses deux interlocuteurs conscients d'être allés beaucoup trop loin. Magnanime, elle décide de laisser une seconde chance à Adrian Lyne.
Cependant, le cinéaste entend bien mener le tournage à sa guise, sans véritablement tenir compte de l'avis de son actrice principale. Pour lui, il faut offrir aux futurs spectateurs ce qu'ils veulent : des scènes le plus érotiques et excitantes possible. Sur le plateau, il met alors en place un protocole draconien et singulier : Basinger et Rourke ont l'interdiction de se voir avant le début des prises. « Le but, expliqua le cinéaste après coup, était de maintenir une sorte de barrière invisible entre eux deux, que je pourrais lever quand bon me semblerait. » Comme on le voit, il y avait aussi et peut-être d'abord un pervers derrière la caméra !
Mauvaises pratiques
Quant à Mickey Rourke, il ne fut pas en reste et s'en est ensuite confessé piteusement : « J'étais jeune et bête à l'époque. On avait tous vu Le Dernier Tango à Paris [1972] et on pensait pouvoir aller plus loin. Kim était très réservée. Si c'était à refaire, je serais très différent. » L'allusion au film de Bernardo Bertolucci avec Maria Schneider et Marlon Brando fait désormais froid dans le dos mais résume assez bien l'époque en question. Kim Basinger, elle, sortira traumatisée de ce tournage : « Je rentrais vidée du plateau. Affectivement, je n'avais plus rien à lui donner », dira-t‑elle à propos de son mari d'alors, l'acteur Ron Snyder, dont elle divorça trois ans plus tard.
Cette tonalité générale du film est d'autant plus paradoxale que la censure américaine exigea avant sa sortie en salles plusieurs coupes importantes concernant notamment des scènes sadomasochistes et prononça finalement une interdiction aux moins de 17 ans non accompagnés d'un adulte. Dans son pays d'origine, le film fut un cuisant échec critique et commercial, contrairement à l'Europe et singulièrement à la France où, interdit aux moins de 12 ans, il rassembla pas moins de 1,2 million de spectateurs. Reste notamment cette fameuse scène de strip-tease, sur un titre composé par Randy Newman et interprété par Joe Cocker, You Can Leave Your Hat On, qui, elle, est devenue tout simplement cultissime et emblématique de l'esthétique érotique très travaillée du film. Tout près de l'univers aseptisé de la pub. Trop près peut-être pour faire vraiment scandale.
Le film
Réalisation Adrian Lyne
Scénario Patricia Louisianna Knop, Sarah Kernochan et Zalman King, d'après le roman Le Corps étranger
Le film a donné lieu à une suite en 1997, Love in Paris, d'Anne Goursaud, avec Mickey Rourke mais sans Kim Basinger, et un préquel, The First 9 1/2 Weeks, réalisé par Alex Wright l'année suivante, sans les deux acteurs du film d'Adrian Lyne.